samedi 11 décembre 2010

Moyen-Age : l'implication des Arméniens dans des atrocités injustement attribuées aux Mongols

Jean-Paul Roux, Histoire de l'Empire mongol, Paris, Fayard, 1993 :

"(...) il convient de se demander, avec Barthold, pour lui [Gengis Khan] comme pour ses successeurs, si les horreurs dont on accuse les Mongols ne sont pas souvent celles des civilisés qui les entourent. On commence à percevoir que, fréquemment, ils cherchent à délivrer les victimes des mains de leurs bourreaux, mains qui ne sont pas toujours les leurs." (p. 238)

"Sur son chemin de retour, Guillaume de Rubrouck aurait pu rencontrer le roi Hethum d'Arménie qui faisait route vers la Mongolie. Ce souverain chrétien, vassalisé par les Mongols, se rendait auprès du Grand Khan bien mieux instruit de leurs us et coutumes que ne l'avait été à son départ le franciscain, et dans des dispositions d'esprit fort différentes. Alors que le moine vivait dans la crainte permanente de provoquer par quelque maladresse la colère des Tartares et leur intervention contre la latinité, Hethum ne souhaitait qu'une seule chose : voir les Mongols repartir en guerre." (p. 335)

"Tandis que les chrétiens d'Occident ne savaient sur quel pied danser, tremblant au souvenir de l'invasion et espérant toujours un peu, les chrétientés orientales jouaient franchement la carte mongole contre les musulmans." (p. 336)

"A l'opération [la campagne contre l'Irak menée par le Mongol Hülegü] participaient au moins les Arméniens, et peut-être les Géorgiens : les premiers parce que cette campagne répondait à leurs vœux les plus chers, qu'ils l'attendaient depuis longtemps et qu'ils avaient tout fait pour y décider les Mongols (...)." (p. 339)

"La chrétienté orientale poussa un immense cri de joie [après la prise de Bagdad en 1258]. Il ne manquait pas de nestoriens dans l'armée mongole et les contingents d'Arméniens et de Géorgiens avaient pris une part non négligeable à la conquête de l'Iraq. En outre, l'épouse de Hülegü, Doquz Qatun, était elle aussi chrétienne et accordait sa protection au christianisme, à ses prêtres, à ses édifices : on prétend qu'elle veilla particulièrement aux uns et aux autres après la prise de Bagdad. Quant aux soldats chrétiens, leur présence sous les armes, leurs interventions auprès des chefs suprêmes en faveur de leurs coreligionnaires avaient eu pour conséquence que ceux-ci avaient presque toujours été épargnés. En compensation, on s'était davantage acharné contre l'Islam, qui semblait seul visé par la campagne."(p. 342)

"La ville [Mayyafariqin en Syrie] résista avec acharnement. Un prince arménien périt sous ses murs ou, comme le dit Vartan, « gagna la couronne immortelle : toujours fidèle à Dieu et à l'Ilkhan, il sera associé à ceux qui versèrent leur sang pour le Christ ». En somme, les Arméniens faisaient des Mongols, et à leur corps défendant, des sortes de croisés et exploitaient largement les sympathies de Hülegü pour le christianisme, au point de lui donner un visage qui n'était pas le sien. Quand Mayyafariqin succomba d'épuisement, les Mongols, ou peut-être les chrétiens qui les entouraient (car les premiers tuaient sans raffinement de cruauté), se livrèrent à des actes odieux : ils supplicièrent le prince [ayyoubide] qui avait défendu son patrimoine avec tant de vaillance, lui arrachèrent des lambeaux de chair pour les lui faire manger, puis, après décollation, promenèrent sa tête à travers toute la Syrie dans une ignoble procession que précédaient joueurs de tambourin et chanteurs.

Sur son propre témoignage, Hethum aurait conçu en compagnie de Hülegü le plan de la campagne de Syrie, mais il se vante peut-être en s'accordant une audience plus grande qu'elle ne l'était. Il fut cependant informé des dispositions prises, et invité à se joindre à l'expédition. (...)

Il n'avait pas fallu plus d'une semaine pour capturer ce qui constituait à la fois l'une des plus fortes positions qui fût au monde et une grande métropole [Alep]. Les Mongols, selon leur habitude, se livrèrent à maintes exactions, mais ils trouvèrent dans les Arméniens de dignes compétiteurs en matière de violences et d'atrocités. Le roi mit lui-même le feu à la Grande Mosquée, l'une des plus belles et des plus anciennes de l'Islam oriental." (p. 345)

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