vendredi 22 avril 2011

Istanbul, 1890-1896 : les provocations des comités terroristes arméniens

Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 485-486 :

"En revanche, la situation des Arméniens d'Anatolie orientale ne cessait de se dégrader. Soumis à de lourds impôts, victimes de leurs voisins kurdes, ils affirmèrent de plus en plus leur identité nationale, croyant trouver dans la Russie, qui poursuivait son avance vers le Caucase, une promesse de libération. Au traité de Berlin de 1878, sévère à l'Empire ottoman, les puissances européennes s'accordèrent pour juger urgente et nécessaire l'amélioration du sort des Arméniens. Mais l'article qui prévoyait les réformes à accomplir était resté vague. La question arménienne n'en était pas moins posée, d'autant que les partis politiques arméniens, nouvellement créés, déployaient une intense activité de propagande auprès des puissances occidentales dont ils espéraient le secours, voire l'intervention en leur faveur. Un vif courant arménophile naquit alors en France, en Suisse, en Angleterre et aux Etats-Unis. Mais les autorités ottomanes considéraient la question arménienne comme une menace pour la survie de l'empire. Aux affrontements entre Turcs et paysans arméniens répondirent d'amples manifestations à Istanbul même. Le dimanche 27 juillet 1890, un groupe de révolutionnaires arméniens originaires du Caucase occupa le siège du patriarcat arménien. Ils forcèrent le patriarche à se joindre à eux et donnèrent lecture publique d'un manifeste contre le sultan. La police ouvrit le feu et on dénombra vingt morts. Pour la première fois depuis 1453, des chrétiens avaient osé attaquer les forces ottomanes dans Istanbul.

En 1894, l'armée ottomane réprima avec la dernière violence des troubles survenus dans les montagnes du Sasun (Anatolie orientale) entre Kurdes et Arméniens. A l'automne 1895, les ambassadeurs français, anglais et russe pressèrent le sultan de publier les réformes prévues par le traité de Berlin et toujours différées. Habile, le sultan alternait concessions et refus, sachant exploiter les divisions entre les puissances. Alors que la Russie et la France, unies par une alliance récente, tergiversaient, la Grande-Bretagne (par idéal et par intérêt) tâchait de faire céder le sultan, songeant même au partage de l'empire, jugé « trop pourri ».

D'autres manifestations stambouliotes et d'autres massacres d'Arméniens suivirent, condamnés avec une belle continuité par les puissances. Pour forcer celles-ci à exiger des réformes, un commando arménien pénétra le 26 août 1896 dans le bâtiment du siège central de la Banque ottomane à Galata et prit cent cinquante personnes en otage dont des Européens. Le choix de la cible garantissait l'écho le plus large en Occident. Des négociations mirent un terme à cette action terroriste, les preneurs d'otages purent quitter la ville sur un bateau français et gagnèrent Marseille où ils retrouvèrent la liberté. Dès la nouvelle connue dans le reste de la Turquie, une explosion de violences contre les Arméniens ensanglanta à nouveau le pays. A Londres comme à Berlin, on ne parlait plus que du partage nécessaire de l'empire, voire de la déposition du sultan. Un protectorat déguisé par un contrôle complet des finances ottomanes avait plutôt la faveur de la France. Tous ces beaux projets échouèrent. Abdülhamid II sauva son trône. Les partis arméniens avaient échoué. Divisés, les Etats européens avaient montré leur impuissance."