vendredi 20 août 2010

Amertume arménienne

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000 :

"Ce furent deux siècles atroces de guerres étrangères et de guerres intestines, de tueries infâmes, de massacres idiots, qui se répétaient par représailles ; deux siècles de décadence, avec, alternativement, un refus et une acceptation des mœurs européennes, des interventions de plus en plus pressantes des puissances étrangères dans les affaires intérieures, de vassalité économique et de ruine progressive, mais totale. A la tenace pression russe qui ne se relâchait pas, aux coups de boutoir moins ordonnés de l'Autriche s'ajoutèrent les soulèvements des allogènes. L'idéologie nationaliste de la Révolution française exalta les « nations ». Les intrigues des étrangers, leurs encouragements, leurs promesses poussèrent tous les chrétiens à l'insurrection, au meurtre libératoire. L'Europe, qui les manipulait en secret, s'en félicitait ; elle les chantait avec Hugo et Lord Byron, les peignait avec Delacroix ; par romantisme, à cette époque où l'école romantique triomphait, elle voyait dans les bandits grecs qui tenaient le maquis des héritiers de Praxitèle et de Socrate. Elle ne voyait sans doute rien d'autre dans les Arméniens que des pions à faire bouger sur l'échiquier et finit par les abandonner, quitte à pleurer sur eux, à parler de génocide, un génocide que l'on aurait pu éviter, et sans doute à faible prix." (p. 369)

"La Turquie ? Avait-elle seulement existé puisqu'en Anatolie même on parlait d'un royaume grec, d'un royaume arménien, d'un royaume kurde ? L'Empire ottoman ? Il en était sorti des nations. En trois cents, quatre cents ans, en un demi-millénaire, il n'avait ni islamisé ni turquisé. A peu de choses près, le monde réapparaissait tel qu'il avait été avant qu'il ne se constituât. Le chiisme, qui avait été son ennemi au sein de l'Islam, avait survécu. Le christianisme était intact. Les langues et les cultures allogènes avaient été si bien préservées que pouvaient se former, avec toute leur personnalité, une Hongrie, une Grèce, une Bulgarie, une Roumanie, une Yougoslavie, des Etats arabes, et qu'il aurait pu se former un Kurdistan. Seuls les Arméniens se montrèrent déçus. Ils ne disparurent pas puisque naquit une Arménie soviétique et que se constitua une vaste diaspora, active, douée, virulente. Mais la majeure partie de leur antique pays où ils avaient fait montre d'un si grand génie n'était plus peuplée par eux. On comprend leur amertume d'avoir été les seuls à ne pas avoir pu profiter d'un aussi grand désastre." (p. 378-379)