samedi 23 avril 2011

L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

Erik Jan Zürcher, Turkey : A Modern History, Londres-New York, I. B. Tauris, 2004 :

"Les événements de 1877-78 furent un désastre pour l'Empire. La perte territoriale, même après la conférence de Berlin, fut énorme, incluant comme ce fut le cas la Roumanie, la Serbie, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, la Thessalie, des parties de l'Anatolie et de Chypre, dans l'ensemble environ un tiers du territoire de l'Empire et plus de 20 % de sa population.

Le désastre ne se limita pas au plan militaire, politique ou financier, ce fut également une tragédie en termes humains. L'immigration de musulmans dans l'Empire avait été une caractéristique de la vie ottomane depuis la fin du XVIIIe siècle. L'Empire russe avait été en expansion le long des rives de la mer Noire depuis cette époque. Après la conquête russe de la Crimée (1771) et de nouveau après la guerre de Crimée (1854-56), les Tatars musulmans ont émigré de la rive nord de la mer Noire en grand nombre. Le total dans la région était probablement d'un demi-million de personnes. Plus à l'Est, les Russes ont finalement pris le contrôle de la région montagneuse du Caucase en 1864, après une longue lutte avec les bandes de guérilleros çerkez (circassiens). Encore une fois, de nombreux musulmans, y compris parfois des tribus entières, préférèrent migrer vers les terres ottomanes que de vivre sous les dirigeants chrétiens. Souvent, ils étaient terrorisés en fuyant l'avancée de l'armée russe ou les irréguliers géorgiens et cosaques. Un total de près d'1,2 million de musulmans ont dû émigrer, ou ont fui, en provenance du Caucase.

Les régions perdues de l'Empire en Europe centrale, jusqu'à présent, n'avaient pas en règle générale d'importantes populations musulmanes. En 1877-78, pour la première fois, des domaines où une partie considérable de la population était musulmane et turque tombèrent sous occupation étrangère, une occupation étrangère qui, par ailleurs, fermait les yeux sur, ou même aidait à des meurtres massifs de villageois musulmans. Le résultat fut qu'environ un million de personnes fuirent. Beaucoup rentrèrent chez eux après la guerre, mais environ 500 000 d'entre eux restèrent des réfugiés (muhacirs). Pas moins de 260 000 personnes furent tuées ou mortes de maladie et de faim. Beaucoup de survivants terminèrent à Istanbul, mais beaucoup d'autres furent réinstallés en Anatolie, dans les Balkans ottomans, en Crète et même en Syrie, souvent avec grande difficulté, contribuant au sentiment anti-chrétien qui devint si fort à la fin du XIXe siècle." (p. 80-81)

"Néanmoins, l'importance des pertes ottomanes dans la Guerre balkanique ne peut être minimisée. Ce fut un désastre sur les plans humain, économique et culturel. L'Empire perdit presque tous ses territoires européens, plus de 60 000 milles carrés en tout, avec près de quatre millions d'habitants. Encore une fois, comme en 1878, Istanbul fut inondée de réfugiés musulmans qui avaient tout perdu. Il y avait de graves éruptions de typhus et de choléra et un taux de mortalité très élevé parmi les réfugiés. Leur réinstallation causa d'énormes problèmes et beaucoup passèrent les années suivantes dans des bidonvilles. Mais la signification allait plus loin encore : les zones perdues (Macédoine, Albanie, Thrace) avaient été les domaines clés de l'Empire pendant plus de 500 ans. Ils étaient les provinces les plus riches et les plus développées et une part disproportionnée de l'élite dirigeante ottomane était originaire de là. Salonique, après tout, avait été le berceau du CUP. Un effet secondaire des pertes, c'était que maintenant, pour la première fois dans l'histoire ottomane, les Turcs ethniques devinrent une majorité de la population." (p. 108-109)

"Dégager la voie vers l'Asie centrale a peut-être été un motif pour certains [dans les massacres d'Arméniens], mais le panturquisme demeura un mouvement assez marginal, au moins jusqu'en 1917. Le nationalisme musulman ottoman devint cependant très fort après 1912. Le fait qu'au moins un quart de la population musulmane de l'Anatolie se composait alors de muhacirs, les réfugiés (ou enfants de réfugiés) des zones des Balkans, de la région de la mer Noire ou du Caucase que les Etats chrétiens avaient conquis, ajouta de l'amertume aux tensions ethniques. Ces gens se rappelaient comment eux ou leurs parents avaient été forcés de quitter leurs maisons ancestrales, souvent plus d'une fois, et étaient déterminés à ne pas laisser cela se produire de nouveau.

Les massacres n'étaient pas motivés par une quelconque théorie raciale fausse (ce qui est une différence majeure avec la persécution nazie des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale)." (p. 117)

Voir également : La négation de la déportation tsariste des Circassiens et le rôle joué par les Arméniens dans l'expansion russo-tsariste