mardi 3 mai 2011

La brusque et courte phase anti-russe du nationalisme arménien

Anahide Ter Minassian, La question arménienne, Roquevaire, Parenthèses, 1983, p. 155, note 28 :

"Ce paragraphe relatif à la brusque russophobie des Arméniens du Caucase ne peut se comprendre que si l'on connaît l'engouement de la bourgeoisie arménienne pour la langue et la culture russes au XIXe siècle. Russification des patronymes (abandon de la désinence « ian » caractéristique des noms arméniens), éducation russe, oubli total de la langue arménienne se répandent rapidement dans l'opulente bourgeoisie ou la jeune noblesse de service arménienne de Tiflis, Bakou, Armavir, Rostov, Moscou et Saint-Pétersbourg. Les classes possédantes ne conservent de fidélité que vis-à-vis de l'église grégorienne. L'arménien (ou plutôt les dialectes arméniens) reste le moyen d'expression des classes populaires, du clergé, et de la petite intelligentsia de journalistes, instituteurs, écrivains qui dénoncent vigoureusement la xénophilie des Arméniens et leur russification (ce que l'on appelera plus tard le « massacre blanc »). La réaction (limitée aux cercles patriotes) commence à la fin des années 80. Ainsi Gougounian avait créé à Saint-Pétersbourg un cours d'arménien pour étudiants russophones. Elle s'accentuera, en même temps que s'accentue la politique de réaction tsariste. En 1903, après la confiscation des biens du clergé, les Arméniens engagent « la lutte pour la langue », traquant les noms russifiés, les noms étrangers, les mariages mixtes, etc. La critique qui fut souvent émise, à cette date, contre les bolcheviks arméniens, était leur russification (cf. D. Ananoun, op. cit., III, p. 50)."

Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009, p. 12 :

"A la différence des Géorgiens qui commençaient tout juste à évoquer la question nationale à la veille de la première révolution russe, les Arméniens formulaient des revendications nationales depuis la fin du XIXe siècle. La plus grande partie de l'Arménie historique se trouvait dans l'Empire ottoman et la population de l'Arménie caucasienne se montrait sensible aux positions plus radicales de ce qui allait devenir le parti hégémonique, la Fédération révolutionnaire arménienne « Dachnaktsoutioun » proche, par son programme, du parti S.R. Fondé en 1890 à Tiflis, ce parti s'était fixé pour but la lutte par les armes pour une plus grande autonomie des provinces (vilayet) arméniennes de l'Empire ottoman. Au début le « Dachnaktsoutioun » s'abstint de toute activité antirusse. Cependant plus tard, pendant la première révolution russe et surtout après les massacres arméno-azerbaïdjanais provoqués par le gouvernement impérial, les dachnaks ajoutèrent à leur plateforme la lutte contre l'autocratie et eurent recours à la terreur contre les fonctionnaires de l'empire jugés responsables de la persécution des Arméniens."

Marc Ferro, La Grande guerre, 1914-1918, Paris, Gallimard, 1969, p. 180 :

"Partagé entre la Russie et la Turquie, le peuple arménien souhaitait retrouver l'indépendance perdue depuis treize siècles. Toutefois, tant qu'à choisir entre deux maîtres, les Arméniens, qui étaient chrétiens, préféraient la tutelle du tsar, moins cruelle que celle des Turcs. D'ailleurs le tsar revendiquait en leur nom la partie de leur territoire restée aux mains des Turcs ; il avait promis de doter les Arméniens de quelques libertés religieuses et administratives. A la veille de la guerre, rien n'était fait, et le mouvement national arménien prit une orientation antirusse. Toutefois les hostilités ressuscitèrent la vieille crainte des Turcs et le souci de « libérer » les frères de l'autre côté de la frontière. En 1915, le principal parti national arménien, le Dashnaksutium, envoya une mission secrète en Occident pour plaider la cause d'une Arménie indépendante. Dès lors, les Arméniens de Russie encouragèrent leurs frères à préparer l'insurrection contre les Turcs. Ceux-ci n'en avaient pas les moyens. Toutefois, lorsque, vaincue à Sarikamisch, l'armée du Sultan reflua, les Arméniens de Turquie crurent que l'heure de la liberté approchait. Dans l'armée, beaucoup d'entre eux désertèrent. En Arménie, les civils accueillirent les troupes vaincues avec des sarcasmes, accomplirent des sabotages sur ses arrières."

Voir également : Première Guerre mondiale : la collaboration arménienne avec l'armée russe et les massacres des milices arméniennes

Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste