lundi 14 février 2011

Le saviez-vous ? Comment la "Grande Arménie" s'est vidée de ses Arméniens au cours des siècles

N'en déplaise aux propagandistes nationalitaires arméniens, les dits territoires de la "Grande Arménie" (Anatolie orientale et une partie du Sud-Caucase) se sont largement et continuellement dépeuplés au cours des siècles pour de multiples raisons, et non pas à cause d'une politique de destruction délibérée de la part des sultans ottomans comme ils voudraient le faire croire. Détaillons les causes successives de ce dépeuplement arménien.

La dispersion diasporique volontaire dès le haut Moyen Age :

"Les Arméniens sont depuis le haut Moyen Age un peuple de diaspora." (Alexandre Bennigsen, "Le détonateur caucasien", L'autre Europe, n° 20, 1989, p. 22)

La déportation par l'empereur byzantin Maurice vers les Balkans (VIe siècle) :

"Des milliers d'Arméniens sont déportés par l'empereur byzantin Maurice (582-602) vers la Bulgarie, à Philippopolis (Plovdiv)." (Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau, Atlas des diasporas, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 76)

L'exode vers la Cilicie consécutif à la conquête arabe (VIIe siècle) :


"Si les alliances avec l'Arménie procurèrent temporairement à l'Empire [byzantin] des contingents arméniens, les annexions mirent à sa disposition, de façon permanente, les troupes et les chefs traditionnels de ces provinces érigées en thèmes. Il y eut, de plus, des migrations, dues à l'oppression arabe en Arménie, en particulier au tournant du IXe siècle : en 909 et dans les années suivantes, « l'Arménie devint un désert et un amas de ruines ; ses villes furent détruites, ses bourgs désolés, ses habitants furent dispersés chez des nations étrangères, parlant d'autres langues [...] ; le catholicos lui-même, le seigneur Hovhannês, fut forcé de chercher refuge sur le territoire appartenant aux Grecs [...], dans le district de Taranaghik », au couvent de Garnik. Sous Léon VI le Sage également, Mélias et ses compagnons quittent l'Arménie occidentale, mise à sac par les Arabes, pour chercher fortune en terre d'Empire." (Gérard Dédéyan, "Reconquête territoriale et immigration arménienne dans l'aire cilicienne sous les empereurs macédoniens (de 867 à 1028)", in Michel Balard et Alain Ducellier (dir.), Migrations et diasporas méditerranéennes (Xe-XVIe siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 22)

Les massacres massifs par les Byzantins dans le contexte des guerres arabo-byzantines (VIIe siècle) :

"Vers 655 les Arabes prirent Garin [Erzurum], provoquant une réaction des Byzantins contre les Arméniens (!). Arabes et Grecs pillèrent, violèrent, brûlèrent, massacrèrent les civils. Les exactions sur la population arménienne furent, la plupart du temps, commencées par les Byzantins et continuées par les Arabes, en guise de représailles." (Albert Khazinedjian, L'Eglise arménienne dans l'œcuménisme : des suites du Concile de Chalcédoine à nos jours, Paris, L'Harmattan, 2002, p. 59)

La déportation par l'empereur byzantin Constantin V vers les Balkans (VIIIe siècle) :

"L'avance arabe en Asie Mineure se caractérisait par des raids profonds, mais ponctuels et séparés par de longues périodes de trêve qui permettaient une reconstruction au moins provisoire. La progression byzantine est extrêmement lente : la même région est, durant des années, le théâtre des opérations. Un dépeuplement accentué précède et même, parfois, suit, l'avancée des armées byzantines : fuite pour échapper à la famine devant la destruction des récoltes ; déportation des populations fraîchement rechristianisées et jugées peu sûres ; expulsion des musulmans qui refusent de se convertir. Ainsi Constantin V fait peupler les places fortes de Thrace par des Syriens et Arméniens qu'il a raflés autour de Mélitène et Théodosioupolis en 752." (Michel Kaplan, Les Hommes et la terre à Byzance du VIe au XIe siècle. Propriété et exploitation du sol, Paris, Publications de la Sorbonne, 1992, p. 448)

L'installation en Cilicie (dépeuplée par la dévastation menée par Nicéphore II Phocas au Xe siècle) et en Cappadoce organisée par les Byzantins (Xe-XIe siècles) :

"Mais l'émigration arménienne atteignit son apogée entre 963 et 1025, sous les règnes de Nicéphore Phokas, Jean Tzimiskès et Basile II. Trois siècles après « l'épopée byzantine », mais sans doute d'après des sources arabes antérieures, le maphrian (vicaire pour les diocèses jacobites de l'Est) syriaque Aboû l-Farâdj écrit, à propos du règne de Nicéphore Phokas: « A cette époque, les Romains l'emportaient sur les Arabes, faisant des captifs et du butin, et parvenaient jusqu'à la Grande Arménie, puis s'en allaient. Alors les Arméniens, craignant que les Arabes ne se vengeassent sur eux du fait qu'ils étaient chrétiens, refluèrent vers la frontière romaine ». Michel le Syrien, patriarche jacobite de la fin du XIIe siècle, suggère une émigration moins spontanée: « A l'époque où les Grecs enlevèrent des villes aux Arabes en Cappadoce, en Arménie et en Syrie, ils tirèrent et amenèrent de la Grande Arménie une foule de peuples. Ceux-ci se fixèrent en ces lieux et se multiplièrent ».

De ces textes, il ressort que, à la suite des campagnes byzantines contre les émirats arabes de l'Arménie, une partie de la population suivit les armées grecques à leur retour en terre d'Empire, soit parce que ces Arméniens étaient trop compromis avec les Grecs, soit que ces derniers eussent mis en œuvre leur traditionnelle politique de déportation." (Gérard Dédéyan, op. cit., p. 22-23)

"Il faudra attendre 934 pour que les Byzantins soient définitivement maîtres de Mélitène ; pendant près de deux siècles, toute cette zone fut donc l'objet de luttes incessantes et dévastatrices. La destruction de l'Etat paulicien par Basile Ier aboutit également à la quasi-désertification de toute une région. De la même façon, un peu plus tard, la reconquête de Nicéphore Phocas et Jean Tzimiskès en Cilicie et Syrie du Nord se fait par le vide : l'armée byzantine, sur instruction explicite de l'Empereur, détruit tout sur son passage, à commencer par les vergers qui faisaient la fortune de la région ; on veut faire fuir les populations existantes pour faciliter l'occupation byzantine.

L'effet obtenu dans les zones précédemment reconquises se retrouve concrètement dans le testament d'Eustathe Boïlas de 1059 ; les terres que celui- ci a acquises, à 10 jours de marche de la Cappadoce en direction d'Edesse, étaient presque entièrement désertées, à un ou deux hameaux près. Dans cette région, les hostilités ont pris fin presque un siècle auparavant, mais elle n'était toujours pas repeuplée, malgré le recours aux Arméniens. D'une façon générale, le vide créé selon un croissant qui s'étend de la région de Téphrik jusqu'à la Cilicie et à Antioche, a littéralement aspiré les populations arméniennes, partiellement chassées par les Arabes, mais sûrement aussi en expansion démographique. Byzance les installe tout le long de la frontière orientale ; avec leur chef Mélias, ils sont pratiquement les fondateurs du thème de Lykandos ; ils pénètrent aussi profondément en Cappadoce. De la même façon, en Cilicie et Syrie du Nord reconquises, l'Empire appelle systématiquement, outre les Arméniens, des populations syriennes, même hétérodoxes.

On voit donc que les invasions arabes et la reconquête byzantine ont amené en Asie Mineure et dans ses confins qui furent, durant certaines périodes intégrés à l'Empire au point d'y organiser des curatories, de profonds mouvements démographiques." (Michel Kaplan, op. cit., p. 448-449)

L'émigration consécutive à la conquête militaire seldjoukide (XIe siècle) :

"Au cours du quart de siècle 1075-1100, pendant lequel les provinces orientales furent gouvernées sans que Constantinople pût y exercer un contrôle direct, le phénomène décisif fut le déplacement de la population arménienne, principalement en raison de la pression turque. Bousculée par les envahisseurs dans les provinces du nord, en Cappadoce, à Sébastè, elle descendit vers la Cilicie et dans une moindre mesure vers le duché d'Antioche ; outre les conditions naturelles favorables à la défense dans les monts du Taurus, elle était plus proche des garnisons arméniennes qui constituaient une grande partie des défenses de ces provinces. Certains empereurs, tel Michel VII, en nommant Abelgharib stratège de Tarse et de Cilicie, favorisèrent ce mouvement." (Jean-Claude Cheynet, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, p. 400)

"Le peuplement turc de l'Asie mineure ne se fit pas de façon homogène. Dans les régions orientales, les tribus restèrent nomades, en laissant les villes et les champs aux indigènes. Une partie de la population de la Grande Arménie, dont Ani était la capitale, se rendit cependant en Cilicie pour fonder la Petite Arménie. Dans ces deux royaumes, il y eut peu de symbioses arméno-turques si l'on en juge par le tout petit nombre de mots arméniens passés en ottoman." (Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 204)

"En 1057, ils [les Turcs] opérèrent dans la région de Mélitène, qu'il faudrait dès lors nommer Malatya ; en 1059-1060, dans celle de Sivas ; en 1062, à nouveau à Malatya et dans le Diyarbakir ; en 1064, ils prirent la capitale de l'Arménie bagratide, Ani, ce qui entraîna, sous la direction de Rouben, un exode massif de ses populations vers la Cilicie où un royaume de Petite Arménie fut constitué en 1080. Le vieux royaume chrétien, si souvent défait et rebâti, allait-il à jamais disparaître ? Les Turcs lui en voulaient-ils déjà particulièrement ? Faisons deux remarques. La première, c'est que ce fut sur les murailles d'Ani qu'apparut pour la première fois le croissant, un symbole tribal parmi d'autres, qui deviendra celui de tout l'islam. La seconde, c'est qu'on attribue, parfois par ignorance, à la conquête seldjoukide la destruction d'Ani où, dans un site splendide, il ne demeure plus que des pans de murs et des ruines d'églises, alors qu'elle fut quelque peu due aux invasions successives des Mongols et des Timourides, et surtout au tremblement de terre qui secoua la ville en 1319." (Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 132-133)

L'islamisation/acculturation d'une partie de la population arménienne :

"Malgré la tolérance [des Seldjoukides en Anatolie], ou à cause d'elle, les conversions des indigènes à l'islam étaient nombreuses pour des raisons politiques, économiques et culturelles ou, simplement, par suite du prestige de la civilisation musulmane." (Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 211)

La dispersion diasporique en Asie centrale et en Chine (dynastie Yuan) sous la domination mongole (XIIIe siècle) :

"Sous la dynastie mongole des Yuan, les Arméniens avaient fondé en Chine des colonies qui semblent avoir été prospères. Pendant que certains avaient suivi les pistes de l'Asie centrale, d'autres étaient venus par la voie de mer, qui aboutit aux ports chinois du Pacifique." (Paul Pelliot, Recherches sur les chrétiens d'Asie centrale et d'Extrême-Orient, 1973, Paris, Fondation Singer-Polignac, p. 144)

Les pertes humaines et les déportations vers le Sud dans le cadre des représailles (faisant suite à la collaboration active et sanglante des Arméniens avec les Mongols d'Hülegü) des Mamelouks en Cilicie (XIIIe siècle), ce qui laisse supposer que l'exode vers l'Est (et donc le repeuplement arménien de l'Anatolie orientale) fut assez limité :

"Au cours de la première moitié du XIIIe siècle, les Mongols traversèrent l'Arménie et pénétrèrent en Anatolie. En 1247, le roi Het'um, soucieux de préserver l'intégrité de la Cilicie, conclut une alliance avec Goguk Khan, et en 1253, il la renouvela avec le successeur de ce dernier, Mangu Khan. Les Arméniens participaient, aux côtés des Mongols, au blocus économique de l'Egypte et se signalèrent notamment en mettant fin aux exportations de bois cilicien vers ce pays ; ils firent également cause commune avec les Mongols dans les campagnes menées par ces derniers en Anatolie et en Syrie. L'arrivée des Mongols en Syrie coïncida avec la chute des Ayyoubides et la montée des Mamelouks. En 1250, les unités arméniennes de Het'um 1er se joignirent aux forces de Hulagu et prirent part à l'occupation d'Alep, de Hama, de Homs, de Damas et de diverses autres villes syriennes. Cependant, en 1260 les Mongols se firent battre par les Mamelouks. Ceux-ci, dès lors, ne tardèrent pas à passer à l'attaque et leur première cible fut le royaume de Cilicie. En 1266, ils s'en emparèrent, massacrant la population et emmenant les survivants en captivité en Egypte. En 1274-1275, le souverain mamelouk Baïbars attaqua une fois de plus la Cilicie. C'est Tarse qui souffrit le plus. Environ 10 000 de ses habitants furent emmenés en Egypte.

Lorsque les Mongols et les forces de Het'um reprirent leurs incursions en Syrie, ils commencèrent par remporter quelques victoires mais furent écrasés devant Damas en 1303.

Jusqu'en 1342, le royaume de Cilicie fut gouverné par la dynastie arménienne de Reuben et de Het'um. N'ayant pas d'héritier mâle direct, Léon IV, le dernier descendant de la dynastie de Het'um, désigna comme successeur son parent le plus proche, Guy de Lusignan (...) Ainsi, la couronne de Cilicie passa entre les mains d'une noble famille française et le royaume arménien devint un pays gouverné par des Latins (...).

Mais, en 1375, les Mamelouks attaquèrent à nouveau et prirent Sis, la capitale du royaume arménien de Cilicie qui, à partir de cette date, fut incorporée dans leur Empire. (...)

Après la chute de Sis, les Mamelouks emmenèrent en captivité quelque 40 000 Arméniens dont beaucoup s'établirent à Alep." (Avedis K. Sanjian, The Armenian Communities in Syria under Ottoman Domination, Cambridge, Massachusetts, 1965, p. 16-18, cité par Kamuran Gürün dans Le Dossier arménien, chapitre I : "L'Arménie et les Arméniens", sous-partie : "Le royaume arménien et la Cilicie", Paris, Triangle, 1984)

Les pertes humaines lors de la guerre de Tamerlan contre les Ottomans (XVe siècle) :


"Le Grand Emir [Timur/Tamerlan] passa par Erzurum et se dirigea sur Sivas, où il arriva le 10 août [1400]. La ville, une grosse cité commerçante de quelque 120 000 âmes, résista jusqu'au 26. Timur, qui avait promis d'y épargner les musulmans, se vengea sur les chrétiens. 4 000 sipahis arméniens lui furent livrés et il les enterra vivants, dix par dix, en position fœtale. Leurs femmes furent torturées, liées aux queues des chevaux et traînées sur le sol ; leurs enfants, piétinés par les sabots. On dit que, par crainte de la contagion, les lépreux furent aussi mis à mort, mais il s'agit peut-être d'une accusation calomnieuse. Puis la cavalerie djaghataïde poursuivit l'armée ottomane jusque vers Kayseri." (Jean-Paul Roux, Tamerlan, Paris, Fayard, 1991, p. 135)

Les pertes humaines et l'exode consécutifs à la guerre entre les Ottomans et les Safavides (XVIe-XVIIIe siècles) :

"Ce long conflit où l'Iran ne prit pas le meilleur précipita considérablement la ruine de l'Anatolie orientale, comme celle de l'Iran occidental, déclenchant donc bien plus tôt qu'on ne le croit le processus d'émigration des Arméniens : certains gagnèrent Ispahan, d'autres Constantinople, d'autres allèrent plus loin encore, partout dans le monde, tant il devenait intenable d'habiter constamment sur le front de guerre." (Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 323)

"Ainsi débuta un conflit qui, ouvert ou larvé, allait durer jusqu'au XVIIIe siècle, contribuerait à ravager et à désertifier les régions qui constituent aujourd'hui l'est de la Turquie et l'ouest de la Perse, et à rendre quasi intenable la situation des Arméniens dont les terres serviraient trop souvent de champ de bataille, les incitant à commencer leur exode vers Constantinople, Ispahan et ailleurs." (Jean-Paul Roux, Histoire de l'Iran et des Iraniens. Des origines à nos jours, Paris, Fayard, 2006, p. 395)

La migration des Arméniens des provinces orientales vers Istanbul (XVIe-XVIIe siècles) :

"Les premiers Arméniens d'Istanbul ont été amenés de Tokat, de Sivas et de Kayséri dans la capitale ottomane par Mehmed le Conquérant et installés à Souloumonastir. D'autres, par la suite, vinrent de Brousse, d'Ankara, de Baybourt, d'Adana et s'installèrent à Galata, à Samatya ou à Souloumonastir où était fixé le siège du patriarcat orthodoxe arménien, qui y demeura jusqu'en 1641, date à laquelle il fut transféré à Koum Kapi. Au début du XVIIe siècle, il semble qu'il y ait eu une nouvelle vague d'arrivants arméniens des provinces orientales d'Anatolie, vague qui correspond à la place grandissante prise alors par les Arméniens dans le commerce anatolien et méditerranéen. Est-ce en raison de cet afflux que le sultan Mourad IV prit en 1635 le décret d'expulsion contre les Arméniens originaires de Kayséri et des provinces est-anatoliennes ? C'est possible, mais ce décret ne reçut finalement pas d'application pratique." (Robert Mantran, Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique, Paris, Hachette Littératures, 2008, p. 72)

"La présence arménienne à Constantinople remonte presque à la prise en main de la ville par les Ottomans. Sous le règne des sultans ottomans, de multiples vagues de déportations (au XVIe siècle) ou d'émigration (au XVIIe siècle) arméniennes ont engendré la formation de six quartiers de Constantinople. Ces premiers exilés forment les fameuses altı cemât (« six communautés ») de Samatia, Balat, Kumkapi, Langa, Hasantipi et Galata, dont les habitants étaient regroupés selon leurs origines. Au tournant du XVIIe siècle, une nouvelle vague d'Arméniens fuyant les guerres turco-persanes, s'est établie dans la périphérie de la capitale, à Edirne Kapi, Top Kapi, Eyub, Beşiktaş, Ortaköy, Kuruçeşme, Uskudar et Kadiköy." (Raymond H. Kévorkian, Le génocide des Arméniens, Paris, Odile Jacob, 2006, p. 675)

La déportation par les Safavides (XVIIe siècle) :

"La menace ottomane se fit plus nette avec l'accession au trône d'Ahmet Ier en décembre 1603. Préventivement, l'armée séfévide s'avança vers l'ouest (Kars et Erzouroum) et pratiqua la politique de la terre brûlée qui lui avait si bien réussie jusque-là. Le gros de la population, principalement arménienne, fut déporté en même temps pour n'offrir qu'un désert aux armées ottomanes qui continuaient leur progression. L'opération réussit si bien qu'une révolte éclata dans l'armée ottomane, lasse des privations, et qu'elle s'en retourna vers Van. Poursuivie par le « ghoulam » Allahverdi Khan (d'origine géorgienne) et son lieutenant Karchaqai Khan (d'origine arménienne), la troupe ottomane réussit à s'enfuir par le lac.

De cette opération préventive de dépeuplement, la version iranienne prétend que 20 000 Arméniens furent déportés en Perse, convertis de force à l'islam pour grossir les rangs des « ghoulams » au service de l'administration séfévide. Un autre contingent d'Arméniens, 3 000 familles d'Erevan et du Nakhitchevan (ville de Djoulfa), fut déplacé dans de cruelles conditions vers Ispahan, et réinstallé aux abords de la ville. Ils y fondèrent la Nouvelle-Djoulfa, furent autorisés à pratiquer leur foi et devinrent à force de travail une communauté prospère. Les zones de l'Anatolie septentrionale et du Nakhitchevan, laissées presque vides de population, se repeuplèrent progressivement de Turcomans et de Kurdes." (Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 146-147)

L'émigration vers l'Empire russe (XIXe siècle) :

"L'implantation russe au Caucase crée deux grands mouvements de migration. Les musulmans du nord du Caucase émigrent vers la Turquie et les Arméniens de ce pays s'installent au Caucase. Dans les grandes villes comme Tiflis ou Baku, les Arméniens forment une bonne partie de la bourgeoisie, mais aussi de l'artisanat, tandis que dans les campagnes, où les grands féodaux géorgiens et azeris détiennent la terre, les migrants arméniens s'installent de préférence dans les régions montagneuses, comme le Lori, sur la frontière actuelle entre la Géorgie et l'Arménie, le Karabagh ou le Zanguezour. Les conflits avec les Azeris avaient déjà provoqué une première « guerre » arméno-tatare (nom donné à l'époque aux Azeris) en 1905-1907." (Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 152)

"Tout au long du XIXe siècle, à partir du traité de Turkmentchay, un vaste mouvement de migration des Arméniens de Perse et de l'Empire ottoman se concentra, à l'invitation des autorités impériales, sur les nouvelles terres russes du Caucase. On avait en vue de regrouper une population arménienne dispersée et de l'attirer sur ces terres en lui offrant un statut plus avantageux que celui qui était le sien dans les domaines musulmans. Moins de 20 000 dans la région d'Erevan en 1827, les Arméniens y étaient 700 000 à la fin du siècle et 1 800 000 dans tout l'Empire à la veille de la révolution. Après l'annexion des khanats d'Erevan et de Nakhitchevan, 35 000 Arméniens de Perse (régions de Salmas et d'Ourmiya entre autres) s'installèrent dans ces régions caucasiennes. L'exode simultané de populations musulmanes eut pour effet d'élever la proportion des Arméniens à environ 50 % la population de ces anciens khanats vers 1832. La région du Karabagh fut aussi une des régions cibles du peuplement arménien où, selon des sources russes des années 1830, les « musulmans » représentaient 35 000 familles contre 19 000 familles arméniennes.

La victoire russe contre les Ottomans en 1829 fut à l'origine de la migration de 40 000 Arméniens dans la région d'Akhalkalaki, 12 000 dans la région de Chirak, 25 000 dans la région du lac Sevan (lac Göytcha). La cheville ouvrière de cette immigration fut le colonel Lazarev, officier de l'armée tsariste d'origine arménienne. Des concessions de terres assorties d'une exemption d'impôts de cinq ans furent offertes aux immigrants. La défaite russe de la guerre de Crimée (1853-1856), conduisant les Russes à évacuer la région de Kars, amena son lot de déplacement de population arménienne. La guerre russo-ottomane de 1877-1878, dans laquelle des officiers arméniens (général Loris-Mélikian, général Ter-Goukassian, général Lazarian) s'illustrèrent brillamment du côté de l'armée impériale russe, mena à une occupation temporaire de l'Arménie ottomane puis à un retrait consécutif à la révision des clauses du traité de paix ; environ 25 000 Arméniens abandonnèrent la région d'Erzouroum pour s'installer sous la souveraineté russe dans le Caucase. Une région administrative de la goubernia d'Erevan prit le nom d'une de ces régions de Turquie évacuée par les Russes après la remise en cause du traité de San Stefano : l'exil des Arméniens de la région de Bayazid conduisit les Russes à baptiser Novo Bayazet (« Nouveau-Bayazid ») un district à l'est d'Erevan.

Le cas du Karabagh illustre assez bien le phénomène de colonisation de peuplement entrepris par le pouvoir russe et les autorités arméniennes : au terme de la vague d'émigration de populations chrétiennes, dont des Arméniens, fuyant la région à l'époque du khan Ibrahim Khalil et des incursions meurtrières du shah de Perse dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, devant l'insécurité et les guerres pour se réfugier en Géorgie, le peuplement chrétien et arménien s'était considérablement réduit, pour ne compter que 11 000 individus en 1797. Le retour de certains réfugiés et l'arrivée de plusieurs milliers de nouvelles familles en provenance de Perse et de l'Empire ottoman firent passer le nombre des Arméniens de 20 000 en 1823 à 75 000 en 1897, date à laquelle on estimait le nombre des Azéris (nommés Tatars du Caucase à l'époque par les autorité russes) à 62 000 personnes, sans compter les migrations saisonnières des éleveurs de la plaine du Karabagh, difficiles à estimer." (Antoine Constant, op. cit., p. 198-199)

Et tout ceci explique que :


"(...) la géographie du peuplement arménien dans l'Empire ottoman, qui fait que dans l'Anatolie orientale et en Cilicie la population arménienne est étroitement imbriquée dans le tissu démographique musulman. En outre, dans les six provinces orientales les plus peuplées d'Arméniens, ceux-ci ne constituent nulle part à la fin du siècle la majorité de la population. Arméniens, Turcs, Kurdes, Circassiens se côtoient dans les mêmes villages, dans les mêmes villes." (François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 560)