mardi 1 mars 2011

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909

Henry Laurens, "Impérialisme européen et transformations du monde musulman", in L'Europe et l'islam : quinze siècles d'histoire (ouv. col.), Paris, Odile Jacob, 2009, p. 365 :

"Dans les milieux conservateurs musulmans, les notions de liberté et d'égalité paraissent contraires aux traditions musulmanes. De plus, les Jeunes-Turcs évoquent une certaine forme d'émancipation féminine. En raison même de l'instauration d'une forme de liberté politique, les réactionnaires peuvent développer leur propagande contre la « poignée d'athées » qui conduisent l'empire à sa perte. Il se forme ainsi un mouvement puissant, l'Union islamique, première forme moderne de populisme islamique dont les cadres recrutent chez les ulémas de rang secondaire et les étudiants en religion. En avril 1909, les militaires de la garnison d'Istanbul se mutinent et chassent les unionistes de la capitale. En province, le mouvement se traduit par un terrible massacre d'Arméniens à Adana. Immédiatement l'armée de Salonique marche sur la capitale et exerce une forte répression."

François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 420 :

"Les soldats rebelles s'en prennent aux Unionistes, ils mettent à sac les rédactions de deux journaux pro-jeunes-turcs, le Tanin et le Şura-yı Ümmet, s'attaquent aux officiers mektepli [diplômés] dont une vingtaine sont tués, deux députés sont assassinés. Les Unionistes les plus en vue se terrent ou prennent la fuite. Toute la nuit, Istanbul retentit des tirs de joie des soldats enivrés par la réussite de la mutinerie. Au matin du 14 avril, la capitale est aux mains des rebelles. Le lendemain, les troubles s'étendent en province ; à Adana, des émeutes sanglantes se produisent le 14 avril, au cours desquelles plusieurs milliers d'Arméniens sont massacrés."

Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 367-368 :

"La tension s'accrut en avril 1909 avec le dénouement douloureux de la crise européenne, et, dans la nuit du 12 au 13 avril 1909, une mutinerie des soldats du corps d'armée de la capitale, appuyée par les chefs religieux, menaça le Parlement : il y eut des scènes de violence contre les officiers jeunes-turcs, mais aussi contre les Arméniens, tandis que les Grecs et les Albanais applaudissaient. Le désordre semblant s'établir, l'armée de Macédoine, avec à sa tête Chevket Pacha, marcha sur Istanbul le 24 avril 1909 et y instaura la loi martiale. Trois jours plus tard, le Parlement, s'appuyant sur une fetvâ du cheykh ül-islam, déposa Abdül Hamîd. Celui-ci fut exilé à Thessalonique et remplacé par son frère Mehmed Rechâd, qui devint Mehmed V (1909-1918)."

Odile Moreau, "L'armée ottomane à l'aube de la mondialisation du conflit", in Méditerranée et Mer Noire entre mondialisation et régionalisation : Actes du Colloque International d'Antalya, 11, 12 et 13 septembre 1997 (ouv. col.), Paris, L'Harmattan, 2000, p. 202 :

"Accomplie par les officiers du 3e corps d'armée, la révolution Jeune-Turque fut menacée par une tentative de contre-révolution le 13 avril 1909 (31 mart vakaası). Ce soulèvement avait très nettement le caractère d'une réaction à la fois militaire et religieuse. Il avait été fomenté notamment par les officiers sortis du rang. Ces derniers sentaient leur situation dans l'armée menacée par le nouveau régime qui mettait en avant les officiers diplômés. Ce mouvement séditieux était à la fois dirigé contre les officiers instruits et contre les doctrines du Comité Union et Progrès. Ils exigeaient la démission du ministre de la Guerre et celle du président de l'Assemblée et réclamaient la Shari'â. Les 2e et 3e corps d'armée décidèrent de marcher sur la capitale pour punir les coupables et rétablir la constitution menacée. Il s'agissait de la première confrontation de deux factions de l'armée. Le 24 avril 1909, Istanbul fut occupée et reprise par les troupes unionistes conduites par Mahmud Shevket Pasha."

Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 253 :

"Le Comité Union et Progrès n'allait pas se laisser évincer aussi rapidement. Les événements du 13 avril avaient causé une très vive effervescence dans les milieux militaires de province. Ils avaient presque partout refusé de reconnaître le nouveau gouvernement. A l'appel du Comité, les 2e et 3e corps d'armée décidèrent de marcher sur la capitale, pour punir les coupables et rétablir la constitution menacée. Le mouvement commença dans la nuit du 16 au 17 avril."

Odile Moreau, ibid., p. 255-256 :

"D'autre part, il y eut de véritables massacres à Adana, dont les Arméniens furent victimes du 14 au 16 avril 1909. 17 000 personnes participèrent à l'attaque et 1900 Arméniens décédèrent. Des massacres avaient aussi été préparés à Mersin, Tarsus Kozan, Konya, Kayseri et Maraş‚ mais leurs plans furent déjoués. En prenant les fêtes d'investiture du nouveau sultan comme un baromètre de popularité du régime en place, on peut observer qu'elles furent célébrées à Istanbul et dans certaines villes avec beaucoup d'allégresse, mais il n'en fut pas de même dans de nombreux endroits de l'Empire, et notamment en Anatolie, en Anatolie orientale, en Albanie et à Edirne.

La question religieuse creusait un abîme entre le parti jeune-turc au pouvoir et l'ensemble de la population traditionnellement musulmane. Les milieux conservateurs étaient choqués par l'envoi de volontaires chrétiens à l'assaut des casernes d'Istanbul. Ils ne comprenaient pas qu'un juif et un orthodoxe aient pu participer à la mission des cinq députés chargés de signifier à Abdülhamid sa déchéance du sultanat et du khalifat. Tous les musulmans pendus pour avoir défendu la Şari'â étaient considérés comme autant de martyrs de la foi. Le projet d'incorporation des chrétiens dans l'armée qui était la grande idée du programme jeune-turc en matière militaire soulevait la réprobation. Ce mécontentement était savamment entretenu parmi le peuple et les soldats, par tous ceux, hoca, ulema, softa, fonctionnaires révoqués, officiers sortis du rang [alaylı], qui avaient un intérêt quelconque à la réaction."

George Walter Gawrych, The Crescent And the Eagle : Ottoman Rule, Islam And the Albanians, 1876-1913, Londres-New York, I. B. Tauris, 2006, p. 167 :

"Soutenu par le commandant de la Seconde Armée ayant son quartier général à Edirne, Mahmud Şevket ordonna l'organisation d'une force de frappe, appelée dans l'histoire turque l'Armée d'Action (Hareket Ordusu). Au moment où elle atteignit Istanbul, l'Armée d'Action comptait quelque 20 000 à 25 000 réguliers et 15 000 volontaires, comprenant dans cette dernière catégorie 4 000 Bulgares, 2 000 Grecs, et 700 Juifs. Bayram Cur et Çerçis Topulli apportèrent avec eux 8 000 Albanais ; Resneli Niyazi Bey ajouta 1 800 hommes de Resne. Le 24 avril, cette force composite entra facilement dans Istanbul et sécurisa rapidement la ville."

Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 217 :

"Le dimanche suivant l'entrée des libérateurs [l'"Armée d'Action" formée par les officiers jeunes-turcs pour mater la mutinerie réactionnaire de 1909] dans Istanbul, une cinquantaine d'hommes qui étaient tombés dans les combats furent solennellement enterrés, avec une cérémonie publique, dans une fosse commune. Dans un discours prononcé au-dessus de la tombe, Enver Bey "soulignait... que les musulmans et les chrétiens étaient couchés côte à côte en signe qu'ils sont désormais, vivants ou morts, des compatriotes qui ne connaissent pas de distinction de race ou de croyance"."

Erik Jan Zürcher, Turkey : A Modern History, Londres-New York, I. B. Tauris, 2004, p. 99 :

"La contre-révolution de 1909 ne s'étendit pas vraiment aux provinces. Il y eut, cependant, un cas de violence qui peut être relié à celle-ci. Dans la province d'Adana, un certain nombre de partisans de l'ancien régime saisirent l'occasion de l'effondrement du contrôle central pour attaquer les représentants unionistes. L'émeute tourna au pogrom et un grand nombre (peut-être 20.000) de citoyens arméniens furent massacrés. Une commission d'enquête parlementaire fut envoyée à Adana et 124 musulmans et sept Arméniens furent exécutés pour leur rôle dans les émeutes."

Kamuran Gürün, Le Dossier arménien, chapitre IV : "La question arménienne", sous-partie : "L'affaire d'Adana et la fin des discussions sur les réformes", Paris, Triangle, 1984 :

"Nous nous trouvons ici en face d’un événement où les responsabilités sont multiples : aux Arméniens revient la responsabilité d’avoir multiplié les provocations jusqu’à ce que la coupe déborde, tandis que les autorités locales ont montré une incapacité totale à maîtriser le cours des choses, commettant en outre l’erreur de pousser la population musulmane à se battre. Bien entendu, il n’est nullement question d’un massacre à sens unique. Arméniens et musulmans armés se sont battus sans merci et on peut même dire qu’ils ont fait la guerre. Comme le précise Cemal Pacha, la population arménienne de la ville était dix fois moins nombreuse que la population musulmane. Mais si le rapport démographique avait au contraire été favorable aux Arméniens, il est certain que la répartition des victimes aurait pu être totalement inversée. Dans les rapports britanniques dont quelques passages ont été déjà cités, il est dit qu’il était impossible de contraindre les parties de cesser les combats, que l’armée réussit à imposer un cessez-le-feu, mais que, dès qu’elle repartit, les combats reprirent aussitôt avec violence.

Après les incidents, l’état de siège fut instauré à Adana et les coupables arméniens et musulmans furent déférés devant la cour martiale. C’est vers cette époque que, Cemal Pacha fut nommé à Adana. Il écrit :

"Quatre mois après mon arrivée, j’ai fait exécuter dans la seule ville d’Adana 30 musulmans condamnés à mort par la cour martiale de l’état de siège. Deux mois après j’ai fait aussi exécuter 17 musulmans de la bourgade d’Erzin. Pendant ce temps, il n’y eut qu’un seul Arménien mis à mort.

Parmi ces musulmans, il y avait des jeunes gens appartenant aux familles les plus anciennes et les plus riches d’Adana. Il y avait même le muphti du bourg de Bahçe. Celui-ci avait eu une grande influence sur les Turcs des alentours. Je regrette vraiment que l’évêque Mouchegh n’ait pas été entre mes mains à ce moment-là. Il s’était enfui le deuxième jour des troubles sur un bateau étranger et s’était réfugié en Alexandrie ; son absence n’a cependant pas empêché la cour martiale, de manière tout à fait justifiée, de le condammer à mort par contumace. Si cet individu s’était trouvé entre mes mains je l’aurais certainement fait pendre en face du muphti du bourg de Bahçe."


C’est ainsi que se termina l’affaire d’Adana."

Yves Ternon, Les Arméniens : histoire d'un génocide, Paris, Le Seuil, 1977, p. 381, note 20 :

"C. Walker - [94], p. 187 - souligne la responsabilité de l'archevêque d'Adana, Mgr Mouchegh, qui a répandu de l'huile sur le feu dans les mois précédant les massacres en déclarant qu'il fallait forcer les Puissances à intervenir. Il se serait même proclamé « roi de Cilicie ». C'est pourquoi son livre (Les Vêpres ciliciennes, Alexandrie, Delia Rocca, 1909) ne peut être cité comme un témoignage objectif."

Voir également : Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Les racines positivistes du nationalisme révolutionnaire arménien

Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque