mercredi 2 mars 2011

Eysines : une famille arménienne sous protection subsidiaire

Arménie + Art = Artavazd

Artavazd a 17 ans. Il y a 6 ans, il a quitté l’Arménie, son pays d’origine, avec toute sa famille. Sous protection subsidiaire, il continue d’exercer une passion entamée à Erevan : le piano. Portrait.

On a rendez-vous à 16 heures ; à 16 heures 20, toujours personne. Coup de fil à Artavazd, il est en train de jouer du piano au conservatoire : il n’avait pas vu l’heure tourner, plongé dans ses partitions. « Jouer du piano, ça n’est pas seulement appuyer sur des touches. Il faut vivre ce qu’on joue, le ressentir. C’est ça le plus compliqué. » Le ton est donné.

Entre Artavazd Khatchatrian et le piano, ça fait douze ans que ça dure. À 5 ans, il découvre l’instrument et intègre l’école Tchaïkovski d’Erevan, en Arménie. C’est là qu’il est né. Une école prestigieuse pour jeunes musiciens. L’art, c’est un truc de famille. « Mon père est guitariste, mon frère et mon cousin dansent, ma tante fait du piano, j’ai un cousin violoniste, une cousine chef de chœur » avoue-t-il timidement. Les yeux et cheveux noirs, il parle de son parcours timidement, jouant avec une petite cuillère, les yeux dans le vague, avec une maturité déroutante pour un jeune de 17 ans.

En 2004, Artavazd, 11 ans, ses parents et son petit frère quittent leur pays direction la France. Arrivés à Bordeaux, ils passent quelques mois à l’hôtel.  Le Centre d’accueil des demandeurs d’asile de Bordeaux les accueille ensuite, pendant un an et demi. Après de nombreuses démarches administratives, « où il a fallu remplir des dossiers énormes, avec plein de détails et de documents pour prouver notre identité », la famille obtient la protection subsidiaire. Ils vivent maintenant à Eysines.

Chaque année, ils renouvellent leur carte de séjour. Pour ça, il faut « prouver qu’on est bien intégrés ». Pas très compliqué dans leur cas. La mère d’Artavazd garde des enfants, le père accompagne des jeunes à l’école de musique quelques heures par semaine. Le petit frère est au collège et fait de la danse classique. Artavazd, lui, est en terminale « Techniques de la musique et de la danse » au lycée Camille Julian.

Son emploi du temps se partage entre les cours et de longues heures au Conservatoire de Bordeaux pour travailler le piano. « Je me lève à 6 heures tous les matins et je rentre chez moi vers 23 heures. Je passe mes après-midi au conservatoire, à travailler. » L’an prochain, il souhaite intégrer le Conservatoire supérieur de Paris. « Ca va être très dur ! Il y a plusieurs centaines de candidats pour 3 ou 4 admis. Je ne me fais pas d’illusions. Si ça ne marche pas, je tenterai des conservatoires supérieurs en Suisse ou en Allemagne. »

Il est bien intégré en France mais ne comprend toujours pas certaines différences culturelles. « Ici, les jeunes ont honte d’écouter de la musique classique. Mais c’est la base de toute la musique contemporaine ! Il faut maîtriser le classique pour jouer tout le reste. En Arménie, on a une grosse culture classique. Et ça me semble normal ! »

En parlant de culture, quels sont ses pianistes préférés ?

« - Ca dépend, chaque pianiste est bon dans un compositeur.
- Et toi, tu es bon en quoi ?
- Ca n’est pas à moi de le dire. Je ne me jugerai jamais moi-même. Je ne peux pas dire « je joue bien », j’estime que c’est pas à moi de le dire. »

Humble. « Je n’ai pas vécu de difficultés dans la vie. Les gens me disent que si, mais je ne pense pas. » Il ne parlait pourtant pas un mot de français à son arrivée. « Timide », il n’osait pas s’exprimer au début « pour ne pas faire de fautes ». Puis il a appris « avec ses camarades ». Maintenant, il se sent bien en France. Mais il ne se sentira jamais vraiment français. « Je me définis comme arménien, c’est mes origines, j’y peux rien. » À la maison, la famille parle arménien. « C’est notre langue ! Et puis mes parents ne parlent pas couramment français. Ils se débrouillent, mais ils n’ont pas fait de travail qui les fasse suffisamment communiquer ». Pourquoi être venu en France ? « C’est quelque chose dont on a jamais parlé à la maison. J’imagine que c’est parce que c’est le pays des droits de l’homme, celui où ils sont les mieux respectés ».

Cette année, il devient majeur. De nouvelles démarches administratives l’attendent pour demander ses papiers. « Je ne sais pas exactement quand il faut faire la demande auprès de l’OFPRA. Je ne sais pas comment ça va se passer. Je n’ai pas envie de m’occuper de ça. Remplir les papiers et tout, ça ne m’intéresse pas trop. Mais c’est important quand même. Il faut que je m’y mette. » L’Arménie lui manque. Impossible d’y mettre les pieds tant qu’il est sous protection subsidiaire. « On pense demander la naturalisation, mais c’est compliqué, les démarches sont très longues. Quand mon père aura un travail plus fixe, peut-être…»

Maud Rieu
Publié le 27 janvier 2011 par Montrerpatteblanche.
Source : http://www.montrerpatteblanche.fr/?p=480

Pour information :

"La protection subsidiaire est accordée, en France, à une personne qui ne bénéficie pas du statut de réfugié mais qui est exposée dans son pays à l'une des menaces graves suivantes:

    * la peine de mort
    * la torture ou des peines ou traitements inhumains ou dégradants
    * s'agissant d'un civil, une menace grave, directe et individuelle contre sa vie ou sa personne en raison d'une violence généralisée résultant d'une situation de conflit armé interne ou international [1]."

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Protection_subsidiaire_en_droit_fran%C3%A7ais_de_l%27asile