vendredi 20 août 2010

Histoire des Arméniens : une politique volontariste de peuplement arménien

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002 :

"(...) pour quelques-uns parmi la population azérie qui trouvèrent leur place et adoptèrent le modèle occidental dans sa version russe, un grand nombre choisit, comme nous le verrons, la voie de l'exode en Perse, puis plus tard dans l'Empire ottoman, conséquence de la défaite du mouvement de résistance des montagnards sunnites de l'imam Shamyl.

Dans un mouvement inverse, de nombreux Arméniens de Perse furent incités à se regrouper sous l'aile de l'Empire russe après le traité de Turkmentchay. Certains avaient déjà quitté la Perse en 1813 après le traité de Goulistan pour s'installer à Tbilissi, venant des khanats de Nakhitchevan et d'Erevan qui étaient demeurés sous la souveraineté du shah. Ils continuèrent à prendre possession des terres confisquées aux khans et s'établirent sur ces concessions. Erevan et sa région notamment devinrent un lieu de colonie de peuplement à grande échelle. Ils furent nombreux à intégrer l'administration russe et l'armée, tant au niveau national qu'au niveau local en Azerbaïdjan.

De membres d'une minorité religieuse dans un monde musulman, ils devinrent les favoris du régime d'occupation russe naissant. Toutefois, cette bienveillance des premières années ne dura pas toujours. En phase à cette époque avec le plan du prince Potemkine et les promesses de fondation d'un Etat arménien dans le Caucase, l'autorité russe engagea le processus en formant le noyau de ce futur Etat autour des anciens khanats d'Erevan et du Nakhitchevan, réunis dans un « oblast d'Arménie » (district arménien) en 1828. Cela se fit non pas tant sur une base d'homogénéité ethnique, car les Arméniens comptaient vers 1830 pour moins de 20 % de la population de ces khanats, que sur l'idée que ces territoires devaient, par décret, constituer les contours de ce futur Etat-tampon ; il ne resterait plus qu'à les remplir de nouveaux venus par une politique migratoire volontariste, notamment en invitant les Arméniens de Perse à émigrer en masse dans le nouveau foyer national qu'on venait de bâtir pour eux. (...)

La conquête russe provoqua aussi son lot de déplacements de population locale ; en effet, de fortes migrations intérieures avaient déjà eu lieu pendant le conflit avec la Perse des Qadjars, notamment au départ des régions qui servirent de champs de bataille, comme le Shirvan et le Karabagh : de nombreux habitants du Karabagh quittèrent leurs terres ravagées, menacés par la famine et les maladies, pour trouver refuge dans l'est du pays, dans les régions de Qouba et de Shemakhi, pendant que d'autres émigrèrent du sud du Shirvan en direction de la région de Talych. De très nombreux autres se réfugièrent dans les provinces iraniennes, refusant la domination russe." (p. 193-194)

"Tout au long du XIXe siècle, à partir du traité de Turkmentchay, un vaste mouvement de migration des Arméniens de Perse et de l'Empire ottoman se concentra, à l'invitation des autorités impériales, sur les nouvelles terres russes du Caucase. On avait en vue de regrouper une population arménienne dispersée et de l'attirer sur ces terres en lui offrant un statut plus avantageux que celui qui était le sien dans les domaines musulmans. Moins de 20 000 dans la région d'Erevan en 1827, les Arméniens y étaient 700 000 à la fin du siècle et 1 800 000 dans tout l'Empire à la veille de la révolution. Après l'annexion des khanats d'Erevan et de Nakhitchevan, 35 000 Arméniens de Perse (régions de Salmas et d'Ourmiya entre autres) s'installèrent dans ces régions caucasiennes. L'exode simultané de populations musulmanes eut pour effet d'élever la proportion des Arméniens à environ 50 % la population de ces anciens khanats vers 1832. La région du Karabagh fut aussi une des régions cibles du peuplement arménien où, selon des sources russes des années 1830, les « musulmans » représentaient 35 000 familles contre 19 000 familles arméniennes.

La victoire russe contre les Ottomans en 1829 fut à l'origine de la migration de 40 000 Arméniens dans la région d'Akhalkalaki, 12 000 dans la région de Chirak, 25 000 dans la région du lac Sevan (lac Göytcha). La cheville ouvrière de cette immigration fut le colonel Lazarev, officier de l'armée tsariste d'origine arménienne. Des concessions de terres assorties d'une exemption d'impôts de cinq ans furent offertes aux immigrants. La défaite russe de la guerre de Crimée (1853-1856), conduisant les Russes à évacuer la région de Kars, amena son lot de déplacement de population arménienne. La guerre russo-ottomane de 1877-1878, dans laquelle des officiers arméniens (général Loris-Mélikian, général Ter-Goukassian, général Lazarian) s'illustrèrent brillamment du côté de l'armée impériale russe, mena à une occupation temporaire de l'Arménie ottomane puis à un retrait consécutif à la révision des clauses du traité de paix ; environ 25 000 Arméniens abandonnèrent la région d'Erzouroum pour s'installer sous la souveraineté russe dans le Caucase. Une région administrative de la goubernia d'Erevan prit le nom d'une de ces régions de Turquie évacuée par les Russes après la remise en cause du traité de San Stefano : l'exil des Arméniens de la région de Bayazid conduisit les Russes à baptiser Novo Bayazet (« Nouveau-Bayazid ») un district à l'est d'Erevan.

Le cas du Karabagh illustre assez bien le phénomène de colonisation de peuplement entrepris par le pouvoir russe et les autorités arméniennes : au terme de la vague d'émigration de populations chrétiennes, dont des Arméniens, fuyant la région à l'époque du khan Ibrahim Khalil et des incursions meurtrières du shah de Perse dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, devant l'insécurité et les guerres pour se réfugier en Géorgie, le peuplement chrétien et arménien s'était considérablement réduit, pour ne compter que 11 000 individus en 1797. Le retour de certains réfugiés et l'arrivée de plusieurs milliers de nouvelles familles en provenance de Perse et de l'Empire ottoman firent passer le nombre des Arméniens de 20 000 en 1823 à 75 000 en 1897, date à laquelle on estimait le nombre des Azéris (nommés Tatars du Caucase à l'époque par les autorité russes) à 62 000 personnes, sans compter les migrations saisonnières des éleveurs de la plaine du Karabagh, difficiles à estimer.

La création d'un foyer national arménien, offert à un peuple qui en avait été privé pendant des siècles et qui se définissait jusqu'alors comme une communauté religieuse soudée autour de son catholicos, se fit donc par une politique de colonisation des terres occupées par les populations turcophones. Cette colonisation active et parfois brutale s'est poursuivie tout au long du XIXe et XXe siècle." (p. 198-200)