vendredi 8 avril 2011

Le prétendu "pogrom nationaliste azéri" de Soumgaït en 1988 : une manipulation communisto-mafieuse ?

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 327-328 :

"Les premières échauffourées furent signalées au Karabagh, amplifiées par un climat passionnel nourri de rumeurs. Début février 1988, les réunions publiques à Stepanakert et les manifestations de rue se multiplièrent à Erevan, ville où la minorité azérie se sentait désormais menacée par une xénophobie ouverte. Les slogans appelaient à l'unification des deux territoires. Le mouvement amorcé ne rencontrant pas d'obstacle se poursuivit ; les 110 membres arméniens de l'assemblée locale du Karabagh votèrent, les 30 Azéris ayant quitté la séance, le rattachement de la région autonome à la RSS d'Arménie le 20 février 1988. L'euphorie gagna les rues d'Erevan et la foule appela à l'arbitrage bienveillant de Gorbatchev. Le premier secrétaire promit une solution équitable et lança un appel au calme afin que la perestroïka ne soit pas compromise par tant de hâte. Certains à Bakou crurent avoir compris la réponse. Le Politburo déclara ce vote illégal en l'absence de consultation de Bakou, mais cela ne suffit pas à apaiser les passions en Azerbaïdjan, d'autant que deux Azéris furent tués dans une bagarre à Stepanakert.

Le 27 février débutaient trois jours de folie meurtrière. La communauté arménienne de Soumqaït, environ 18 000 personnes, fut soumise à un véritable pogrom qui, selon les autorités, fit 32 morts, dont 26 Arméniens, et 300 blessés. De chaque côté, beaucoup estimèrent que ces tueries n'étaient en rien spontanées. La passivité des forces de l'ordre semblait l'indiquer. Démonstration de force pour intimider les Arméniens à propos de leur projet d'annexion du Karabagh ou message envoyé à Gorbatchev par des forces conservatrices afin de démontrer l'impasse vers laquelle menait sa politique d'ouverture, ou les deux ensemble ? Les observateurs s'interrogent.

A l'été 1988, les révélations d'un jeune historien d'Arménie, un des principaux animateurs du mouvement en faveur de l'unification, mirent en lumière les sourdes luttes d'influence au sein de l'appareil à Moscou. Il fournit la liste des interlocuteurs de son mouvement à Moscou, nombreux parmi les conservateurs antiperestroïka, et les promesses faites aux nationalistes arméniens dans ce sens, se plaignant amèrement qu'elles n'aient pas été tenues. La Crimée n'avait-elle pas été donnée aux Ukrainiens ? Ainsi, les montagnes du Caucase servaient de laboratoire pour nourrir l'argumentaire des opposants à la perestroïka. Les médias soviétiques et occidentaux rendaient les « musulmans fanatiques azéris » responsables de la tragédie, un préjugé tenace et invariablement exploité dans le traitement médiatique pendant tout le conflit. 

La partie arménienne, qui pourtant réveillait ces vieux démons, sut cultiver une image de victime qui lui valut un penchant positif à l'Ouest, mais aussi en URSS. Les mois qui suivirent donnèrent lieu à de sinistres migrations croisées de populations, fuites volontaires ou opérées sous la menace. L'Arménie comptait encore 5 % d'Azéris sur son territoire, soit environ 174 000 personnes réparties dans le Zanguezour (Goris, Kapan, Meghri), dans quelques villages de la plaine de l'Araxe et les districts frontaliers d'Idjevan, Vardenis et Krasnoselsk, et en moindre nombre à Erevan. Au Karabagh, des regroupements se formèrent à Shousha et Khodjalou.

Les Arméniens quittèrent de la même manière Soumqaït, Gandja, où des brutalités turent signalées, et les districts ruraux situés entre la région autonome et la Koura, où ils étaient concentrés dans plusieurs villages, et en moindre nombre au Nakhitchevan. Leur nombre resta élevé à Bakou. A l'automne 1988, il y avait 75 000 réfugiés en Azerbaïdjan, en décembre ils étaient environ 100 000 sans que leurs très difficiles conditions de vie ne suscitent beaucoup de commentaires de compassion dans les médias. Des mesures d'accompagnement budgétaires furent prises en revanche pour le Karabagh.

En mai, Moscou évinça les deux premiers secrétaires à Erevan et à Bakou. A Kamran Baghirov, ancien de l'équipe Aliev, succéda Abdoulrahman Vezirov. Une purge des cadres s'ensuivit afin de couper encore les liens avec les cercles des années Brejnev. La nomination de Vezirov, ancien ambassadeur de l'URSS au Pakistan et ignorant du contexte local, offrait une garantie supplémentaire dans ce sens. Homme politiquement faible, qui pratiquait à peine la langue azérie, il fut l'homme de Moscou plus que celui des intérêts de sa république."


Jean-Jacques Marie, Les peuples déportés d'Union Soviétique, Bruxelles, Complexe, 1995, p. 181-183 :

"(...) une étude des sociaux-démocrates d'Azerbaïdjan tentait en 1991 d'expliquer pourquoi les pogromes anti-arméniens ont commencé en février 1988 dans la ville de Soumgaït, où des bandes armées ont dévasté certains quartiers de la ville, pillé des maisons arméniennes, égorgé et éventré des dizaines d'arméniens de tous âges, de vieillards et de femmes ? Les sociaux-démocrates azeris soulignent que toutes les réponses données jusqu'alors oubliaient un élément historique à leurs yeux essentiel : « De 1948 à 1952 Staline a déporté d'Arménie en Azerbaïdjan près de 150 000 Azeris dont une bonne partie fut installée sur les rives désertes de la Mer Caspienne, où ils fondèrent la ville nouvelle de Soumgaït » au nord de Bakou. La ville, cité dortoir des ouvriers des usines chimiques et des raffineries de Bakou, continua d'ailleurs à accueillir les Azéris chassés d'Arménie entre 1960 et 1990, et de nombreux condamnés aux travaux forcés souvent marginalisés ou transformés en droit commun par leur séjour dans les camps. La cité de la pauvreté et des déracinés du sous-prolétariat explose en février 1988. La cause immédiate en est l'accumulation des rancœurs et des haines suscitées par la guerre de Karabakh (enclave à majorité arménienne installée par Staline en 1923 au cœur de la république d'Azerbaïdjan), guerre qui dresse l'un contre l'autre l'Azerbaïdjan et l'Arménie. Les appartements des notables arméniens du PCUS et des mafiosi arméniens ont échappé miraculeusement au pogrome. La même curieuse exception se reproduira deux ans plus tard à Bakou lorsque, les 13 et 14 janvier, des bandes de tueurs dévastent les quartiers arméniens, violent, pillent et tuent en toute impunité. Le PC local a laissé faire, sinon encouragé la provocation et fourni ainsi le prétexte à l'intervention massive des chars soviétiques qui donnent l'assaut à la ville et rétablissent le contrôle de Moscou au prix de centaines de morts. (...)

Mais la provocation politico-policière et ses conséquences immédiates ne sont que l'un des aspects du problème. Si la guerre entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan est la cause première de ces pogromes, reste à répondre : à qui profite cette guerre et qui donc a intérêt à la prolonger en plongeant l'Arménie et l'Azerbaïdjan dans une misère effroyable ?"


Voir également : Histoire des Arméniens dans le Caucase : le déchaînement de la violence nationaliste arménienne à l'occasion de la décomposition soviétique