samedi 1 janvier 2011

"Arménité", "cause arménienne", qu'est-ce que c'est ?

Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, 1972-1998, Paris, PUF, 2002, p. 29-32 :

"M. Marian propose trois éléments explicatifs du caractère récurrent du phénomène terroriste arménien. Le terrorisme incarne le concept du politique fondé sur le dualisme ami-ennemi. Le concept d'ennemi est partie intégrante, quoique extrême, de la construction du sentiment national arménien. Fidèle à la théorie essentialiste de la politique, l'arménité a été conçue dans l'histoire à partir de la désignation de l'ennemi comme condition de sa véritable existence politique. Mais de tous les éléments adverses diabolisés dans l'inconscient collectif arménien, l'ennemi turc, depuis le génocide, n'a pas d'équivalent dans la chaîne des malheurs. Crimes de l'époque moderne, les tragédies arméniennes commises par les Turcs réveillent des sensations cauchemardesques chez les Arméniens, d'autant plus violentes qu'elles sont toutes restées dans l'impunité, de telle sorte que le catastrophisme, qui constitue la trame identitaire arménienne, est indissociablement rattaché à l'élément turc. On le voit encore aujourd'hui avec la guerre du Haut-Karabakh, où l'Arménien combat l'Azéri assimilé au Turc. La pensée terroriste arménienne trouve là la légitimité morale qui fait défaut à d'autres causes ayant recours à la terreur.

La réduction de la politique au champ clos des violences explique la longévité du terrorisme arménien. Les pages de l'histoire arménienne du XXe siècle sont celles du chaos et de la mort devant plus fort que soi. Si bien que seul le renversement du rapport de force est susceptible de rapprocher les Arméniens de la victoire et de leur procurer les sensations de la grandeur engendrée par la conquête et l'écrasement de l'ennemi. Extrapolation du concept du progrès ou jugement tiré d'expériences macabres, les Arméniens pensent que c'est par le seul usage de la force que le droit progresse et civilise le monde. Mais, ajoute Y. Ternon, « un usage qui arrive en dernier recours, seule alternative au désespoir et à la déréliction » et qui constitue la base, certes controversée, de la légitimité politique du terrorisme arménien.

Enfin, suggère M. Marian, le troisième élément du creuset terroriste réside dans la dramatisation du temps, seul rempart contre l'imminence de la catastrophe. Indissociable des deux premiers éléments, la dramatisation ne reflète pas une prise de conscience du danger d'extinction qui guette les Arméniens, mais une spirale d'irrationalités qui transforme l'irréel en possible et la vie en angoisse absolue, à force de survivre dans l'obsession de cumuler les pertes par les guerres et le génocide par l'assimilation et l'occidentalisation des mœurs. Restera-t-il demain des Arméniens sur terre ? Un demain qui dans la pensée terroriste prend la forme de l'urgence. Telle est la hantise du petit peuple arménien condamné à l'extinction, s'il ne prend pas les devants. Le terrorisme lui propose d'apaiser son impatience, « de dramatiser ses sens pour faire savoir, de provoquer une émotion ».

Voilà le schéma raison-déraison qui s'installe mécaniquement dans l'esprit du terroriste. Celui-ci pense tirer de cette « inversion », comme le dit M. Wieviorka, la source de sa légitimité psychologique que le monde réel ne peut lui concéder. L'Arménien, de surcroît dachnak, glisse facilement dans le terrorisme. Sans doute y a-t-il dans chaque dachnak une part de terroriste qui sommeille. La victimisation de l'arménité enracine la légitimité arménienne qui singularise le terrorisme arménien par rapport aux autres types de violence politique. Et, en ce sens, la FRA et, d'une façon plus large, les Arméniens préfèrent le concept plus noble de résistance ou de lutte armée à celui de terrorisme. Mais peut-on sérieusement parler de légitimité sans être accusé sinon d'apologie de la terreur au moins de sortir d'une réserve de rigueur ? Y a-t-il des terrorismes justes ?

« Il peut y avoir, explique M. Wieviorka, à l'origine des mouvements terroristes [...] une compréhension dans l'opinion publique qui reconnaît une certaine légitimité, un certain sens à l'usage de la violence. Puis, tôt ou tard, ces sentiments plus ou moins bienveillants se détournent en même temps que la violence s'installe, devient de plus en plus meurtrière et aveugle. » Le fossé se creuse et la communication devient impossible entre ceux qui y ont recours et ceux qui en sont affectés. Pour que le climat de sympathie soit maintenu, il faudrait que le terrorisme sache s'arrêter au moment où il faut, prévoir le seuil de tolérance, l'apogée qu'il va falloir atteindre, mais sans aller au-delà, de peur de verser sur l'autre versant, celui de la folie meurtrière et du rejet de la violence par la société. En somme, si le terroriste sait à quel moment frapper sa cible, il doit aussi savoir à quel moment s'arrêter pour garder ce capital de sympathie qu'il a péniblement récolté, sinon il devient « un sacrificateur » selon André Malraux ou « un boucher » selon Roupen Ter Minassian, dirigeant dachnak et ancien ministre de la Défense arménien en 1919.

Même s'il reste encore quelques irréductibles qui refusent d'associer le CJGA à la FRA, il n'y a aujourd'hui aucun doute sur l'identité des membres du CJGA et leur appartenance au réseau dachnak. « Il n'y a peut-être jamais eu un parti révolutionnaire, écrivait M. Varandian à la fin des années 1920, qui ait eu une aussi riche expérience des méthodes terroristes que la Fra [...]. Le Dachnak a produit les caractères les plus forcenés du terrorisme et formé des centaines de maîtres du pistolet, de la bombe et du poignard. » Le terroriste dachnak est un professionnel auquel les bolcheviks ont donné le nom de mauseriste, en référence au revolver allemand Mauser. Pour l'ancien ministre de la Défense R. Ter Minassian, le terroriste dachnak est « l'archange Gabriel auquel on ne saurait s'opposer. Il est invisible et invulnérable ». « Il hait le meurtre, précise Yves Ternon, mais a fait le sacrifice de sa vie. Son acte est ressenti comme une nécessité vitale », morale diraient les dachnaks, car le terroriste a « les mains pures ». Son geste de justicier est une fatalité irréversible. « La décision prise, la victime est déjà tuée, comme si les terroristes dachnaks incarnaient les balles qui doivent la frapper. » Si bien qu'Evan Maxwell en conclut que « when they went to job, somebody usually died »."


Une illustration frappante se trouve certainement dans ce discours particulièrement agressif (apologie plus ou moins assumée du terrorisme arménien que l'on pourrait dire traditionnel) et paranoïaque (M. Minassian a évidemment raison de dire que le Turc tient une place centrale dans la focalisation haineuse de l'activisme communautaire arménien mais pas unique : le Géorgien, l'Arabe, le Russe, l'Européen, etc., ne sont pas loin non plus derrière, si vous écoutez avec attention) d'Ara Toranian, ancien porte-parole de la sanglante organisation terroriste ASALA :



Pour en savoir plus sur l'activisme arménien frénétique, très fluctuant géopolitiquement et rhétoriquement (étant avant tout motivé par une turcophobie obsessionnelle et systématique) : Grossière duplicité de l'activisme arménien