samedi 2 octobre 2010

Ecrit-on trop sur les Arméniens ?

Jean-Paul Roux, préface à La Tragédie arménienne de 1915 de Georges de Maleville, Paris, Lanore, 1988 :
On écrit beaucoup sur les Arméniens.
On écrit trop peut-être bien qu’il ne soit pas indifférent aux Français de connaître ce peuple dont maints de leurs concitoyens sont issus, qui a joué un si grand rôle dans l’élaboration de leur art médiéval et dont l’existence historique a toujours été si profondément dramatique : situés aux confins de deux univers, l’un occidental - Rome, Byzance, l’Empire Ottoman - l’autre oriental l’Iran - ils n’ont cessé d’être au lieu de rencontres et donc de conflits, avant même que le fantastique essor des Russes n’ait amené à leur septentrion, avec un nouvel Empire, de nouvelles causes de déchirements et de malheurs.

On écrit trop peut-être, parce que les livres et les articles qui se succèdent ne font guère que de se répéter.

Sur les rayons de ma bibliothèque s’alignent des ouvrages dont bien peu sont originaux.

Du passé, de la culture, de la République Socialiste Soviétique d’Arménie, rien ou à peine. On dirait que seule puisse nous interpeller la tragédie qui, au début de notre siècle, a jeté un voile de deuil sur cette civilisation deux fois millénaire.

Et c’est, pour la présenter, toujours les mêmes mots, un discours qui ne se renouvelle guère.

Un procès ? Nullement. Un acte d’accusation contre le gouvernement ottoman jugé responsable des innombrables morts d’hommes, de femmes et d’enfants arméniens dans la sombre année de 1915, jugé responsable de ce que l’on a nommé « le génocide ».

Le livre de Maître de Maleville, par ses intentions et par son ton - celui d’un maître du Barreau - tranche sur cette sombre et monotone production.

Ce n’est certes pas celui d’un historien ou d’un archéologue, mais bien celui d’un avocat qui plaide avec talent et fougue pour une cause qui ne lui paraît pas entendue.
On se croirait, à le lire, dans une salle d’audience et ses accents sont tels qu’il ne faut pas une grande imagination pour deviner les amples gestes du bras, l’élan de la poitrine tendue en avant pour convaincre, les modulations de la voix.

Oui, un plaidoyer, le plaidoyer de la défense que, selon toute la loi des pays civilisés, il faut écouter avant de prononcer un jugement. Il faisait certainement défaut.

Maître de Maleville est un juriste bien connu de son milieu professionnel et c’est en tant que tel qu’il se penche sur les « pièces à conviction », en se demandant quelle peut être leur valeur, en les triant sans doute, en les disséquant, en essayant de démontrer qu’elles n’ont peut-être pas l’éminente importance qu’on leur accorde. N’est-ce pas le rôle reconnu de l’avocat ?

Il a souhaité que je le présente. Je ne doute pas qu’il eut bien pu s’en passer. Sa propre force s’impose. Comme historien du monde turc, je suis sans doute suspect de partialité et, bien qu’en tant qu’historien je cherche à n’en point avoir, je n’ose pas affirmer que j’en suis exempt. Je suis en tous les cas bien placé pour savoir combien elle ne manque pas aux adversaires de la Turquie.

Aussi bien tairai-je ici mon sentiment. En rien je ne me sens juge ni juré. Il me sera cependant sans doute permis de dire que la démarche de Maître de Maleville est celle d’un homme libre, d’un homme qui dit avec netteté et courage ce qu’il a le désir de dire, sans se soucier des modes et des courants, et, croirais je, ce qu’il pense, en son âme et conscience, être la vérité. C’est un honneur des pays démocratiques que chacun puisse exprimer son opinion. C’est l’honneur de l’humanité que chacun puisse le faire. Dieu lui-même n’a-t-il pas laissé à ses créatures le droit de lui répondre non ?

Jean-Paul ROUX
Directeur de recherche au CNRS