samedi 2 octobre 2010

Les Arméniens, des éléments suspects dans l'Empire ottoman

Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 328-330 :

"Qu'en 1915 il y ait eu génocide (comme beaucoup, avec les Arméniens, l'affirment) ou massacres (comme, avec les Turcs, d'autres le soutiennent), ce sur quoi les historiens ne se sont pas mis d'accord, la tragédie arménienne est l'une des plus atroces de la lutte millénaire entre l'islam et la chrétienté. Ce qui est certain, c'est qu'il ne restait plus en Turquie à la fin des hostilités que 70 000 des ressortissants d'un peuple qui y avait été si nombreux : combien étaient morts ? combien avaient émigré ? Les uns avancent le chiffre de 1,5 million de victimes, les autres n'en dénombrent que 300 000. Même si la vérité, comme c'est si souvent le cas, se situe entre les deux estimations, elle touche à l'intolérable.

Pendant des siècles, les relations entre les communautés arméniennes, turques et kurdes avaient été acceptables, mais elles avaient commencé à se gâter au XIXe siècle avec l'éveil du nationalisme et l'accession à l'indépendance des Grecs, des Serbes et autres Bulgares. Puisque tous les peuples chrétiens soumis à l'Empire ottoman étaient devenus libres, l'Arménie ne devait-elle pas aussi le devenir ? Elle avait tendance à le penser et il ne manquait pas de gens à l'étranger pour l'y encourager. Dès la guerre russo-turque de 1877-1878, l'armée russe, où servaient des généraux arméniens, avait été reçue en libératrice à Kars, Hakkari, Batoum. En 1894-1896, des mouvements insurrectionnels avaient éclaté en Anatolie orientale et avaient eu des répercussions dans tout l'Empire. Les Turcs les avaient réprimés sans pitié, tuant de 100 000 à 200 000 personnes, et en faisant fuir à peu près autant à l'étranger. Pour attirer l'attention du monde qui se montrait d'une indifférence totale devant ce drame, un commando arménien avait occupé le siège central de la Banque ottomane à Istanbul.

Il est à peu près certain que les Turcs, qui traversaient en 1915 des heures difficiles sur le front oriental, eurent le sentiment que leurs sujets chrétiens n'étaient pas sûrs, que beaucoup d'entre eux les trahissaient. Atatürk (qu'on ne peut pas accuser de fanatisme musulman en ces jours de 1927 où il entend insérer la Turquie dans la civilisation européenne) déclare dans son Discours-fleuve (Nutuk), en se replaçant au temps de la guerre : « Partout dans le pays, les éléments chrétiens travaillent ouvertement ou clandestinement pour leur propre intérêt. » Et c'est un fait que les Russes proclamaient qu'ils seraient reçus à bras ouverts par les Arméniens d'Anatolie. Et c'en est un autre que des Arméniens avaient pris parti pour eux, notamment à Van où les combats avaient été particulièrement violents (la ville rasée, dont les monuments n'ont jamais été reconstruits, en porte encore la trace), où ils avaient tué des dizaines de milliers d'habitants."