mardi 24 août 2010

Le régime arménien provoque une émigration politique en France



HALLUIN / RENCONTRE

Artaches, enfant de l'exil

Publié le vendredi 13 août 2010 à 06h00
Artaches, 22 ans, a fui l'Arménie en 2008 avec ses parents et sa soeur dans un contexte politique très tendu. Son père a pu bénéficier d'un titre de séjour pour raisons de santé tout comme sa mère. Mais sa soeur et lui sont considérés comme sans-papiers. Ils vivent à Halluin.

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ANGÉLIQUE DA SILVA-DUBUIS >

La vie tend les bras aux garçons de son âge. Mais lui a perdu ses rêves de gosse et son insouciance sur le chemin de l'exil. À 22 ans, Artaches* porte à bout de bras le destin de sa famille avec un courage déconcertant. Il a quitté Érevan, la capitale arménienne, en février 2008 avec ses parents et sa soeur de deux ans son aînée. Son père, cadre dans l'industrie informatique, aurait été victime de pressions en amont des élections présidentielles. Un scrutin ponctué par de violentes répressions dans cette république de l'ex U.R.S.S..

Après un long périple à l'Est, la famille arrive à Paris et rejoint Lille où elle demande l'asile politique. Commence un autre périple, entre espoirs et désillusions. Accueillie dans le cadre de l'autorisation provisoire de séjour délivrée par la Préfecture, la famille sollicite la protection de l'État français via l'OFPRA, l'office chargé d'appliquer les conventions nationales et internationales. La demande de la famille est rejetée. « Nous n'étions pas prioritaires. Le pays n'était pas reconnu comme dangereux à l'époque », explique Artaches. Il le sera six mois plus tard après son retrait de la liste des pays d'origine sûrs (lire l'encadré).
Les parents d'Artaches introduisent dès lors un recours avec l'appui d'un avocat. Prise en charge par le Centre d'accueil des demandeurs d'asile d'Halluin (CADA) ouvert depuis la fermeture du centre de la Croix-Rouge de Sangatte en 2002, la famille entreprend tout un travail social. Mais la maladie vient bousculer le père d'Artaches âgé. Après une opération du coeur, l'homme âgé de 58 ans apprend qu'il est également atteint d'un cancer. Artaches prend alors le destin de sa famille en main comme un vaillant petit soldat. « Mon père a été très bien soigné au CH Dron, dans notre malheur nous avons eu beaucoup de chance » évoque-t-il avec gratitude pour celles et ceux qui ont entouré sa famille. Grâce à ses démarches, son père a obtenu un titre de séjour pour raisons de santé tout comme sa maman dont la présence auprès de son époux a été reconnue nécessaire. Pour les enfants en revanche, c'est plus compliqué. À ce jour, Artaches et sa soeur sont considérés comme sans-papiers et pourraient être invités à quitter le territoire. Un déchirement.

Artaches, qui étudiait la gestion et l'économie appliquées au secteur agricole en Arménie, n'envisage pas une seule seconde d'être séparé de ses parents tout comme sa soeur, diplômée en physique. Tous deux rêvent de poursuivre leurs études dans les universités de la région.

Trouver un emploi et un toit

« L'urgence aujourd'hui c'est de trouver un emploi pour mon père de manière à obtenir un logement décent. C'est injuste, c'est moi qui devrais travailler pour ma famille mais sans titre de séjour, je ne peux pas », soupire Artaches.

En deux ans, la famille a épuisé ses économies. « Je suis avantagé par rapport à d'autres personnes dans ma situation. J'ai la chance d'être avec mes parents. » Dans les prochaines semaines, l'unique refuge de cette famille pourrait être le 115. « Il n'y a pas de place pour des familles dans les foyers, nous serons séparés et ce serait insurmontable. » Artaches suit avec intérêt l'actualité nationale et les récentes expulsions de Roms ne laissent évidemment pas indifférent. « Il y a un certain discours politique... Mais il y a aussi beaucoup de gens tolérants. Personnellement, même si c'est difficile avec l'administration, je ne me sens pas étranger ici. » Le jeune homme qui, outre sa langue maternelle, parle couramment le français, le russe, et assez bien l'anglais fréquente le club d'athlétisme d'Halluin. Il est sprinter. Si Artaches obtient ses papiers, il renouera avec son autre grande passion : la photo.

Pour saisir chaque instant de sa nouvelle vie. Il veut y croire.w Nous l'appelons par son prénom pour préserver son identité.
Source : http://www.nordeclair.fr/Locales/Halluin/2010/08/13/artaches-enfant-de-l-exil.shtml

Le trafic de drogue et la diaspora arménienne

Michel Koutouzis, consultant auprès de la Commission européenne et de l'ONU en matière de trafic de drogues et de blanchiment d'argent sale :

"Les effets de cette « mutation démocratique » se sont tout de suite fait sentir : à la fin des années 1990, les kosovars constituaient la majorité des incarcérés pour trafic de drogue dans les prisons suisses, tout comme les arméniens (de l’Arménie ex - soviétique) des prisons californiennes."

Source : http://www.temoust.org/les-circuits-courts-de-la-drogue,14073

vendredi 20 août 2010

Les massacres arméno-russes de musulmans en Anatolie

Paul Dumont, "La mort d'un empire (1908-1923)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 624-625 :

"Il importe cependant de souligner que les communautés arméniennes ne sont pas les seules à avoir été laminées par le fléau de la guerre. Au printemps de 1915, l'armée tsariste s'est avancée dans la région du lac de Van, entraînant dans son sillage des bataillons de volontaires constitués d'Arméniens du Caucase et de la Turquie. Les Ottomans ne parviendront à repousser ces forces russo-arméniennes que vers le début de juillet. Dans l'intervalle, des dizaines de milliers de musulmans (mais aussi, au gré des fluctuations des opérations militaires, un très grand nombre de chrétiens) ont été exterminés ou n'ont trouvé le salut que dans la fuite. Même scénario quelques mois plus tard, lorsque les Russes enlèvent Erzurum (février 1916) et occupent progressivement une bonne partie de l'Anatolie orientale, poussant leurs troupes vers Much au sud et, au nord, jusqu'à Trabzon (prise en avril) et Erzindjan (juillet). Cette fois encore, les populations musulmanes paieront un lourd tribut à l'affrontement intercommunautaire. Les statistiques de l'après-guerre font apparaître, pour chacune des provinces soumises à l'occupation russe et aux actes de vengeance des milices arméniennes, un important déficit démographique (totalisant plusieurs centaines de milliers d'âmes) dû pour une bonne part aux massacres perpétrés par l'ennemi."

Amertume arménienne

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000 :

"Ce furent deux siècles atroces de guerres étrangères et de guerres intestines, de tueries infâmes, de massacres idiots, qui se répétaient par représailles ; deux siècles de décadence, avec, alternativement, un refus et une acceptation des mœurs européennes, des interventions de plus en plus pressantes des puissances étrangères dans les affaires intérieures, de vassalité économique et de ruine progressive, mais totale. A la tenace pression russe qui ne se relâchait pas, aux coups de boutoir moins ordonnés de l'Autriche s'ajoutèrent les soulèvements des allogènes. L'idéologie nationaliste de la Révolution française exalta les « nations ». Les intrigues des étrangers, leurs encouragements, leurs promesses poussèrent tous les chrétiens à l'insurrection, au meurtre libératoire. L'Europe, qui les manipulait en secret, s'en félicitait ; elle les chantait avec Hugo et Lord Byron, les peignait avec Delacroix ; par romantisme, à cette époque où l'école romantique triomphait, elle voyait dans les bandits grecs qui tenaient le maquis des héritiers de Praxitèle et de Socrate. Elle ne voyait sans doute rien d'autre dans les Arméniens que des pions à faire bouger sur l'échiquier et finit par les abandonner, quitte à pleurer sur eux, à parler de génocide, un génocide que l'on aurait pu éviter, et sans doute à faible prix." (p. 369)

"La Turquie ? Avait-elle seulement existé puisqu'en Anatolie même on parlait d'un royaume grec, d'un royaume arménien, d'un royaume kurde ? L'Empire ottoman ? Il en était sorti des nations. En trois cents, quatre cents ans, en un demi-millénaire, il n'avait ni islamisé ni turquisé. A peu de choses près, le monde réapparaissait tel qu'il avait été avant qu'il ne se constituât. Le chiisme, qui avait été son ennemi au sein de l'Islam, avait survécu. Le christianisme était intact. Les langues et les cultures allogènes avaient été si bien préservées que pouvaient se former, avec toute leur personnalité, une Hongrie, une Grèce, une Bulgarie, une Roumanie, une Yougoslavie, des Etats arabes, et qu'il aurait pu se former un Kurdistan. Seuls les Arméniens se montrèrent déçus. Ils ne disparurent pas puisque naquit une Arménie soviétique et que se constitua une vaste diaspora, active, douée, virulente. Mais la majeure partie de leur antique pays où ils avaient fait montre d'un si grand génie n'était plus peuplée par eux. On comprend leur amertume d'avoir été les seuls à ne pas avoir pu profiter d'un aussi grand désastre." (p. 378-379)

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste

Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009 :

"Le début de la Première guerre mondiale suscita des réactions variées chez les peuples caucasiens. Les Arméniens saluèrent le déclenchement des hostilités, aspirant, en cas de victoire de l'Entente, à rattacher l'Arménie turque à celle du Caucase. En plus des soldats régulièrement mobilisés, comme chez leurs voisins géorgiens, dans l'armée russe, les Arméniens formèrent également des petits détachements de volontaires au sein de l'armée russe, appelant les Arméniens de Turquie à se soulever contre l'autorité du sultan. Cette politique, déconseillée par les élites arméniennes de l'Empire ottoman, comme par les sociaux-démocrates géorgiens, conduisit aux massacres de 1915 et à l'expulsion en masse des Arméniens de la Turquie. Notons que, même dans les régions arméniennes de l'Empire ottoman occupées par les troupes russes et vidées de leur population, le gouvernement tsariste envisageait d'installer non seulement des Arméniens rescapés mais surtout des cosaques russes. Saint-Pétersbourg envisageait même de créer une armée cosaque au-delà de l'Euphrate. En même temps, le commandement russe supprima les unités de volontaires arméniens en les incorporant dans les divisions impériales sous le ferme contrôle des officiers russes.

Le gouvernement tsariste ne se privera pas de lancer une politique de génocide à l'égard des populations géorgiennes musulmanes qu'il ne jugeait pas fiables. Ainsi en 1915 les troupes russes massacrèrent en masse les Lazes et les Adjars de la région de Batoumi, prétextant aussi leur soulèvement contre le pouvoir impérial. Sur les 52 000 habitants de la vallée du Tchorotkhi seuls 7 000 survécurent au massacre organisé par les troupes du général Liakhov. C'est seulement le mécontentement grandissant des musulmans du Caucase qui força les Russes à mettre fin aux répressions et, finalement, épargna aux Caucasiens musulmans des territoires occupés par l'armée russe le sort des Arméniens de la Turquie." (p. 14)

"Le gouvernement russe avait expulsé de nombreux musulmans du Caucase en Turquie, après les guerres russo-caucasiennes, et les régions vidées avaient été peuplées par les Arméniens, qui, à leur tour, fuyaient les répressions dans l'Empire ottoman. C'est pourquoi dans certaines régions de la Géorgie, de l'Azerbaïdjan et même du Caucase du Nord la population arménienne était devenue prépondérante tandis que dans les régions arméniennes de Turquie s'installaient les musulmans caucasiens expulsés par les Russes, sans compter les musulmans des Balkans chassés à l'issue des guerres balkaniques de 1906-13." (p. 18)

Histoire des Arméniens : la perte du Zanguezour

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 286-287 :

"La question du Zanguezour, remis à l'Arménie, fut la plus tragique pour les populations azéries. Harcelés par les milices d'Andranik Ozanian en 1918-1919, brutalisés et expulsés sans ménagement de leurs villages, les paysans musulmans virent leur terre occupée par les troupes arméniennes dashnakes, qui firent de ces régions difficiles d'accès un bastion imprenable après les avoir pratiquement dépeuplées. Lors de la chute de l'Arménie dans l'orbite soviétique en décembre 1920, le Zanguezour se déclara indépendant sous les ordres des chefs arméniens dashnaks Dro Khanayan et Garéguine Ndjeh. Durant l'inssurection dashnake contre le nouveau pouvoir bolchevique en février 1921, écrasée à Erevan, le Zanguezour devint un sanctuaire dashnak, nommé d'abord « Siounik autonome », puis « République arménienne de la Montagne » avant d'être battu en juillet par l'Armée rouge venue du Karabagh. Les militants dashnaks s'enfuirent en Iran après avoir précipité leurs prisonniers de guerre soviétiques du haut d'une falaise. La population azérie de la région était passée de 51 % en 1897 à 6 % en 1926, de 71 000 personnes à 4 400, constituant une quasi-épuration ethnique, pendant que les dashnaks en avaient fait une colonie de peuplement pour les réfugiés d'Anatolie. Quand se posa en 1924 le problème du retour des réfugiés, le pouvoir soviétique exigea que les gens restent là où les événements les avaient conduits. Quant à l'établissement d'un statut d'autonomie pour protéger les droits nationaux des résidents azéris en Arménie, réitéré à la fin de la perestroïka, il n'en fut jamais question.

Les quatre années terribles 1918-1921 ont été marquées par une politique d'élimination méthodique des populations musulmanes placées sous les autorités arméniennes successives (plaine de l'Araxe, Sharour, Zanguezour et partiellement Karabagh, entre autres) ; les populations arméniennes, qui ne composaient que 20 à 30 % du peuplement de ces régions au début du XIXe siècle, acquirent une prééminence numérique écrasante. De l'autre côté, les Azéris, qui n'ont pas pratiqué cette politique envers les communautés arméniennes de Bakou ou de Gandja, qui ont prospéré jusqu'à la fin de la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, ont été contraints de conférer un régime d'autonomie aux populations arméniennes du Karabagh. Cette inégalité de traitement poussa par précaution les autorités bolcheviques à placer l'Azerbaïdjan sous un contrôle plus étroit du centre."

Histoire des Arméniens : massacre de la population azérie à Bakou

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 249-251 :

"La création à Tiflis de la Seim attira au plus haut point l'attention des Ottomans qui, devant l'indécision du pouvoir en Russie, à l'image du discours « Ni paix, ni guerre » de Léon Trotski, et le désordre régnant dans le Caucase, constituaient désormais la plus puissante des forces militaires de la région. Ils mobilisèrent donc leur armée avec l'aval des puissances germaniques, au beau milieu des pourparlers de paix de Brest-Litovsk. Ces opérations militaires ne pouvaient être ignorées des diplomates. La Seim vit, non sans inquiétude, les forces ottomanes se rapprocher.

Tel était le contexte sur le front oriental lorsque la situation se radicalisa brusquement à Bakou. Ecartés de la conscription, les Azéris constituaient la seule nation de Transcaucasie à ne pas disposer de formation armée. Le parti Dashnak, bien implanté à Bakou sous la forme du Conseil national arménien et puissamment équipé, n'avait d'égal que les forces de la garde rouge du Soviet, comptant 6 000 hommes, issus en partie de la garnison urbaine passée aux bolcheviks.

Le tour général des événements politiques en ville laissait facilement imaginer que les rapports de forces instaurés par les méthodes des bolcheviks prévaudraient sur toute autre forme de négociation. Le faible sens du compromis de cette alliance russo-arménienne et bolcheviko-dashnak, et la défiance ordinaire envers la population locale musulmane laissaient bien peu de chance aux Azéris de faire entendre leur voix. Le Soviet apportait notamment une aide militaire aux colonies rurales russes du Moughan, en butte à l'hostilité ancienne des populations locales azéries. D'autant que, dans le discours quotidien, la contre-révolution prenait souvent pour certains les traits des fédéralistes musulmans. Pour se prémunir contre une éventuelle opposition, le Soviet distribuait des armes, mais seulement aux Russes et aux Arméniens, dont les effectifs des groupes paramilitaires dashnaks, environ 4 000 hommes, grossis de nombreux réfugiés d'Anatolie, préféraient une union avec la Russie aux Turcs. Aussi les Azéris s'appliquaient-ils à désarmer à leur profit les unités russes qui rentraient du front : ce qui se passa à Gandja en décembre 1917 et à Shamkhor en janvier 1918, au prix de nombreuses victimes russes.

L'audience du Moussavat s'amplifiait, ses dirigeants tenaient tête à l'oligarchie bolchevique. En mars, Stepan Shaoumian déclara que le Soviet « devra marcher contre les ennemis de la Révolution ». Le Soviet se sentait encerclé : au nord, les troupes de l'imam Gotsinsky du Daghestan perturbaient les voies d'approvisionnement de Bakou et, au sud, les moussavatistes s'étaient emparés du port de Lenkaran. Un contingent de troupes rouges descendant dégager le port incita les moussavatistes de Bakou, menés par le fils du baron du pétrole Assadoullaiev, à soutenir les assiégés ; ces derniers, surpris par les gardes rouges au moment où ils s'embarquaient discrètement pour Lenkaran, furent désarmés. Le Moussavat exigea la restitution des armes. Essuyant un refus, il érigea des barricades en ville.

La situation dégénéra vite. D'un conflit entre combattants, la lutte prit le tour d'une brutalité aveugle dans laquelle 9 000 civils azéris et iraniens perdirent la vie sous le coup de la folie meurtrière des milices dashnaks, considérant la population turcophone azérie comme l'équivalent des Turcs qu'ils avaient fuis ou combattus en Anatolie. D'une lutte politique armée, le conflit se transforma encore une fois en un pogrom animé par la haine raciale, du 30 mars au 1er avril.

Retranchée dans la vieille ville, Itcheri Sheher, qui était bombardée par des canons de marine, la direction moussavatiste dut se rendre et accepter les conditions du Soviet : reconnaissance de l'exécutif bolchevique comme seul pouvoir, subordination de ses troupes au Soviet ou évacuation de la ville. Bakou pratiquement vidée de sa population musulmane, toute contestation politique était anéantie. Le Soviet de Bakou sortit renforcé, débarrassé de toute opposition. Seul aux commandes, il instaura la dictature du prolétariat sous le nom de « Commune de Bakou » (13 avril), institua un nouvel organe exécutif, le Conseil des commissaires du peuple (le Sovnarkom) et put désormais mettre en œuvre son programme économique, dicté par Moscou : levée d'impôts, nationalisation des banques et spoliation de l'avoir, nationalisation du secteur pétrolier, conformément aux injonctions de Lénine, qui en avait un besoin urgent au nord, nationalisation de la flotte de commerce pour acheminer les hydrocarbures en Russie, nationalisation des forêts et monopolisation de l'achat du coton.

Un seul Azéri eut à l'origine un poste à responsabilités au sein de la Commune de Bakou, Nariman Narimanov, vieux compagnon de route du parti bolchevique et principal animateur du parti Hummet. Les autres étaient russes, arméniens ou géorgiens. On en désigna un second, Meshadi Azizbekov, pour donner le change auprès des populations musulmanes après les massacres. La nouvelle structure apparaissait plus que jamais comme un nouveau pouvoir d'occupation étranger.

L'anéantissement de toute opposition permit à la Commune de Bakou d'élargir géographiquement son influence dans l'est du pays, vers Lenkaran, Salyan, Shemakhi et Qouba avec le concours de supplétifs arméniens. Ces derniers s'étaient accoutumés à ce genre de guérilla villageoise sur le front russo-turc contre les civils kurdes et turcs, et ils s'illustrèrent par leur brutalité, notamment dans la région de Shemakhi."

Histoire des Arméniens : les violences intercommunautaires de 1905

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 228-230 :

"Les hostilités prirent une telle ampleur qu'elles seront qualifiées plus tard de guerre arméno-tatare. On recensa 128 villages arméniens et 158 villages azéris pillés ou détruits. Le bilan est mal connu : le nombre estimé des victimes varie de 3 000 à 10 000. Il semble que les morts furent plus nombreux du côté azéri. L'efficacité des groupes de combats et des milices paramilitaires arméniennes dirigés par des chefs aguerris dans des opérations en territoire ottoman, organisées par le parti nationaliste arménien Dashnaksoutioun, fit la différence.

La qualité de l'organisation arménienne incita certains leaders azéris à faire de même en créant le Difai (Défense) à Gandja à l'automne 1905. Ce fut, pour certains d'entre eux, tels Shafi Roustambekov, les frères Khasmammedov, Nasib Oussoube(li)kov, Ismaël Ziyatkhanov, Hassan Aghazadeh, le point de départ de leur vie politique. Ils organisèrent une unité de combat de 400 hommes pour faire face aux « faucons » arméniens qui seraient tentés de continuer sur la voie de la violence. En même temps, proposant de surmonter la haine ethnique (blâmant parfois ses coreligionnaires musulmans), la branche politique de ce groupe s'efforça d'infléchir la spirale de la violence intercommunautaire pour la retourner contre les autorités russes et obtenir des concessions du pouvoir. Groupe nationaliste qui ne refusait pas l'assassinat politique, partisan de réformes politiques dans l'empire, il maintenait dans ce sens des contacts tant avec le Dashnak qu'avec le mouvement Jeune-Turc d'Istanbul.

D'importants déplacements forcés de population, menant à des regroupements par nationalités, eurent lieu dans la foulée de cette explosion de violence. Dans les villes de Gandja et Bakou, la polarisation ethnique par quartier s'accentua. La région du Zanguezour fut vidée systématiquement de la plus grande partie de sa population azérie, comme Erevan (future capitale de l'Arménie) où les Azéris comptaient pour moitié de la population. Une première bataille de cinq jours à Shousha en août conduisit à la destruction de 400 maisons arméniennes puis à la victoire des troupes arméniennes, dirigées par le parti Dashnak. Les milices paramilitaires arméniennes attaquèrent ensuite les villages avoisinants et les campagnes du Karabagh, chassant et tuant sans pitié des populations civiles désarmées. Pour désamorcer, semble-t-il, l'offensive des dashnak qui prenait le tour d'une guerre territoriale, un oukaze impérial au début du mois d'août rétablit l'Eglise arménienne dans les biens qui lui avaient été confisqués deux ans plus tôt et lui permit de rouvrir ses écoles. La tension décrut sensiblement.

Cependant, l'annonce des massacres au Karabagh déclencha une nouvelle vague de violence à Bakou le 4 septembre. La ville fut transformée en champ de bataille, les assaillants étant mieux armés de part et d'autre qu'en février. Les Arméniens, qui s'étaient organisés et armés entre-temps, firent face. Mais, cette fois-ci, les installations pétrolières devinrent la cible privilégiée des émeutiers : les puits de Balakhany étaient en feu, de même que les usines de la Ville noire. Le climat d'apocalypse qui régnait dans la cité a beaucoup frappé les témoins de cette époque ; les fumées étaient si épaisses qu'on ne voyait pas le soleil à deux heures de l'après-midi et qu'on craignait un incendie général.

Les intérêts du pouvoir directement touchés, les compagnies étrangères commençant à taper du poing sur la table, les autorités impériales prirent des mesures énergiques pour mettre un terme au désordre. Le vice-roi Vorontsov-Dachkov (la fonction ayant été rétablie à cette occasion) fut envoyé sur place avec un corps d'armée. Les dégâts étaient immenses : les trois cinquièmes des champs pétrolifères étaient en ruine et toute activité était stoppée. La production de 1905 et les exportations s'effondrèrent, des marchés furent perdus. Le 6 septembre, des groupes d'extrémistes arméniens, les plus hostiles à l'arrêt des combats, rompirent une trêve fragile. Ils ne cédèrent que devant les canons russes venus de Batoumi. Il y eut environ 600 morts, dont les deux tiers étaient des Azéris."

Histoire des Arméniens : une politique volontariste de peuplement arménien

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002 :

"(...) pour quelques-uns parmi la population azérie qui trouvèrent leur place et adoptèrent le modèle occidental dans sa version russe, un grand nombre choisit, comme nous le verrons, la voie de l'exode en Perse, puis plus tard dans l'Empire ottoman, conséquence de la défaite du mouvement de résistance des montagnards sunnites de l'imam Shamyl.

Dans un mouvement inverse, de nombreux Arméniens de Perse furent incités à se regrouper sous l'aile de l'Empire russe après le traité de Turkmentchay. Certains avaient déjà quitté la Perse en 1813 après le traité de Goulistan pour s'installer à Tbilissi, venant des khanats de Nakhitchevan et d'Erevan qui étaient demeurés sous la souveraineté du shah. Ils continuèrent à prendre possession des terres confisquées aux khans et s'établirent sur ces concessions. Erevan et sa région notamment devinrent un lieu de colonie de peuplement à grande échelle. Ils furent nombreux à intégrer l'administration russe et l'armée, tant au niveau national qu'au niveau local en Azerbaïdjan.

De membres d'une minorité religieuse dans un monde musulman, ils devinrent les favoris du régime d'occupation russe naissant. Toutefois, cette bienveillance des premières années ne dura pas toujours. En phase à cette époque avec le plan du prince Potemkine et les promesses de fondation d'un Etat arménien dans le Caucase, l'autorité russe engagea le processus en formant le noyau de ce futur Etat autour des anciens khanats d'Erevan et du Nakhitchevan, réunis dans un « oblast d'Arménie » (district arménien) en 1828. Cela se fit non pas tant sur une base d'homogénéité ethnique, car les Arméniens comptaient vers 1830 pour moins de 20 % de la population de ces khanats, que sur l'idée que ces territoires devaient, par décret, constituer les contours de ce futur Etat-tampon ; il ne resterait plus qu'à les remplir de nouveaux venus par une politique migratoire volontariste, notamment en invitant les Arméniens de Perse à émigrer en masse dans le nouveau foyer national qu'on venait de bâtir pour eux. (...)

La conquête russe provoqua aussi son lot de déplacements de population locale ; en effet, de fortes migrations intérieures avaient déjà eu lieu pendant le conflit avec la Perse des Qadjars, notamment au départ des régions qui servirent de champs de bataille, comme le Shirvan et le Karabagh : de nombreux habitants du Karabagh quittèrent leurs terres ravagées, menacés par la famine et les maladies, pour trouver refuge dans l'est du pays, dans les régions de Qouba et de Shemakhi, pendant que d'autres émigrèrent du sud du Shirvan en direction de la région de Talych. De très nombreux autres se réfugièrent dans les provinces iraniennes, refusant la domination russe." (p. 193-194)

"Tout au long du XIXe siècle, à partir du traité de Turkmentchay, un vaste mouvement de migration des Arméniens de Perse et de l'Empire ottoman se concentra, à l'invitation des autorités impériales, sur les nouvelles terres russes du Caucase. On avait en vue de regrouper une population arménienne dispersée et de l'attirer sur ces terres en lui offrant un statut plus avantageux que celui qui était le sien dans les domaines musulmans. Moins de 20 000 dans la région d'Erevan en 1827, les Arméniens y étaient 700 000 à la fin du siècle et 1 800 000 dans tout l'Empire à la veille de la révolution. Après l'annexion des khanats d'Erevan et de Nakhitchevan, 35 000 Arméniens de Perse (régions de Salmas et d'Ourmiya entre autres) s'installèrent dans ces régions caucasiennes. L'exode simultané de populations musulmanes eut pour effet d'élever la proportion des Arméniens à environ 50 % la population de ces anciens khanats vers 1832. La région du Karabagh fut aussi une des régions cibles du peuplement arménien où, selon des sources russes des années 1830, les « musulmans » représentaient 35 000 familles contre 19 000 familles arméniennes.

La victoire russe contre les Ottomans en 1829 fut à l'origine de la migration de 40 000 Arméniens dans la région d'Akhalkalaki, 12 000 dans la région de Chirak, 25 000 dans la région du lac Sevan (lac Göytcha). La cheville ouvrière de cette immigration fut le colonel Lazarev, officier de l'armée tsariste d'origine arménienne. Des concessions de terres assorties d'une exemption d'impôts de cinq ans furent offertes aux immigrants. La défaite russe de la guerre de Crimée (1853-1856), conduisant les Russes à évacuer la région de Kars, amena son lot de déplacement de population arménienne. La guerre russo-ottomane de 1877-1878, dans laquelle des officiers arméniens (général Loris-Mélikian, général Ter-Goukassian, général Lazarian) s'illustrèrent brillamment du côté de l'armée impériale russe, mena à une occupation temporaire de l'Arménie ottomane puis à un retrait consécutif à la révision des clauses du traité de paix ; environ 25 000 Arméniens abandonnèrent la région d'Erzouroum pour s'installer sous la souveraineté russe dans le Caucase. Une région administrative de la goubernia d'Erevan prit le nom d'une de ces régions de Turquie évacuée par les Russes après la remise en cause du traité de San Stefano : l'exil des Arméniens de la région de Bayazid conduisit les Russes à baptiser Novo Bayazet (« Nouveau-Bayazid ») un district à l'est d'Erevan.

Le cas du Karabagh illustre assez bien le phénomène de colonisation de peuplement entrepris par le pouvoir russe et les autorités arméniennes : au terme de la vague d'émigration de populations chrétiennes, dont des Arméniens, fuyant la région à l'époque du khan Ibrahim Khalil et des incursions meurtrières du shah de Perse dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, devant l'insécurité et les guerres pour se réfugier en Géorgie, le peuplement chrétien et arménien s'était considérablement réduit, pour ne compter que 11 000 individus en 1797. Le retour de certains réfugiés et l'arrivée de plusieurs milliers de nouvelles familles en provenance de Perse et de l'Empire ottoman firent passer le nombre des Arméniens de 20 000 en 1823 à 75 000 en 1897, date à laquelle on estimait le nombre des Azéris (nommés Tatars du Caucase à l'époque par les autorité russes) à 62 000 personnes, sans compter les migrations saisonnières des éleveurs de la plaine du Karabagh, difficiles à estimer.

La création d'un foyer national arménien, offert à un peuple qui en avait été privé pendant des siècles et qui se définissait jusqu'alors comme une communauté religieuse soudée autour de son catholicos, se fit donc par une politique de colonisation des terres occupées par les populations turcophones. Cette colonisation active et parfois brutale s'est poursuivie tout au long du XIXe et XXe siècle." (p. 198-200)

Le crime d'honneur, une tradition arménienne ?

Marseille : il avoue avoir tué sa femme à coups de marteau

15.01.2010

L'homme qui a tué jeudi sa femme à coups de marteau à Marseille a reconnu avoir prémédité son geste, a-t-on appris vendredi de source proche du dossier. L'homme, âgé de 52 ans et de nationalité arménienne, a avoué aux enquêteurs avoir acheté la semaine dernière un marteau pour supprimer son épouse, Emma, 40 ans, qui voulait le quitter. Il a été placé en prolongation de garde à vue pour homicide à la brigade criminelle de la Sûreté départementale de Marseille et sera présenté samedi à un magistrat instructeur. Trois des enfants du couple étaient déjà placés en raison de problèmes antérieurs soulevés par les services sociaux. C'est désormais le cas pour les quatre autres.
 Source : http://www.leparisien.fr/faits-divers/marseille-il-avoue-avoir-tue-sa-femme-a-coups-de-marteau-15-01-2010-778991.php

jeudi 19 août 2010

Pierre Loti, un grand écrivain arménophile

Pierre Loti, La mort de notre chère France en Orient, Paris, Calmann-Lévy, 1920, p. 46-47 :

"(...) si mon humble voix avait quelque chance d'être entendue, je supplierais l'Europe, qui a déjà trop tardé, je la supplierais d'intervenir, de protéger les Arméniens et de les isoler ; puisqu'il existe entre eux et les Turcs, depuis des siècles, une haine réciproque absolument irréductible, qu'on leur désigne quelque part en Asie une terre arménienne où ils seront leurs propres maîtres et où ils pourront corriger leurs tares acquises dans la servitude, et développer dans la paix les qualités qu'ils ont encore, — car ils en ont, des qualités ; j'accorde qu'ils sont laborieux, persévérants, que certain côté patriarcal de leur vie de famille commande le respect. Et, enfin, bien que ce soit peut-être secondaire, ils ont la beauté physique, qui en Occident s'efface de plus en plus par l'excès de l'instruction, le surmenage intellectuel, l'usine meurtrière et l'alcool ; je ne puis penser sans une spéciale mélancolie à ces femmes massacrées qui, pour la plupart sans doute, avaient d'admirables yeux de velours..."

Les Arméniens et Bagdad

Citations de l'islamologue et turcologue Jean-Paul Roux :

Histoire de l'Empire mongol, Paris, Fayard, 1993 :

"A l'opération [la campagne contre l'Irak menée par le Mongol Hülegü] participaient au moins les Arméniens, et peut-être les Géorgiens : les premiers parce que cette campagne répondait à leurs vœux les plus chers, qu'ils l'attendaient depuis longtemps et qu'ils avaient tout fait pour y décider les Mongols (...)." (p. 339)

"La chrétienté orientale poussa un immense cri de joie [après la prise de Bagdad en 1258]. Il ne manquait pas de nestoriens dans l'armée mongole et les contingents d'Arméniens et de Géorgiens avaient pris une part non négligeable à la conquête de l'Iraq. En outre, l'épouse de Hülegü, Doquz Qatun, était elle aussi chrétienne et accordait sa protection au christianisme, à ses prêtres, à ses édifices : on prétend qu'elle veilla particulièrement aux uns et aux autres après la prise de Bagdad. Quant aux soldats chrétiens, leur présence sous les armes, leurs interventions auprès des chefs suprêmes en faveur de leurs coreligionnaires avaient eu pour conséquence que ceux-ci avaient presque toujours été épargnés. En compensation, on s'était davantage acharné contre l'Islam, qui semblait seul visé par la campagne." (p. 342)

L'Asie centrale. Histoire et civilisations, Paris, Fayard, 1997 :

"Les alliés chrétiens des Mongols, les Arméniens surtout, qui aux jours de l'invasion [mongole] s'étaient déchaînés contre les musulmans, qui avaient pillé et brûlé les mosquées, cherchaient par tous les moyens à nuire à l'islam." (p. 323)

Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000 :

"Comme l'avaient fait quelques années plus tôt les Géorgiens, le roi Héthum d'Arménie plaça la Cilicie sous le protectorat de ceux [les Mongols] en qui il voyait avant tout des ennemis de l'islam et avec lesquels il entendait étroitement collaborer." (p. 246)

"Commencèrent alors [suite à l'avènement d'Hülegü] d'étranges négociations entre Mongols et croisés pour la conquête commune de la Syrie et de l'Egypte, que les Arméniens stimulèrent, mais qui n'aboutiraient pas." (p. 247)

Histoire de l'Iran et des Iraniens. Des origines à nos jours, Paris, Fayard, 2006 :

"Ainsi finit cette famille abbasside dont un des ultimes héritiers alla chercher refuge au Caire, où il joua un rôle purement figuratif jusqu'à la conquête ottomane au XVIe siècle. Ce fut une explosion de joie dans toute la chrétienté, et les Arméniens, qui avaient participé à l'assaut contre la capitale [Bagdad] et s'y étaient livrés à de grandes violences, ne furent pas les derniers à se réjouir : « Il y avait cinq cent quinze ans (en fait, quatre cent soixante-seize) que cette ville (...), pareille à une sangsue insatiable, avait englouti le monde entier. Elle fut punie pour le sang qu'elle avait versé, pour le mal qu'elle avait fait », dit l'historien arménien Kiragos." (p. 343)

Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007 :

"Les chrétiens du Proche-Orient, notamment les Alains du Caucase, les Géorgiens, les Arméniens, mais aussi les iranophones et les arabophones, avaient eu parfaitement conscience de la chance que leur apportaient les terribles conquérants [mongols] et ils s'étaient ralliés à eux d'enthousiasme. Les Arméniens surtout furent efficaces. Tout ennemis qu'ils fussent des musulmans, peut-être l'étaient-ils plus encore des Byzantins, et les Mongols leur apparaissaient comme l'unique porte de salut. « Qui pourrait retracer les malheurs de la nation arménienne, ses douleurs, ses larmes, tout ce qu'elle a eu à souffrir des Grecs ? » demande le chroniqueur arménien Matthieu d'Edesse." (p. 183)

Les Arméniens et Byzance

Jean-Claude Cheynet, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, p. 451-452 :

"Avant les Valaques et les Bulgares, l'ethnie arménienne avait déjà manifesté son hostilité aux Byzantins. La Cilicie avait été administrée par des ducs byzantins, notamment sous Manuel I, mais en dépit du maintien d'une population grecque et d'un fort parti probyzantin dont le représentant le plus influent fut Oshin de Lampros et ses descendants, les Héthoumides, il s'agissait en fait de l'occupation militaire d'un territoire dont les habitants restaient toujours avides de recouvrer leur indépendance à la première occasion favorable. Après la défaite de Myrioképhalon, les sources byzantines ne mentionnent plus la Cilicie qui avait sans nul doute rejeté le joug byzantin et se préparait à devenir un royaume arménien particulièrement prospère à la fin du XIIe siècle et au XIIIe siècle.

Les Arméniens n'étaient pas seulement établis aux marges de l'Empire [byzantin] mais beaucoup étaient regroupés en Troade, en Chypre, dans la région de Philippoupolis. Ils ne furent jamais en mesure de constituer un Etat, étant trop dispersés et partout minoritaires, mais ils ne manquèrent pas de nuire aux Grecs, notamment dès que les Byzantins furent menacés ou maltraités par les Occidentaux. En 1185 lors de la prise de Thessalonique, les Normands trouvèrent en eux, avec les Juifs, de précieux auxiliaires, et Eustathe de Thessalonique note avec amertume qu'avant la prise de la cité, les Arméniens étaient aux côtés des ennemis et se montraient plus enragés qu'eux à nuire aux défenseurs ; qu'après la paix, ils vendirent à un prix exorbitant la moindre nourriture.

Lors de la Troisième Croisade, les Arméniens se placèrent à nouveau aux côtés des Occidentaux, n'hésitant pas à prévenir les Allemands des embuscades tendues par l'armée byzantine et à leur assurer la victoire. A Philippoupolis, eux seuls restèrent, avec quelques Bulgares, pour fournir des vivres aux Croisés. Après 1204 [sac de Constantinople par les croisés], les Arméniens de Troade appelèrent tout naturellement Henri de Flandre et ses Latins qu'ils guidèrent contre Théodore Lascaris. Lorsqu'ils furent privés de la protection latine, les Grecs les massacrèrent jusqu'au dernier. Des Arméniens participèrent aussi au succès de certaines dissidences. En Chypre où leur population avait été accrue par des transferts au temps de Jean II, ils constituaient une partie de l'armée d'Isaac [usurpateur byzantin]."

Les Arméniens ? Un peuple de diaspora

Alexandre Bennigsen, "Le détonateur caucasien", L'autre Europe, n° 20, 1989, p. 22-23 :

"Les Arméniens sont depuis le haut Moyen Age un peuple de diaspora. En 1979, sur un total de 4 151 000 Arméniens soviétiques, 2 700 000 seulement habitaient leur république nationale. D'autres formaient des colonies dans presque toutes les grandes villes de l'Union soviétique. On trouve aussi deux importantes colonies arméniennes mixtes urbaines et rurales en Géorgie (450 000) et en Azerbaïdjan (475 000). Par contraste, les Turcs azéris et les Géorgiens sont parmi les moins « migrants » de tous les peuples de l'URSS : 86 % des Azéris habitent leur république et 95 % le Caucase, avec deux importantes colonies rurales frontalières en Arménie (161 000) et en Géorgie (256 000). Quant aux 3 570 000 Géorgiens que compte l'URSS, 3 435 000 (soit 96 %) habitent la Géorgie. (...)

Les Arméniens sont un peuple de diaspora à l'échelle mondiale. On trouve leurs colonies (prospères économiquement et influentes politiquement) du Moyen-Orient aux Etats-Unis, en passant par l'Europe occidentale. Leur rôle en tant que groupe de pression sur la politique étrangère des pays d'accueil ne doit pas être sous-estimé. Les informations concernant le moindre incident menaçant la communauté arménienne en Transcaucasie sont immédiatement rapportées dans toutes les colonies arméniennes du monde, provoquant un courant de solidarité agissante."