vendredi 20 août 2010

Histoire des Arméniens : massacre de la population azérie à Bakou

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 249-251 :

"La création à Tiflis de la Seim attira au plus haut point l'attention des Ottomans qui, devant l'indécision du pouvoir en Russie, à l'image du discours « Ni paix, ni guerre » de Léon Trotski, et le désordre régnant dans le Caucase, constituaient désormais la plus puissante des forces militaires de la région. Ils mobilisèrent donc leur armée avec l'aval des puissances germaniques, au beau milieu des pourparlers de paix de Brest-Litovsk. Ces opérations militaires ne pouvaient être ignorées des diplomates. La Seim vit, non sans inquiétude, les forces ottomanes se rapprocher.

Tel était le contexte sur le front oriental lorsque la situation se radicalisa brusquement à Bakou. Ecartés de la conscription, les Azéris constituaient la seule nation de Transcaucasie à ne pas disposer de formation armée. Le parti Dashnak, bien implanté à Bakou sous la forme du Conseil national arménien et puissamment équipé, n'avait d'égal que les forces de la garde rouge du Soviet, comptant 6 000 hommes, issus en partie de la garnison urbaine passée aux bolcheviks.

Le tour général des événements politiques en ville laissait facilement imaginer que les rapports de forces instaurés par les méthodes des bolcheviks prévaudraient sur toute autre forme de négociation. Le faible sens du compromis de cette alliance russo-arménienne et bolcheviko-dashnak, et la défiance ordinaire envers la population locale musulmane laissaient bien peu de chance aux Azéris de faire entendre leur voix. Le Soviet apportait notamment une aide militaire aux colonies rurales russes du Moughan, en butte à l'hostilité ancienne des populations locales azéries. D'autant que, dans le discours quotidien, la contre-révolution prenait souvent pour certains les traits des fédéralistes musulmans. Pour se prémunir contre une éventuelle opposition, le Soviet distribuait des armes, mais seulement aux Russes et aux Arméniens, dont les effectifs des groupes paramilitaires dashnaks, environ 4 000 hommes, grossis de nombreux réfugiés d'Anatolie, préféraient une union avec la Russie aux Turcs. Aussi les Azéris s'appliquaient-ils à désarmer à leur profit les unités russes qui rentraient du front : ce qui se passa à Gandja en décembre 1917 et à Shamkhor en janvier 1918, au prix de nombreuses victimes russes.

L'audience du Moussavat s'amplifiait, ses dirigeants tenaient tête à l'oligarchie bolchevique. En mars, Stepan Shaoumian déclara que le Soviet « devra marcher contre les ennemis de la Révolution ». Le Soviet se sentait encerclé : au nord, les troupes de l'imam Gotsinsky du Daghestan perturbaient les voies d'approvisionnement de Bakou et, au sud, les moussavatistes s'étaient emparés du port de Lenkaran. Un contingent de troupes rouges descendant dégager le port incita les moussavatistes de Bakou, menés par le fils du baron du pétrole Assadoullaiev, à soutenir les assiégés ; ces derniers, surpris par les gardes rouges au moment où ils s'embarquaient discrètement pour Lenkaran, furent désarmés. Le Moussavat exigea la restitution des armes. Essuyant un refus, il érigea des barricades en ville.

La situation dégénéra vite. D'un conflit entre combattants, la lutte prit le tour d'une brutalité aveugle dans laquelle 9 000 civils azéris et iraniens perdirent la vie sous le coup de la folie meurtrière des milices dashnaks, considérant la population turcophone azérie comme l'équivalent des Turcs qu'ils avaient fuis ou combattus en Anatolie. D'une lutte politique armée, le conflit se transforma encore une fois en un pogrom animé par la haine raciale, du 30 mars au 1er avril.

Retranchée dans la vieille ville, Itcheri Sheher, qui était bombardée par des canons de marine, la direction moussavatiste dut se rendre et accepter les conditions du Soviet : reconnaissance de l'exécutif bolchevique comme seul pouvoir, subordination de ses troupes au Soviet ou évacuation de la ville. Bakou pratiquement vidée de sa population musulmane, toute contestation politique était anéantie. Le Soviet de Bakou sortit renforcé, débarrassé de toute opposition. Seul aux commandes, il instaura la dictature du prolétariat sous le nom de « Commune de Bakou » (13 avril), institua un nouvel organe exécutif, le Conseil des commissaires du peuple (le Sovnarkom) et put désormais mettre en œuvre son programme économique, dicté par Moscou : levée d'impôts, nationalisation des banques et spoliation de l'avoir, nationalisation du secteur pétrolier, conformément aux injonctions de Lénine, qui en avait un besoin urgent au nord, nationalisation de la flotte de commerce pour acheminer les hydrocarbures en Russie, nationalisation des forêts et monopolisation de l'achat du coton.

Un seul Azéri eut à l'origine un poste à responsabilités au sein de la Commune de Bakou, Nariman Narimanov, vieux compagnon de route du parti bolchevique et principal animateur du parti Hummet. Les autres étaient russes, arméniens ou géorgiens. On en désigna un second, Meshadi Azizbekov, pour donner le change auprès des populations musulmanes après les massacres. La nouvelle structure apparaissait plus que jamais comme un nouveau pouvoir d'occupation étranger.

L'anéantissement de toute opposition permit à la Commune de Bakou d'élargir géographiquement son influence dans l'est du pays, vers Lenkaran, Salyan, Shemakhi et Qouba avec le concours de supplétifs arméniens. Ces derniers s'étaient accoutumés à ce genre de guérilla villageoise sur le front russo-turc contre les civils kurdes et turcs, et ils s'illustrèrent par leur brutalité, notamment dans la région de Shemakhi."