vendredi 10 septembre 2010

Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 560-564 :

"Mais, à la fin du XIXe siècle, c'est surtout l'évolution du mouvement national arménien qui paraît préoccupante pour l'Etat ottoman. Depuis le milieu du siècle, la société arménienne a profondément changé. Elle a connu un réveil culturel marqué par le développement d'un réseau d'écoles modernes, l'envoi de jeunes Arméniens en Europe, la multiplication des livres et des journaux édités en arménien. Cette renaissance culturelle a débouché sur l'adoption, en 1860, d'une constitution, le Règlement organique arménien, qui réduisait les pouvoirs traditionnels du patriarche au profit de la bourgeoisie. L'étape suivante est marquée par la naissance du mouvement national arménien au début des années 1860. Dans l'est de l'Anatolie, des pétitions circulent dans la population arménienne, des insurrections, encore localisées, éclatent, comme à Zeytun en 1862. Cette effervescence va se poursuivre jusqu'à la réunion du Parlement ottoman en 1876 qui offre aux députés arméniens l'occasion d'exposer les aspirations de leur communauté pour obtenir des réformes, la sécurité, etc.

Ces éléments que l'on observe aux origines du nationalisme arménien (développement des écoles, renouveau littéraire, agitation), on les retrouve au point de départ de tous les mouvements nationaux dans l'empire. Pourtant, le cas arménien se signale par quelques traits spécifiques. D'abord, la géographie du peuplement arménien dans l'Empire ottoman, qui fait que dans l'Anatolie orientale et en Cilicie la population arménienne est étroitement imbriquée dans le tissu démographique musulman. En outre, dans les six provinces orientales les plus peuplées d'Arméniens, ceux-ci ne constituent nulle part à la fin du siècle la majorité de la population. Arméniens, Turcs, Kurdes, Circassiens se côtoient dans les mêmes villages, dans les mêmes villes.

Un autre fait à noter, c'est que les Arméniens, sans doute plus que toute autre minorité non musulmane, sont intégrés à la structure politique et administrative de l'Etat. Depuis l'insurrection grecque, qui a eu pour résultat de beaucoup réduire l'influence politique des Grecs de l'empire, les Arméniens occupent une place importante dans le personnel politique attaché au Palais ou à la Porte. Ils sont nombreux également dans les institutions locales mises en place par la loi de 1864. Ils sont présents dans les conseils municipaux, les tribunaux, fournissent des experts en finance, des interprètes, des techniciens dans les services de la santé et de l'agriculture. Ainsi, leur place devient plus grande dans l'Etat au moment même où la conscience de leur identité nationale se fait plus aiguë.

Le troisième trait qui fait l'originalité de la question arménienne est le type de contacts que la population arménienne entretient avec l'extérieur. Ils sont liés à l'existence d'une diaspora arménienne en Europe déjà ancienne, qui dispose de brillants foyers de culture nationale, comme celui que les Mékhitaristes ont fondé à Venise. Par ailleurs, les rapports avec le Caucase et les liens avec les Arméniens de Russie sont étroits. Du Caucase des hommes et des idées circulent en Anatolie orientale avant même d'atteindre Istanbul. Enfin, la communauté arménienne a été largement pénétrée par les missions, surtout les missions protestantes américaines. Ainsi, par l'ouverture de ses élites sur le monde extérieur, la société arménienne, celle de l'Anatolie orientale surtout, se différencie de plus en plus de la société musulmane qui l'entoure.

A partir de 1878, la question arménienne s'internationalise, et le mouvement national se radicalise. Lors des négociations des traités de paix (San Stefano et Berlin), les Arméniens avaient envoyé des délégations pour faire entendre leur désir de réformes et d'autonomie sur le modèle de l'autonomie accordée au Liban en 1860. A San Stefano, c'était la Russie qui devait veiller à l'application des réformes dans l'Arménie turque ; à Berlin, cette responsabilité pèse désormais sur les puissances européennes (article 61). Entre-temps, par la convention de Chypre, la Grande-Bretagne s'était engagée à faire appliquer les réformes et à défendre l'Anatolie orientale contre toute attaque, donc contre le danger russe.

Désormais, les provinces arméniennes sont devenues un élément de la rivalité anglo-russe. Par le plateau arménien, la Russie menace les Indes anglaises. La Grande-Bretagne s'inquiète de la poussée militaire russe à partir du Caucase et de l'utilisation qui est faite par la Russie du thème de la protection des Arméniens. Poussée par une opinion publique fortement sensibilisée au sort des populations arméniennes, elle s'efforce de faire pression sur le gouvernement ottoman pour qu'il entreprenne les réformes promises ; à cette fin, des consuls militaires anglais seront envoyés en Anatolie orientale en 1879-1880. Craignant que ce combat pour les réformes ne soit pour les Anglais un moyen de prendre pied en Anatolie orientale, les Russes s'opposent presque systématiquement aux projets britanniques.

La radicalisation du mouvement national arménien après 1878 est liée en grande partie à l'analyse qui a été faite par les intellectuels arméniens de l'indépendance bulgare : celle-ci a été obtenue grâce à l'intervention de l'Europe, certes, mais surtout grâce aux méthodes violentes des « comités » révolutionnaires bulgares. Ainsi le « modèle bulgare » hante les militants arméniens, ceux notamment qui vont fonder les premières organisations. C'est en effet au milieu des années 1880 que commencent à apparaître les premiers partis révolutionnaires : le parti Armenakan fondé à Van en 1885 par quelques instituteurs, puis les deux grands partis qui, à la différence du premier, seront fondés par des Arméniens du Caucase n'ayant que peu de liens avec l'Arménie turque : le Hentchak (la cloche) fondé à Genève en 1887, et la Dachnak (Fédération révolutionnaire arménienne) en 1890 à Tiflis.

En dépit de certaines différences (le Hentchak par exemple est le seul à parler d'indépendance et à réclamer l'union des populations arméniennes de Turquie, de Russie et d'Iran), les deux grands partis ont bien des points communs : fondés par des intellectuels coupés des masses, ils s'inspirent du populisme russe et se réclament ouvertement du socialisme. Ils envisagent le terrorisme et la lutte armée pour parvenir à leurs fins, et pensent qu'il faut armer la paysannerie arménienne pour organiser sa défense. Ils comptent également beaucoup sur l'aide que l'Occident peut apporter à leur cause, et une partie de leur activité sera d'entreprendre une intense propagande auprès de l'opinion publique et des hommes politiques occidentaux. Premier signe de l'activité révolutionnaire, le Hentchak organise une manifestation en 1890 à Istanbul dans le quartier de Kump Kapï pour dénoncer le sort misérable des Arméniens de l'Anatolie orientale.

Face à la montée du nationalisme arménien, quelle sera l'attitude de 'Abdül-Hamîd ? Pour le sultan, le problème arménien, pris dans son ensemble, est un autre problème de nationalité qui s'ajoute aux problèmes grec, serbe, bulgare. Autrement dit, il représente une nouvelle menace qui pèse sur l'intégrité territoriale de l'empire et offre aux puissances européennes de nouvelles occasions d'intervenir. Il convient donc, instruit par les expériences précédentes, d'étouffer les premiers germes de nationalisme chez les Arméniens avant qu'il ne soit trop tard. Vu sous l'angle territorial, le problème arménien est celui de l'Anatolie en général, et plus particulièrement de l'Anatolie orientale. Chaque recul ottoman dans les Balkans est perçu par les Arméniens comme un encouragement, et par les dirigeants ottomans comme une raison supplémentaire pour affermir leur domination sur l'Anatolie. L'Anatolie orientale est, après 1878, menacée de l'extérieur par les Russes et les Anglais, et de l'intérieur par les Arméniens.

L'Etat ottoman s'efforce de répondre à ces menaces avec les handicaps structurels qui lui sont propres : médiocre état des finances, mauvais état des routes et communications, corruption, etc. Une première réponse sera d'ordre démographique : elle consiste à utiliser les réfugiés venus de Russie pour renforcer les éléments musulmans, en particulier le long de la frontière avec l'empire des tsars. Une autre réponse, politico-militaire, est la création en 1891 des régiments Hamîdiye établis sur le modèle des Cosaques de Russie. Il s'agit de régiments composés d'éléments appartenant à des tribus kurdes. A Istanbul, ils constituent la garde personnelle du sultan, et sur place, dans l'est anatolien, ils sont chargés de maintenir l'ordre, en réalité de faire front aux activités des révolutionnaires arméniens. Mais la création des Hamîdiye s'inscrit également dans la politique kurde de 'Abdül-Hamîd qui consistait à essayer de renforcer la solidarité des musulmans et à éviter toute collusion entre Kurdes et Arméniens. Une telle éventualité aurait rendu très difficile la défense de l'Anatolie orientale.

En tout cas, ces nouveaux régiments n'empêchent pas la fermentation révolutionnaire de déboucher sur deux années d'agitations et de violences, en 1894-1896. Pendant l'été 1894, des militants du Hentchak encouragent leurs compatriotes du district de Sasun à se soulever contre les Kurdes. Considérant qu'il s'agit d'une rébellion, le gouvernement turc envoie la troupe. La répression est brutale, et les massacres soulèvent une grande émotion en Europe et contribuent au réveil du mouvement arménophile. Un an plus tard, le Hentchak organise en plein coeur d'Istanbul, devant la Sublime Porte, une manifestation qui dégénère en affrontements sanglants avec la police. Pendant les années 1895-1896, la région de Zeytun, à l'est, est en état d'insurrection à peu près permanent. En août, l'agitation culmine avec le coup de main audacieux du parti Dachnak contre le siège de la Banque ottomane à Istanbul. Pour toucher les puissances européennes dans leurs intérêts et les pousser à agir en faveur des Arméniens, une vingtaine de militants occupe le bâtiment et retient le personnel en otage durant toute une journée. L'affaire provoque des représailles contre la communauté arménienne d'Istanbul, sans que les revendications des terroristes soient satisfaites.

L'Europe, en effet, n'intervient pas. Malgré la force du courant arménophile, où se distingue Gladstone, le gouvernement anglais ne peut entraîner les autres puissances dans une action collective, et il n'a pas les moyens d'agir seul, comme l'avouait Salisbury lorsqu'il disait qu'il ne pouvait pas envoyer la flotte britannique sur le mont Ararat. La Russie, qui pratique à la fin du siècle une politique de russification et persécute ses propres Arméniens, est devenue très méfiante à l'égard du mouvement arménien de Turquie animé par des révolutionnaires et des socialistes, comme à l'égard de toute politique de réforme ou d'autonomie qui serait menée en Anatolie orientale. Elle fait donc obstacle aux projets de Londres. Quant à la France, alliée de la Russie, créancière de l'Empire ottoman où elle a de gros intérêts économiques et culturels, elle s'abstiendra prudemment.

Les conséquences de ces années d'agitations et de troubles sanglants sont importantes. Le mouvement national arménien traverse une crise profonde. Le choix d'une idéologie socialiste, le recours au terrorisme et à la violence lui ont aliéné la bourgeoisie arménienne d'Istanbul. Il a misé sur l'aide de l'Europe, pensant qu'elle pouvait manipuler à sa guise le gouvernement ottoman. Le plus grave sans doute est que le mouvement national arménien n'a pas, sauf pendant une brève période (1890-1891), été unifié ; les deux grands partis restent divisés par des questions de personnes et de clientèles plutôt que d'idéologie. Dès 1896, une fraction du Hentchak renonce au socialisme pour se concentrer sur la libération nationale. Les révolutionnaires arméniens révisent leur stratégie : ils feront alliance avec l'opposition jeune-turque en 1902 et 1907 pour tenter de restaurer la Constitution.

Quant à 'Abdül-Hamîd, il a réussi, non sans brutalité, à affaiblir le mouvement national arménien. Durant quelques années, il n'y aura plus de troubles majeurs sur le plateau arménien. Mais les affrontements de 1894-1896 ont laissé des cicatrices profondes. Près de 100 000 Arméniens prennent le chemin de l'exil vers la Transcaucasie ou l'Amérique. Un fossé de méfiance et d'hostilité sépare désormais les chrétiens et les musulmans dans l'Est anatolien. Un exemple parmi d'autres : un des cheykhs kurdes responsables de la répression de la révolte de Sasun, passant par Diyarbekir sur la route du pèlerinage de La Mecque, fut accueilli en héros par la population musulmane de la ville."