dimanche 29 mai 2011

Européanocentrisme et racisme biologique au sein de l'intelligentsia nationaliste arménienne

Anahide Ter Minassian, Histoires croisées : diaspora, Arménie, Transcaucasie, 1880-1990, Marseille, Parenthèses, 1997, p. 120-121 :

"Porteuse des Lumières (si modestes soient-elles), l'intelligentsia [arménienne] a une vocation messianique, nationale et révolutionnaire : arracher le peuple arménien à ses « ténèbres asiatiques » et à l'arriération économique, lui rendre une dignité perdue durant des siècles d'asservissement et de misère, lui inculquer conscience nationale et conscience politique. Elle s'insurge contre tous les aspects du despotisme oriental et aspire à créer une société démocratique civilisée. Elle tire ses convictions du progrès économique et culturel des Arméniens passés sous obédience russe, en 1828 et 1878, et malgré son horreur de toute oppression, reconnaît les aspects civilisateurs de l'autocratie tsariste (règne de la loi, développement de l'enseignement, développement du capitalisme).

L'européanotropisme qu'elle manifeste dans tous les domaines porte encore la marque d'un inusable sentiment d'appartenance à la communauté chrétienne et occidentale, face à l'Orient islamique. Il se vérifie dans le domaine idéologique par l'association du socialisme à la Question arménienne."

Article dans le journal Hayasdan (publié à Sofia), n° 56, 19 août 1914 :

"La race mongole [les Turcs], funeste et traîtresse, attaque une fois encore, mais avec plus de violence, un des peuples les plus purs et les meilleurs de la race arienne [aryenne]. Ces luttes qui continuent depuis des siècles sous différentes formes ne sont autre que l'assaut d'une nation restée dans les ténèbres contre une autre qui ayant déjà parcouru le cycle des progrès sociaux, s'avance vers la lumière."


Ironie du sort, les Turcs anatoliens, si abhorrés par les nationalistes arméniens, sont, dans leur ensemble, génétiquement plus proches des Européens que ne le sont les Arméniens (ce qui n'a évidemment rien à voir avec le devşirme, les harem, etc., dont l'importance est éhontément gonflée par les turcophobes actuels dans un but de discrédit de l'identité turque), mais aussi moins "mongols" que les Russes (les alliés des mêmes nationalistes arméniens contre l'Empire ottoman), ce qui en dit long sur l'absurdité de la dinguerie nationalitaire arménienne :

Les "surprises" de la génétique : les Turcs anatoliens sont une population intermédiaire entre Balkaniques et Caucasiens

A noter que, contrairement aux allégations arméniennes (passant sous silence le racisme sans fard de leurs précurseurs nationalitaires), les Jeunes-Turcs n'ont jamais prétendu appartenir à une "race pure", concept qui leur était totalement étranger (il n'est pas inutile de rappeler que le jacobinisme est par définition fondamentalement opposé au nationalisme völkisch). Voici ce qu'écrivait P. Risal (pseudonyme de l'unioniste Tekin Alp) dans le Mercure de France du 16 août 1912 :

"Il sera nécessaire de répéter aux Turcs, sans se lasser, qu'ils sont des Turcs, qu'ils ont un passé glorieux et un avenir riche de promesses ; que l'essentiel est qu'ils soient unis, solidaires en tout. Peu importe que la race ne soit point pure, qu'elle soit hybride, bigarrée, que des mélanges constants aient brassé sans trêve le sang des Osmanlis. Ce qui constitue un peuple, ce n'est pas autant la communauté réelle, historique d'origine, que l'illusion de cette communauté. La formation des nations ne relève pas de l'anthropologie." (p. 700)

"Quoique le Yeni Hayat soit dépourvu de tendances assimilatrices, il conquiert peu à peu toutes les minorités musulmanes allogènes de Turquie. Les Kurdes nomades, les Lazes indociles au joug, les Valaques, les Grecs et les Bulgares islamisés de Turquie d'Europe, dont la foi mahométane est très tiède, seront absorbés à brève échéance par les Turcs, si toutefois la conscience collective turque continue à se renforcer. Ces populations sont sans passé historique connu d'elles, sans culture ni élite. Jusqu'ici, les Turcs, désorganisés eux-mêmes, n'ont pas tenté de les assimiler. Dans les villes, où leurs représentants sont isolés, ces musulmans non turcs prennent tout à fait le caractère du conquérant, abandonnent leur idiome, leurs moeurs, tout comme les Albanais déracinés de leur terroir et devenus fonctionnaires ou commerçants. On ne peut les distinguer des Turcs. Mais, dans les campagnes, le paysan n'a pas été entamé. Cependant il n'est pas réfractaire à l'influence turque. Il accepte volontiers les écoles de l'Etat et se rallie au mouvement nationaliste osmanli.

L'apport de ces minorités n'est pas négligeable. Il se chiffre par plus de trois millions d'âmes. C'est beaucoup pour les Turcs qui ne sont qu'au nombre de huit millions à peine dans tout l'empire." (p. 704-705)

C'est bien pourquoi, contrairement aux nationalistes chrétiens-orthodoxes des Balkans (échanges de populations orthodoxes entre la Grèce, la Bulgarie et la Serbie, dans le sillage des partages de la Macédoine et de la Thrace), les révolutionnaires turcs n'ont pas expulsé leurs coreligionnaires d'autres ethnies.