samedi 22 janvier 2011

Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 155-159 :

"Fin juillet 1914, le parti Dachnak, qui est à la pointe du mouvement national arménien, convoque son huitième congrès à Erzeroum quand la guerre éclate en Europe (la Turquie n'y entrera que le 1er novembre). A la fin du congrès, une délégation de personnalités « Jeunes-Turcs » vient proposer aux représentants arméniens leur participation à la guerre contre les Russes, leur offrant en contrepartie un Etat autonome comprenant les territoires transcausiens peuplés d'Arméniens ainsi qu'un certain nombre des districts des provinces d'Erzeroum, de Van et de Bitlis. Les responsables arméniens répondent que le parti Dachnak a choisi la neutralité. Au même moment, le catholicos d'Etchmiadzin, patriarche de tous les Arméniens, lance un appel vibrant à Vorontzov-Dachkov, vice-roi du Caucase, demandant à la Russie de protéger les Arméniens et de modifier le statut d'autonomie, déjà acquis à leur profit, avec la nomination d'un gouverneur chrétien choisi par la Russie à la tête des six provinces unifiées. En même temps, Vorontzov-Dachkov contacte les personnalités du Conseil national arménien à Tiflis, dont le maire de la ville Khatissian, et promet l'autonomie arménienne dans les six provinces orientales turques, si celles-ci sont conquises avec l'aide arménienne. Les Arméniens proposent alors la création d'unités de volontaires et des télégrammes sont aussitôt envoyés par le Conseil national arménien à toute la communauté, lui demandant de se mobiliser. Entre cette date et le début de la guerre turco-russe, le 1er novembre, quatre détachements de volontaires arméniens, composés d'Arméniens de Turquie (puisque les Arméniens de Russie sont enrôlés dans l'armée régulièrement formée) sont constitués. Leur quantité est sans doute négligeable dans la masse de l'armée russe, puisque chaque détachement compte environ mille hommes, mais utilisés au début comme éclaireurs et ensuite dans toutes les batailles sensibles mettant en cause des populations kurdes et arméniennes dans les endroits les plus contestés, leur rôle politique fut sans commune mesure avec leur poids réel.

Ainsi, dès le 24 octobre, une semaine avant le début des hostilités, le deuxième détachement volontaire arménien, dont le commandant en second est un député arménien au Parlement ottoman, part d'Igdir en direction de Van. La région allant du lac de Van à celui d'Ourmia est un des endroits clés du conflit, parce qu'elle constitue le chemin le plus court entre le Caucase russe et Mossoul, le centre de la haute Mésopotamie, d'où la jonction avec les Britanniques, qui attendaient déjà au Koweït la déclaration de la guerre pour occuper Basra, était possible. (...)

Le deuxième détachement arménien sera arrêté par les Turcs le 1er novembre. Mais, dès le début des hostilités, les troupes russes pénètrent en territoire turc en se servant des détachements de volontaires arméniens comme éclaireurs. De leur côté, les Turcs mobilisent les Kurdes en les utilisant comme cavalerie irrégulière. Dès le premier contact avec les Russes, 10 000 de ces cavaliers, sur un total de 13 000, désertent et se dispersent dans les villages des environs, où ils sont reçus à coups de fusil. De même, les fantassins kurdes et arméniens, mobilisés dans l'armée régulière, désertent et vont avec leurs armes protéger leurs villages. Dès le premier mois de la guerre, la confusion est totale.

Après l'échec de la première pénétration vers Van, les Russes décident d'utiliser le territoire iranien. En novembre, le khan de Maku est déposé et remplacé par un cousin plus docile. Une colonne russe, accompagnée du premier détachement de volontaires arméniens, dirigé par Antranik, le chef arménien le plus célèbre, traverse Khoy et Qotur et occupe Saray, à l'intérieur du territoire turc et à 70 kilomètres de Van. Baskale, plus au sud, est occupé le 24 novembre par l'armée russe. Les habitants arméniens en profitent pour piller les maisons musulmanes. Une contre-offensive turque récupère la ville et c'est alors le massacre des Arméniens. (...)

Après les premiers revers, les Turcs préparent une grande offensive. Le généralissime Enver Pacha prévoit une grande percée qui lui ouvrirait le Caucase et même au-delà, la patrie ancestrale, le Turkestan. Quelque 120 000 hommes sont lancés en décembre sur des chemins de montagne à plus de 2 000 mètres d'altitude. L'annonce de l'offensive turque entraîne toutefois un retrait précipité des forces russes, qui évacuent non seulement le territoire turc occupé, mais aussi l'Azerbaïdjan iranien. Le premier détachement arménien se retire à Djoulfa, sur la frontière russo-iranienne. Simko Agha passe dans le camp turc et les tribus kurdes déferlent sur la plaine d'Ourmia. La ville d'Ourmia est prise le 2 janvier et toute la région soumise au pillage. Tabriz même sera conquise le 14 par un détachement irrégulier turc.

L'offensive turque, dite de Sarikamis, du nom de la ville qui était le premier objectif, fut une des plus grandes défaites de l'histoire turque, due notamment aux conditions climatiques et à une logistique lamentable. Elle fit plus de 70 000 morts, dont la plupart périrent gelés. Mais l'hiver paralysa également en grande partie la contre-offensive russe et les régions frontalières furent laissées à elles-mêmes pendant cet hiver terrible, sillonnées par des déserteurs poursuivis par des gendarmes, chacun attaquant à son tour les villages de tout bord. Des mouvements arméniens furent réprimés dans la région de Bitlis et 2 000 Arméniens prirent le maquis autour d'Ercis.

Après l'échec de la grande offensive turque, la région Van-Ourmia retrouve son importance. En février, les Russes réoccupent les territoires iraniens et Simko bascule encore une fois dans le camp russe. Mais cette fois les Turcs préparent à Mossoul une division, sous la direction de Halil Bey (futur pacha), oncle d'Enver Pacha, qui quitte cette ville en mars en direction d'Ourmia, à travers les défilés du Grand Zab. C'est à cette occasion que des émissaires russes sont envoyés chez Mar Shimoun, le patriarche (dans le sens biblique du terme) des nomades nestoriens qui tiennent, conjointement avec les Kurdes, cette région. En même temps les 2e, 3e, 4e et 5e (nouvellement créé) détachements de volontaires arméniens sont réunis en un corps spécial, chargé de marcher sur Van. La région est en effervescence depuis le début du printemps et, le 20 avril, la révolte arménienne de Van éclate. Quand les nouvelles arrivent à Istanbul, les milieux les plus nationalistes du parti Jeune-Turc, groupés autour du ministre de l'Intérieur Talât Pacha, qui voient chez les Arméniens l'obstacle principal à la réalisation des objectifs nationaux, obtiennent la publication d'un décret ordonnant la déportation des Arméniens et la mise sous séquestre de leurs biens. Il en résultera une confiscation globale des biens et des massacres plus ou moins systématiques, selon les régions, des convois de déportés, s'ajoutant aux décès dus aux mauvais traitements, à la famine et aux maladies endémiques. 600 000 à 800 000 personnes sur une population arménienne globale de près d'un million et demi y périront. (...)

Devant les nouvelles de la révolte de Van, les détachements arméniens accélèrent leurs préparatifs et quittent Erivan le 28 avril. Trois jours plus tard, Halil Bey se trouve à Dilman, au nord de l'Ourmia, face au premier détachement arménien, celui d'Antranik. Le lendemain, la bataille est encore indécise, quand le commandant turc reçoit un télégramme lui annonçant la révolte de Van et la nécessité de rentrer pour protéger la route de Mossoul à travers Bitlis. Le temps que Halil Bey arrive à Bitlis avec une armée en très mauvais état, harcelée le long du parcours par les Kurdes, les détachements arméniens entrent à Van le 18 mai et entreprennent le « nettoyage » des rives du lac. En même temps une colonne russe se dirige à travers Baskale vers le pays nestorien et, cette fois-ci, Mar Shimoun semble convaincu de participer au front chrétien qui doit courir du Caucase à Mossoul. Des membres de la communauté nestorienne, très importante dans cette ville, hésitant à suivre le patriarche à cause de la proximité des Turcs, sont assassinés par ses émissaires.

Devant l'aggravation de la situation, les Turcs, en agitant le danger chrétien, arrivent à rallier les Kurdes et reprennent progressivement les bords du lac Van. Le 4 août, les Russes doivent quitter Van et évacuer sa population arménienne. En été 1915, la situation revient au point de départ, mais 300 000 Arméniens sont réfugiés dans le Caucase et se trouvent entassés dans des conditions dramatiques autour d'Erivan, tandis que les déportations continuent sur tout le reste de l'Anatolie. De leur côté, les Nestoriens, pressés au nord par les Kurdes et au sud par un détachement turc venu de Mossoul, quittent les hautes vallées du Zab, où ils étaient installés depuis des millénaires, pour se réfugier dans la plaine d'Ourmia.

Suite à ces revers, les Russes reprennent une grande offensive d'hiver. En attendant, Van est réoccupée en septembre et les détachements arméniens progressent de nouveau le long des rives du lac. Cette fois-ci, ce sont les populations musulmanes qui s'enfuient vers l'ouest, quand elles le peuvent. Mais bientôt les forces russes prennent la relève. Mus est prise le 16 février 1916, le même jour qu'Erzeroum. Trabzon, au bord de la mer Noire, capitule le 18 avril. L'offensive russe atteint Erzincan, son point le plus avancé, le 25 juillet. Mais les Turcs reprennent Mus le 6 août et tiennent toujours Bitlis, empêchant toute descente vers la Mésopotamie. Lors de cette guerre « en accordéon », les fronts successifs et l'arrière-front sont dépeuplés à 75 %. Si l'on estime la population arménienne de cette région entre 30 et 40 % du total, le reste est composé des populations musulmanes, kurde ou turque.

Au moment où les forces russes occupent la plus grande partie des six provinces ottomanes, revendiquées par les Arméniens, Sazonov, le ministre russe des Affaires étrangères, dans une note au grand-duc Nicolas, vice-roi du Caucase, s'élève contre le projet d'une région arménienne autonome, puisque la population arménienne, qui n'atteignait avant la guerre que le quart de la population totale, avait encore diminué au cours des deux dernières années. Par conséquent, l'insistance des autorités russes à maintenir ce projet sur un territoire sous leur occupation leur aliénerait les populations musulmanes. Ainsi, Sazonov propose maintenant une administration directe reconnaissant les droits de chaque minorité. Le commandement du Caucase, face au dépeuplement de la région, élabore d'autres projets, comme celui de la création d'un territoire des Cosaques de l'Euphrate, peuplé d'émigrants russes. C'est ainsi que les détachements de volontaires arméniens, leur rôle terminé, seront dissous, après avoir perdu un tiers de leurs effectifs."

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