vendredi 20 août 2010

Histoire des Arméniens : les violences intercommunautaires de 1905

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 228-230 :

"Les hostilités prirent une telle ampleur qu'elles seront qualifiées plus tard de guerre arméno-tatare. On recensa 128 villages arméniens et 158 villages azéris pillés ou détruits. Le bilan est mal connu : le nombre estimé des victimes varie de 3 000 à 10 000. Il semble que les morts furent plus nombreux du côté azéri. L'efficacité des groupes de combats et des milices paramilitaires arméniennes dirigés par des chefs aguerris dans des opérations en territoire ottoman, organisées par le parti nationaliste arménien Dashnaksoutioun, fit la différence.

La qualité de l'organisation arménienne incita certains leaders azéris à faire de même en créant le Difai (Défense) à Gandja à l'automne 1905. Ce fut, pour certains d'entre eux, tels Shafi Roustambekov, les frères Khasmammedov, Nasib Oussoube(li)kov, Ismaël Ziyatkhanov, Hassan Aghazadeh, le point de départ de leur vie politique. Ils organisèrent une unité de combat de 400 hommes pour faire face aux « faucons » arméniens qui seraient tentés de continuer sur la voie de la violence. En même temps, proposant de surmonter la haine ethnique (blâmant parfois ses coreligionnaires musulmans), la branche politique de ce groupe s'efforça d'infléchir la spirale de la violence intercommunautaire pour la retourner contre les autorités russes et obtenir des concessions du pouvoir. Groupe nationaliste qui ne refusait pas l'assassinat politique, partisan de réformes politiques dans l'empire, il maintenait dans ce sens des contacts tant avec le Dashnak qu'avec le mouvement Jeune-Turc d'Istanbul.

D'importants déplacements forcés de population, menant à des regroupements par nationalités, eurent lieu dans la foulée de cette explosion de violence. Dans les villes de Gandja et Bakou, la polarisation ethnique par quartier s'accentua. La région du Zanguezour fut vidée systématiquement de la plus grande partie de sa population azérie, comme Erevan (future capitale de l'Arménie) où les Azéris comptaient pour moitié de la population. Une première bataille de cinq jours à Shousha en août conduisit à la destruction de 400 maisons arméniennes puis à la victoire des troupes arméniennes, dirigées par le parti Dashnak. Les milices paramilitaires arméniennes attaquèrent ensuite les villages avoisinants et les campagnes du Karabagh, chassant et tuant sans pitié des populations civiles désarmées. Pour désamorcer, semble-t-il, l'offensive des dashnak qui prenait le tour d'une guerre territoriale, un oukaze impérial au début du mois d'août rétablit l'Eglise arménienne dans les biens qui lui avaient été confisqués deux ans plus tôt et lui permit de rouvrir ses écoles. La tension décrut sensiblement.

Cependant, l'annonce des massacres au Karabagh déclencha une nouvelle vague de violence à Bakou le 4 septembre. La ville fut transformée en champ de bataille, les assaillants étant mieux armés de part et d'autre qu'en février. Les Arméniens, qui s'étaient organisés et armés entre-temps, firent face. Mais, cette fois-ci, les installations pétrolières devinrent la cible privilégiée des émeutiers : les puits de Balakhany étaient en feu, de même que les usines de la Ville noire. Le climat d'apocalypse qui régnait dans la cité a beaucoup frappé les témoins de cette époque ; les fumées étaient si épaisses qu'on ne voyait pas le soleil à deux heures de l'après-midi et qu'on craignait un incendie général.

Les intérêts du pouvoir directement touchés, les compagnies étrangères commençant à taper du poing sur la table, les autorités impériales prirent des mesures énergiques pour mettre un terme au désordre. Le vice-roi Vorontsov-Dachkov (la fonction ayant été rétablie à cette occasion) fut envoyé sur place avec un corps d'armée. Les dégâts étaient immenses : les trois cinquièmes des champs pétrolifères étaient en ruine et toute activité était stoppée. La production de 1905 et les exportations s'effondrèrent, des marchés furent perdus. Le 6 septembre, des groupes d'extrémistes arméniens, les plus hostiles à l'arrêt des combats, rompirent une trêve fragile. Ils ne cédèrent que devant les canons russes venus de Batoumi. Il y eut environ 600 morts, dont les deux tiers étaient des Azéris."