lundi 16 mai 2011

L'antagonisme arméno-kurde

Anahide Ter Minassian, "Le mouvement révolutionnaire arménien, 1890-1903", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 14, n° 4, 1973, p. 571, note 20 :

"L'histoire des Kurdes et l'histoire des relations entre Arméniens et Kurdes au XIXe siècle est mal connue. Elle a cependant été déterminante dans le mouvement révolutionnaire arménien. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle les tribus kurdes vivent en principautés militaires, presque indépendantes, entre l'Empire ottoman et l'Empire perse. Depuis le début du XIXe la pression du Gouvernement ottoman sur les Kurdes s'accentue. Elle provoque les premières révoltes kurdes, à la fois nationales et tribales. Les tentatives de modernisation de l'Empire ottoman aboutissent, après la répression de la grande révolte de 1856, à l'établissement d'une bureaucratie turque dans les vilayet orientaux. Dans la seconde partie du XIXe siècle, l'équilibre qui existait entre les nomades kurdes et les populations sédentaires (arméniennes surtout) est rompu. D'une part, l'aire de nomadisation des Kurdes s'étend de plus en plus vers le nord et vers l'ouest, vers Mouch, Van, l'Ararat. D'autre part ces tribus tendent à se fixer l'hiver dans ces régions, exigeant tribut et entretien des raya arméniens. Il est probable que cette rupture d'équilibre est due à la fois à une croissance démographique (que l'on constate sans pouvoir la mesurer) et à l'apparition d'une administration turque. Celle-ci encourage systématiquement, dans le dernier tiers du XIXe siècle, la transplantation des Kurdes en Arménie. En créant en 1891, sur le modèle cosaque, la cavalerie kurde des hamidiés elle utilise à son profit leur force militaire et renforce le contrôle des frontières avec la Russie et l'Iran.

Les conditions d'existence de la paysannerie arménienne deviennent rapidement insupportables. Les raya arméniens désarmés et inorganisés, alors que les Kurdes sont armés et organisés en chefferies, pour qui le pillage est une activité économique virile, se voient enlever leurs terres, leurs troupeaux, leurs femmes, leurs filles, et jusqu'à la vie même. Ils se voient imposer la pratique du hafir (achat de la protection de telle ou telle tribu kurde) qui ne les protège en rien et vient s'ajouter au pillage anarchique dont ils sont victimes. Dès les années 70, les Archives du Patriarcat de Constantinople voient s'amonceler les pétitions villageoises où sont dénoncées l'insécurité des biens et des personnes, les exactions sexuelles, etc. Cf. A. Beylerian, op. cit.

Cela explique la véritable psychose de haine contre les Kurdes qui s'empare des Arméniens au début du mouvement révolutionnaire. «... jusqu'à aujourd'hui [1909] je me souviens de l'effet immense et de la colère que soulevaient parmi nous les exactions kurdes contre les Arméniens. Les reportages sur l'Arménie turque dans notre presse, les descriptions des barbaries commises, les pillages et les meurtres, l'enlèvement des vierges, le viol des femmes provoquaient dans le Caucase colère et émotion extrêmes. » Cf. St. Stépanian, « Mémoires, » in Divan..., op. cit. Le désir de vengeance anime la première génération de ces révolutionnaires, mais aussi le sentiment que la « critique des armes » obligera le Kurde au respect et rendra au paysan arménien asservi, sa dignité, Les faits rapportés ici sont exacts. Par exemple, la malheureuse expédition Gougounian s'était soldée par le meurtre gratuit de quelques pauvres bergers kurdes."

Voir également : Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895

Le massacre des Kurdes par les Arméniens et Assyriens

L'expulsion des Kurdes d'Arménie et du Karabakh