dimanche 7 novembre 2010

Histoire des Arméniens : élimination de la minorité azérie au Karabagh

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002 :

"La question du Karabagh revint au-devant de la scène avec la mort de plusieurs officiels russes et azéris dans l'hélicoptère qui fut abattu le 20 novembre 1991 au-dessus de l'enclave. La délégation à son bord faisait partie d'une de ces missions de conciliation qui se succèdent depuis l'effondrement de l'Union. Encore rivaux à ce stade, Eltsine et Gorbatchev proposent chacun leur médiation dans le litige. La présence militaire russe au Karabagh est d'ailleurs de plus en plus intenable : les cantonnements sont régulièrement attaqués par des miliciens arméniens qui s'emparent de l'armement. En 1990, douze soldats russes sont tués, ils sont quatorze dans les quatre premiers mois de 1991. Leur impuissance est patente. Les quantités d'armement s'accumulent, enrichies de celles acheminées par les filières clandestines du parti Dashnak.

Le 24, le commandement des troupes russes annonce leur prochaine évacuation du territoire. Le lendemain, plusieurs centaines de combattants arméniens s'emparent d'armes et de véhicules de l'armée russe, sans qu'on sache bien si elles ont été prises ou données... ou vendues. En ce début de l'année 1992, le rapport de forces est favorable aux séparatistes arméniens motivés, bien encadrés et armés tandis que la partie azérie reste paralysée par une étonnante désorganisation chronique. Attendant une solution de Moscou qui ne viendra plus, Moutalibov et les communistes de Bakou seront plus tard jugés coupables de défaillance dans la création d'une armée nationale. Ecartés traditionnellement des unités combattantes de l'Armée rouge, les Azéris, à l'inverse des Arméniens, disposaient de peu de soldats et d'officiers formés au combat. Des petites unités presque spontanées, mal équipées ou mal dirigées, opéraient sans réelle coordination. Craignant même que certains de ces groupes ne deviennent des outils de politique intérieure et ne menacent son pouvoir, Moutalibov exigea leur dissolution au cœur de l'incendie, tandis que quatre ministres de la Défense se succédaient en cinq mois. Dès lors, Bakou opposa une bien mince résistance au mouvement de liquidation générale de la présence azérie au Karabagh engagée dès le début de l'année 1992, dont les étapes les plus emblématiques furent les villes de Khodjalou [Khodjaly] à l'est et Shousha à l'ouest. (...)

Le 23 février commença l'offensive arménienne contre la ville de Khodjalou, située entre Stepanakert et Aghdam, qui abrite le seul aéroport de l'enclave. Appuyées par le 366e régiment motorisé de l'armée russe qui stationnait toujours dans la région, dont la majorité des officiers étaient d'origine arménienne, les milices de Stepanakert se lancèrent à l'assaut de ce gros bourg (6 000 habitants), seconde ville à population azérie, au sein de laquelle quelques centaines de réfugiés meshkhèts chassés d'Ouzbékistan deux ans plus tôt. La partie arménienne du Karabagh les prit même comme exemple d'une immigration encouragée par Bakou, destinée à terme à inverser les rapports démographiques dans l'enclave et remettre en question son statut d'exception.

La chute de la ville eut lieu le 26. La faiblesse de sa défense, surprenante pour un site aussi stratégique que celui d'un aéroport en période de blocus, conduisit certains à Bakou à y voir le résultat de luttes intestines. Investie par l'assaillant, la ville fut le lieu d'une indescriptible boucherie au cours de laquelle la population civile fut passée au fil de l'épée. Plusieurs centaines de corps, dont certains sauvagement mutilés, de femmes, d'enfants et de vieillards furent laissés sans vie sur les lieux. Ce véritable crime de guerre provoqua un tel émoi que le gouvernement d'Ayaz Moutalibov ne survécut pas politiquement à cette crise. Ce crime gratuit est souvent interprété comme un avertissement envoyé à ceux qui rechignaient à intégrer la CEI, comme venait de le faire Bakou en confirmant son refus d'une union militaire régionale lors du sommet de Minsk du 14 février. Une réunion extraordinaire du Parlement et une manifestation houleuse à ses abords eurent l'effet inverse, en poussant le président à la démission le 7 mars. Ainsi, pendant que les combats continuaient s'ouvrait à Bakou une période d'instabilité intérieure qui eut des conséquences funestes sur le cours de la guerre. Le pouvoir fut remis temporairement à Yacoub Mammedov, directeur de la faculté de médecine, élu jusqu'aux prochaines élections présidentielles.

Shousha tomba le 9 mai au terme d'une série d'assauts infructueux depuis le mois de janvier ; de ses hauteurs, l'artillerie azérie harcelait Stepanakert, en contrebas, en faisant une ville-martyre assiégée. Citadelle azérie au Karabagh, elle tomba presque sans combats, poussant 25 000 Azéris à l'exode. Le jour même de la prise de la ville, les présidents d'Azerbaïdjan et d'Arménie, sans représentants du Karabagh, se trouvaient à Téhéran pour négocier une trêve sous les auspices du gouvernement iranien. L'assaut eut lieu à ce moment précis avec l'aval et le soutien de la Russie. Les ingérences diplomatiques étrangères n'étaient pas les bienvenues dans les affaires du Caucase... A cet égard, le massacre de Khodjalou eut lieu le jour même où le ministre des Affaires étrangères iranien, Velayati, était en visite officielle au Karabagh. Deux jours après la chute de Shousha, les forces arméniennes s'emparaient de la ville de Latchine le 11 mai, hors des limites de la région autonome, et établissaient un corridor terrestre reliant le Karabagh à l'Arménie. Environ 50 000 Azéris de la région furent chassés de leur domicile et prirent à leur tour le chemin de l'exil." (p. 341-344)

"Sur le front du Karabagh, les choses tournèrent à la catastrophe. On se souvient qu'Eltchibey voulut inaugurer sa présidence par des succès militaires en lançant une offensive générale à la mi-juin 1992 ; il ne parvint à restaurer la souveraineté azérie que sur le tiers nord de l'enclave. Ses hommes piétinaient à Latchine et à Khodjavend (Martouni). Le Karabagh avait été vidé de sa minorité azérie et les forces arméniennes occupaient le corridor de Latchine, un territoire de peuplement azéri hors du Karabagh. Une contre-attaque arménienne dans le nord, dès août 1992, repoussée avec peine, révéla la faiblesse de son dispositif militaire. On soupçonna le commandement de ladite région d'une manœuvre politique à son encontre. L'affaire s'envenima. Le responsable militaire de la zone fut révoqué et le ministre de la Défense, Rahim Gaziev, limogé en février 1993. La discorde et la désorganisation s'amplifiaient. Les forces arméniennes profitèrent de la situation pour reconquérir la partie nord du Karabagh perdue l'été précédent, bloquant le soutien logistique azéri à la région de Kelbadjar. Le 2 avril 1993, la poche de Kelbadjar, encerclée par les troupes ennemies et coincée par de hautes montagnes, fut investie par les forces arméniennes. Sous l'assaut, les populations civiles se lancèrent dans une fuite éperdue vers les montagnes enneigées. La guerre était dès lors clairement portée bien au-delà des limites de la région autonome et devenait une cruelle guerre de conquête sur des zones dépourvues de populations arméniennes mais que, par contre, on dépeuplait méthodiquement de sa population azérie. Les villes et les villages furent pillés et brûlés." (p. 348-349)