mardi 9 novembre 2010

Le transfert des Arméniens d'Anatolie durant la Première Guerre mondiale

Bernard Lewis, Histoire du Moyen-Orient. Deux mille ans d'histoire de la naissance du christianisme à nos jours, Paris, Albin Michel, 1997 :

"En 1914, les Russes créèrent quatre unités de volontaires arméniens, et trois autres l'année suivante. Bien qu'essentiellement recrutées en Arménie russe, ces unités comprenaient des Arméniens ottomans, au nombre desquels on comptait des déserteurs mais aussi des personnalités publiques. L'une de ces unités était commandée par un ancien député au Parlement ottoman. Des bandes armées entretenaient un peu partout l'agitation ; en Anatolie orientale et en Cilicie, la population arménienne prit les armes, notamment à Van et à Zeytoun.

Au printemps 1915, alors que les rebelles arméniens avaient repris le contrôle de Van, que les Russes attaquaient à l'est et que les Britanniques étaient non seulement dans les Dardanelles mais avançaient sur Bagdad, le gouvernement décida de déporter la population arménienne d'Anatolie, selon une pratique hélas familière dans la région depuis les temps bibliques. Mis à part certaines catégories qui en furent exemptées, telles que les catholiques, les protestants, les ouvriers des chemins de fer et les hommes servant dans les armées du sultan, ainsi que leurs familles, cet ordre s'abattit sur l'ensemble des Arméniens d'Anatolie, bien au-delà de ceux qui vivaient dans des régions contestées, ou qui appartenaient à des groupes suspects.

Les déportés subirent d'effroyables épreuves. A feu et à sang, combattant sur tous les fronts, l'Empire ne disposait ni de soldats ni de gendarmes pour les escorter ; cette tâche fut confiée à des détachements hâtivement recrutés sur place. Les estimations varient considérablement, mais il ne fait pas de doute qu'au moins des centaines de milliers d'Arméniens, plus d'un million peut-être, trouvèrent la mort. Beaucoup moururent de faim, de maladie ou des rigueurs du climat ; quantité d'autres furent sauvagement assassinés en chemin par des villageois et des nomades, leurs gardiens, sans solde, sans nourriture et indisciplinés, fermant les yeux ou participant eux-mêmes aux massacres.

Le gouvernement ottoman semble avoir essayé de contenir de tels excès. Les archives contiennent de nombreux télégrammes où les plus hautes autorités centrales manifestent leur souci de prévenir et de punir les violences commises à l'encontre des Arméniens. On y trouve également les minutes de mille trois cent quatre-vingt-dix-sept procès en cour martiale de civils et de militaires ottomans inculpés de voies de fait contre les déportés et condamnés à la réclusion ou parfois à mort. Mais ces interventions eurent peu d'effets, d'autant que des décennies d'antagonismes ethniques et religieux entre les Arméniens et leurs voisins jadis pacifiques avaient généré une grande amertume. Istanbul et Izmir n'étaient pas concernés par l'ordre de déportation, de même que la plus grande partie des provinces ottomanes de Syrie et d'Irak, où les survivants furent contraints de s'installer."

Source : http://www.scribd.com/doc/13947683/Bernard-Lewis-HISTOIRE-DU-MOYENORIENT-Deux-mille-ans-dhistoire-de-la-naissance-du-christianisme-a-nos-joursbook

(p. 133)