vendredi 17 septembre 2010

La menace sécessionniste arménienne en Anatolie

Bernard Lewis, Islam et laïcité. La naissance de la Turquie moderne, Paris, Fayard, 1988, p. 311-312 :

"Avec le déclin manifeste de la puissance ottomane et la montée de l'influence européenne au XIXe siècle, la situation des Ottomans non-musulmans empira de manière catastrophique. Les relations matérielles entre musulmans et chrétiens se transformèrent radicalement. L'ancien lien, mutuellement accepté, entre musulmans et zimmî, qui valait à ces derniers un statut et des droits précis et reconnus, fut sapé et détruit par des idées et des ambitions nouvelles. Les principes libéraux exigeaient des Turcs qu'ils accordent aux peuples assujettis la pleine égalité des droits dans l'Empire ; les principes nationaux autorisaient ces peuples à se rebeller contre lui pour fonder des Etats indépendants ; les principes chrétiens et impériaux inclinaient les prétentions tant à la citoyenneté qu'à la sécession. Dans ces conditions, comment la suspicion, la peur, la haine (et parfois, pourrions-nous ajouter, les exemples que donnait l'Occident de son intolérance) n'auraient-elles pas transformé l'attitude des Turcs envers les peuples assujettis ? La faiblesse et les hésitations des Turcs face à l'invasion étrangère et à la rébellion intérieure aboutirent souvent à une oppression et des brutalités terribles.

Particulièrement tragique fut le cas des Arméniens qui, au début du XIXe siècle, étaient encore appelés le Millet-i Sadika, la communauté loyale, et dont un visiteur français bien informé disait que c'était la minorité la plus fidèle à l'Empire ottoman et celle en qui les Turcs avaient le plus confiance. Tout commença à changer avec la conquête russe du Caucase dans le premier quart du XIXe siècle ; et la création à la frontière orientale de l'Empire d'une Arménie russe où l'Eglise arménienne était reconnue, où des gouverneurs et des généraux arméniens administraient les provinces et commandaient les armées. L'influence politique et culturelle de l'Arménie russe, d'une part, et, d'autre part, les nouvelles idées nationales et libérales venant d'Europe touchèrent puissamment les Arméniens ottomans, en particulier les classes moyennes en plein essor, et encouragèrent le développement d'un mouvement nationaliste arménien aussi ardent qu'actif.

Aux yeux des Turcs, cette menace sécessionniste arménienne apparaissait la plus redoutable de toutes. Ils pouvaient encore, tout à regret que ce fût, abandonner leurs conquêtes serbes, bulgares, albanaises et grecques pour rapprocher de chez eux les frontières de l'Empire. Mais les Arméniens, qui s'étendaient à travers la Turquie d'Asie depuis la frontière du Caucase jusqu'à la côte méditerranéenne, étaient implantés en plein coeur de la patrie turque ; et renoncer à ces régions aurait signifié plus que le tronçonnement : la dissolution de l'Etat turc. Depuis des siècles, les villages turcs et arméniens, inextricablement mêlés, vivaient en bon voisinage, et voilà que s'engagea entre eux une lutte désespérée, lutte entre deux nations pour la possession d'une seule patrie qui s'acheva par les terribles tueries de 1915, dans laquelle périrent un et demi million d'Arméniens, selon certaines estimations [allégations arméniennes], et un nombre inconnu de Turcs."