samedi 21 mai 2011

Le général Andranik Ozanian : un criminel de guerre issu du parti Dachnak

Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 155-159 :

"Fin juillet 1914, le parti Dachnak, qui est à la pointe du mouvement national arménien, convoque son huitième congrès à Erzeroum quand la guerre éclate en Europe (la Turquie n'y entrera que le 1er novembre). A la fin du congrès, une délégation de personnalités « Jeunes-Turcs » vient proposer aux représentants arméniens leur participation à la guerre contre les Russes, leur offrant en contrepartie un Etat autonome comprenant les territoires transcausiens peuplés d'Arméniens ainsi qu'un certain nombre des districts des provinces d'Erzeroum, de Van et de Bitlis. Les responsables arméniens répondent que le parti Dachnak a choisi la neutralité. Au même moment, le catholicos d'Etchmiadzin, patriarche de tous les Arméniens, lance un appel vibrant à Vorontzov-Dachkov, vice-roi du Caucase, demandant à la Russie de protéger les Arméniens et de modifier le statut d'autonomie, déjà acquis à leur profit, avec la nomination d'un gouverneur chrétien choisi par la Russie à la tête des six provinces unifiées. En même temps, Vorontzov-Dachkov contacte les personnalités du Conseil national arménien à Tiflis, dont le maire de la ville Khatissian, et promet l'autonomie arménienne dans les six provinces orientales turques, si celles-ci sont conquises avec l'aide arménienne. Les Arméniens proposent alors la création d'unités de volontaires et des télégrammes sont aussitôt envoyés par le Conseil national arménien à toute la communauté, lui demandant de se mobiliser. Entre cette date et le début de la guerre turco-russe, le 1er novembre, quatre détachements de volontaires arméniens, composés d'Arméniens de Turquie (puisque les Arméniens de Russie sont enrôlés dans l'armée régulièrement formée) sont constitués. Leur quantité est sans doute négligeable dans la masse de l'armée russe, puisque chaque détachement compte environ mille hommes, mais utilisés au début comme éclaireurs et ensuite dans toutes les batailles sensibles mettant en cause des populations kurdes et arméniennes dans les endroits les plus contestés, leur rôle politique fut sans commune mesure avec leur poids réel.

Ainsi, dès le 24 octobre, une semaine avant le début des hostilités, le deuxième détachement volontaire arménien, dont le commandant en second est un député arménien au Parlement ottoman, part d'Igdir en direction de Van. La région allant du lac de Van à celui d'Ourmia est un des endroits clés du conflit, parce qu'elle constitue le chemin le plus court entre le Caucase russe et Mossoul, le centre de la haute Mésopotamie, d'où la jonction avec les Britanniques, qui attendaient déjà au Koweït la déclaration de la guerre pour occuper Basra, était possible. (...)

Le deuxième détachement arménien sera arrêté par les Turcs le 1er novembre. Mais, dès le début des hostilités, les troupes russes pénètrent en territoire turc en se servant des détachements de volontaires arméniens comme éclaireurs. De leur côté, les Turcs mobilisent les Kurdes en les utilisant comme cavalerie irrégulière. Dès le premier contact avec les Russes, 10 000 de ces cavaliers, sur un total de 13 000, désertent et se dispersent dans les villages des environs, où ils sont reçus à coups de fusil. De même, les fantassins kurdes et arméniens, mobilisés dans l'armée régulière, désertent et vont avec leurs armes protéger leurs villages. Dès le premier mois de la guerre, la confusion est totale.

Après l'échec de la première pénétration vers Van, les Russes décident d'utiliser le territoire iranien. En novembre, le khan de Maku est déposé et remplacé par un cousin plus docile. Une colonne russe, accompagnée du premier détachement de volontaires arméniens, dirigé par Antranik, le chef arménien le plus célèbre, traverse Khoy et Qotur et occupe Saray, à l'intérieur du territoire turc et à 70 kilomètres de Van. Baskale, plus au sud, est occupé le 24 novembre par l'armée russe. Les habitants arméniens en profitent pour piller les maisons musulmanes. Une contre-offensive turque récupère la ville et c'est alors le massacre des Arméniens. (...)

Après l'échec de la grande offensive turque, la région Van-Ourmia retrouve son importance. En février, les Russes réoccupent les territoires iraniens et Simko bascule encore une fois dans le camp russe. Mais cette fois les Turcs préparent à Mossoul une division, sous la direction de Halil Bey (futur pacha), oncle d'Enver Pacha, qui quitte cette ville en mars en direction d'Ourmia, à travers les défilés du Grand Zab. C'est à cette occasion que des émissaires russes sont envoyés chez Mar Shimoun, le patriarche (dans le sens biblique du terme) des nomades nestoriens qui tiennent, conjointement avec les Kurdes, cette région. En même temps les 2e, 3e, 4e et 5e (nouvellement créé) détachements de volontaires arméniens sont réunis en un corps spécial, chargé de marcher sur Van. La région est en effervescence depuis le début du printemps et, le 20 avril, la révolte arménienne de Van éclate. (...)

Devant les nouvelles de la révolte de Van, les détachements arméniens accélèrent leurs préparatifs et quittent Erivan le 28 avril. Trois jours plus tard, Halil Bey se trouve à Dilman, au nord de l'Ourmia, face au premier détachement arménien, celui d'Antranik. Le lendemain, la bataille est encore indécise, quand le commandant turc reçoit un télégramme lui annonçant la révolte de Van et la nécessité de rentrer pour protéger la route de Mossoul à travers Bitlis. Le temps que Halil Bey arrive à Bitlis avec une armée en très mauvais état, harcelée le long du parcours par les Kurdes, les détachements arméniens entrent à Van le 18 mai et entreprennent le « nettoyage » des rives du lac. En même temps une colonne russe se dirige à travers Baskale vers le pays nestorien et, cette fois-ci, Mar Shimoun semble convaincu de participer au front chrétien qui doit courir du Caucase à Mossoul. Des membres de la communauté nestorienne, très importante dans cette ville, hésitant à suivre le patriarche à cause de la proximité des Turcs, sont assassinés par ses émissaires.

Devant l'aggravation de la situation, les Turcs, en agitant le danger chrétien, arrivent à rallier les Kurdes et reprennent progressivement les bords du lac Van. Le 4 août, les Russes doivent quitter Van et évacuer sa population arménienne. En été 1915, la situation revient au point de départ, mais 300 000 Arméniens sont réfugiés dans le Caucase et se trouvent entassés dans des conditions dramatiques autour d'Erivan, tandis que les déportations continuent sur tout le reste de l'Anatolie. De leur côté, les Nestoriens, pressés au nord par les Kurdes et au sud par un détachement turc venu de Mossoul, quittent les hautes vallées du Zab, où ils étaient installés depuis des millénaires, pour se réfugier dans la plaine d'Ourmia.

Suite à ces revers, les Russes reprennent une grande offensive d'hiver. En attendant, Van est réoccupée en septembre et les détachements arméniens progressent de nouveau le long des rives du lac. Cette fois-ci, ce sont les populations musulmanes qui s'enfuient vers l'ouest, quand elles le peuvent. Mais bientôt les forces russes prennent la relève. Mus est prise le 16 février 1916, le même jour qu'Erzeroum. Trabzon, au bord de la mer Noire, capitule le 18 avril. L'offensive russe atteint Erzincan, son point le plus avancé, le 25 juillet. Mais les Turcs reprennent Mus le 6 août et tiennent toujours Bitlis, empêchant toute descente vers la Mésopotamie. Lors de cette guerre « en accordéon », les fronts successifs et l'arrière-front sont dépeuplés à 75 %. Si l'on estime la population arménienne de cette région entre 30 et 40 % du total, le reste est composé des populations musulmanes, kurde ou turque.

Au moment où les forces russes occupent la plus grande partie des six provinces ottomanes, revendiquées par les Arméniens, Sazonov, le ministre russe des Affaires étrangères, dans une note au grand-duc Nicolas, vice-roi du Caucase, s'élève contre le projet d'une région arménienne autonome, puisque la population arménienne, qui n'atteignait avant la guerre que le quart de la population totale, avait encore diminué au cours des deux dernières années. Par conséquent, l'insistance des autorités russes à maintenir ce projet sur un territoire sous leur occupation leur aliénerait les populations musulmanes. Ainsi, Sazonov propose maintenant une administration directe reconnaissant les droits de chaque minorité. Le commandement du Caucase, face au dépeuplement de la région, élabore d'autres projets, comme celui de la création d'un territoire des Cosaques de l'Euphrate, peuplé d'émigrants russes. C'est ainsi que les détachements de volontaires arméniens, leur rôle terminé, seront dissous, après avoir perdu un tiers de leurs effectifs."


Anahide Ter Minassian, La République d'Arménie : 1918-1920, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 84-85 :

"(...) durant l'été 1918, tout le haut pays du Karabagh, du Zanguézour et du Nakhitchévan où les populations arméniennes et musulmanes sont étroitement imbriquées, est embrasé par une sanglante guérilla. Aux vieux antagonismes ethniques, religieux, économiques, aux luttes agraires se sont ajoutées de nouvelles oppositions. Les Arméniens ont une orientation franchement prorusse tandis que les Tatares d'Azerbaïdjan, attendent de la Turquie qu'elle rétablisse l'hégémonie musulmane en Transcaucasie. Malgré l'arrivée de 30 000 réfugiés qui amènent avec eux des menaces tout à fait fondées de famine et d'épidémies, les dirigeants arméniens du Zanguézour accueillent Andranik et sa « Division Spéciale d'Assaut » à bras ouverts car ils savent que l'armée turque dans sa marche vers le Karabagh menace leur province. Brutalement, systématiquement, Andranik et ses hommes, soutenus par la population locale arménienne, détruisent les villages musulmans qui contrôlent l'accès des principales vallées du Zanguézour, refoulent les nomades tatares montés de la plaine avec leurs troupeaux en cette période de transhumance. Ces opérations auront des conséquences durables : elles enclenchent un irrésistible processus d'arménisation du Zanguézour. L'installation dans le Daralakiaz des réfugiés du Dâron accélère ce processus. Durant l'hiver 1918, pour pouvoir conserver leurs liaisons avec l'Arménie araratienne où ils se fixeront plus tard, sur les pentes de l'Aragats, les « Darontzi » « nettoient » brutalement et méthodiquement les hautes vallées du Zanguézour de la présence tatare.

C'est dans ce contexte que se terminera l'épopée du général Andranik."


Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 286-287 :

"La question du Zanguezour, remis à l'Arménie, fut la plus tragique pour les populations azéries. Harcelés par les milices d'Andranik Ozanian en 1918-1919, brutalisés et expulsés sans ménagement de leurs villages, les paysans musulmans virent leur terre occupée par les troupes arméniennes dashnakes, qui firent de ces régions difficiles d'accès un bastion imprenable après les avoir pratiquement dépeuplées. Lors de la chute de l'Arménie dans l'orbite soviétique en décembre 1920, le Zanguezour se déclara indépendant sous les ordres des chefs arméniens dashnaks Dro Khanayan et Garéguine Ndjeh. Durant l'inssurection dashnake contre le nouveau pouvoir bolchevique en février 1921, écrasée à Erevan, le Zanguezour devint un sanctuaire dashnak, nommé d'abord « Siounik autonome », puis « République arménienne de la Montagne » avant d'être battu en juillet par l'Armée rouge venue du Karabagh. Les militants dashnaks s'enfuirent en Iran après avoir précipité leurs prisonniers de guerre soviétiques du haut d'une falaise. La population azérie de la région était passée de 51 % en 1897 à 6 % en 1926, de 71 000 personnes à 4 400, constituant une quasi-épuration ethnique, pendant que les dashnaks en avaient fait une colonie de peuplement pour les réfugiés d'Anatolie. Quand se posa en 1924 le problème du retour des réfugiés, le pouvoir soviétique exigea que les gens restent là où les événements les avaient conduits. Quant à l'établissement d'un statut d'autonomie pour protéger les droits nationaux des résidents azéris en Arménie, réitéré à la fin de la perestroïka, il n'en fut jamais question.

Les quatre années terribles 1918-1921 ont été marquées par une politique d'élimination méthodique des populations musulmanes placées sous les autorités arméniennes successives (plaine de l'Araxe, Sharour, Zanguezour et partiellement Karabagh, entre autres) ; les populations arméniennes, qui ne composaient que 20 à 30 % du peuplement de ces régions au début du XIXe siècle, acquirent une prééminence numérique écrasante. De l'autre côté, les Azéris, qui n'ont pas pratiqué cette politique envers les communautés arméniennes de Bakou ou de Gandja, qui ont prospéré jusqu'à la fin de la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, ont été contraints de conférer un régime d'autonomie aux populations arméniennes du Karabagh. Cette inégalité de traitement poussa par précaution les autorités bolcheviques à placer l'Azerbaïdjan sous un contrôle plus étroit du centre."


Voir également : Deux criminels de guerre dachnaks (soi-disant "héros" de la "cause arménienne") dans le Caucase : Dro Kanayan et Garéguine Njdeh

Deux criminels de guerre assyro-chaldéens de la Première Guerre mondiale : le patriarche Mar Shimoun et le "général" Agha Petros