mardi 3 mai 2011

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

"Réformes turques", L'Humanité, 15 juillet 1908 :

"Au moment où l'Angleterre communique aux puissances une note sur les moyens de rétablir l'ordre en Macédoine, les journaux annoncent que l'armée turque, travaillée par « les jeunes Turcs », se révolte contre le détestable régime d'Abdul-Hamid. Est-ce vrai ? Le mouvement est-il sérieux ? A-t-il des chances d'aboutir ? Ce serait la vraie solution des difficultés de Macédoine comme de toutes celles auxquelles la Turquie est en proie. Il ne s'agit pas, en effet de dépecer la Turquie et d'en jeter les morceaux à des chiens affamés, mais de la sauver en la réformant. Il ne s'agit pas de déchaîner en Macédoine les convoitises bulgares, serbes ou grecques, et d'ajouter ces rivalités éternelles à tous les maux dont souffre le peuple turc. Il s'agit de créer un régime de probité, de sécurité, de liberté, d'ordre administratif qui garantisse la vie, les liens, les droits, le développement intellectuel des populations chrétiennes des Balkans, et aussi la vie, les biens, les droits, le développement intellectuel de cette admirable race de paysans turcs, si laborieux, si sobres, si fiers, si braves.

Si les jeunes Turcs sont assez forts pour faire prévaloir un programme de réformes et de garanties, ils sauveront du désastre un peuple excellent, et ils épargneront à l'Europe une crise longue et redoutable. Peut-être le patriotisme turc secondera-t-il les réformateurs. Il est impossible, en effet, que les Turcs qui tiennent à l'indépendance et à l'intégrité de la Turquie ne s'aperçoivent pas que le régime de gaspillage, de fanatisme, de sauvagerie et de désordre qui est déchaîné sur leur pays, fournit un prétexte à toutes les manoeuvres étrangères, aux plus égoïstes comme aux plus désintéressés.

Le devoir de l'Europe serait d'aider de toute sa sympathie ce mouvement autonome qui seul peut réconcilier dans les Balkans toutes les races. Mais, hélas ! la conscience européenne est si dispersée, si obscurcie, si abaissée, qu'il est bien à craindre que les réformateurs turcs ne soient pas soutenus comme ils doivent l'être."


"Turquie et Maroc", L'Humanité, 30 août 1908 :

"Il ne faut pas se méprendre sur la sincérité de l'accueil fait par l'Europe à la révolution turque. Elle lui a souri, mais du sourire forcé de l'héritier convoiteux qui voit soudain ressusciter et rajeunir le malade dont il espérait la mort et dont il s'appropriait déjà les dépouilles. (...)

Déjà, par des notes pleines de sous-entendus, la Russie fait savoir qu'elle n'abandonne pas sa politique réformatrice. Le tsar est si impatient de supprimer tous les abus qu'il ne fera pas un long crédit à la Turquie libre. Ainsi le peuple turc verra se multiplier contre lui les intrigues. Il sera guetté à chacun de ses pas, chicané à chacun de ses actes. Un incessant travail sera fait pour retirer à la Turquie constitutionnelle la sympathie de l'opinion européenne distraite ou trompée, et toutes sortes de rats grignoteront la lune de miel qui s'épanouit encore en sa rondeur.

Comment la France pourra-t-elle aider la Turquie libre à déjouer ces intrigues, comment pourra-t-elle agir auprès de l'Europe, si elle-même, à ce moment, essaie de s'établir au Maroc malgré les Marocains, par la force et par la ruse ? Les puissances intéressées au dépècement ou à la domestication de la Turquie auront trop beau jeu de dire à la France : Regardez-vous vous-même, et ayez la pudeur de vous taire. Aussi bien elle ne pourrait se risquer à fond au Maroc qu'en achetant la tolérance de l'Europe par la plus honteuse complaisance pour toutes les machinations qui menaceront la Turquie libre."


"En Orient", L'Humanité, 6 octobre 1908 :

"Il est peu probable que la Turquie se décide immédiatement à la guerre [devant la proclamation d'indépendance bulgare]. Certes elle est cruellement meurtrie. Aucune amertume ne lui est épargnée. Nous avons dit ici, dès le lendemain de la noble révolution de liberté du peuple turc que l'Europe n'était résignée qu'en apparence, que le régime nouveau serait guetté par les convoitises et les intrigues des diplomaties de proie, la pleine indépendance était le terme naturel et légitime des efforts de la Bulgarie, de son développement économique, de l'esprit national et vaillant dont elle est animée. Mais il est cruel de penser qu'elle temporisait sous le régime absolutiste d'Abdul-Hamid et qu'elle se hâte fiévreusement, âprement aujourd'hui, sans souci de créer aux instaurateurs de la liberté turque les plus graves difficultés intérieures. Il est cruel de penser qu'elle ne songe pas seulement à assurer l'indépendance de sa vie nationale, mais à s'installer en conquérante dans la Macédoine, et que c'est pour cela surtout qu'elle suscite des embarras à la nation turque à peine affranchie. (...)

Cependant, les chefs du mouvement turc et le peuple turc lui-même auront sans doute l'héroïque sagesse de maîtriser leur indignation. Il ne faut pas qu'ils risquent dans une guerre, qui n'empêcherait pas les intrigues internationales, le régime nouveau. Qu'ils ne craignent pas une diminution de prestige. Le monde entier sait que le peuple turc est un des plus braves et un des plus résistants de la terre. Et tous les hommes de coeur, tous les démocrates épris de liberté sauront gré à ce noble peuple de dompter les révoltes de sa juste fierté pour se donner tout entier à l'oeuvre de régénération intérieure à peine ébauchée. Qu'il se borne à saisir courtoisement l'Europe des questions de droit international qui sont posées. (...)

La France pourrait parler au nom du droit et de la sagesse. Elle pourrait, sans aller contre l'indépendance de la Bulgarie, qui était un jour ou l'autre inévitable, ou sans remettre en question la souveraineté de fait exercée en Bosnie et Herzégovine depuis trente ans par l'Autriche, aider du moins la Turquie à traverser cette dure épreuve morale en demandant à l'Europe de garantir contre toute nouvelle surprise du dehors le libre développement de ce noble peuple turc, si mal récompensé par les puissances dites civilisées de son admirable sagesse.

Mais la France est-elle libre ? Ah ! quel crime que ce Maroc, qui fait de notre diplomatie l'esclave de tous ceux qui flattent sa manie misérable et imbécile ! Je n'ai cessé de répéter que notre châtiment le plus dur serait d'avoir perdu le droit de parler au nom du droit et avec l'autorité du désintéressement dans la question balkanique. Comment pourrons-nous résister aux ambitions secrètes de l'Italie ? Nous lui avons donné l'exemple de la convoitise et de la violence."


Discours à la Chambre des députés, 26 novembre 1908 :

"M. Deschanel a parlé avec éloquence et avec émotion de la Turquie. Elle a éveillé, je le crois, en France, une sympathie presque unanime et nous n'avions même pas besoin de nous rappeler que ce sont les influences révolutionnaires de liberté propagées dans le monde par la France qui ont contribué à hâter cet avènement de la liberté turque. Nous avons, pour la liberté d'un peuple, un respect assez désintéressé pour n'avoir même pas besoin, pour l'aimer et la soutenir, d'y reconnaître la marque de notre action. Mais enfin, il est certain que si ce peuple turc s'est libéré lui-même au prix d'un grand effort d'organisation, au prix de sacrifices héroïques de bien des hommes et de bien des groupes, s'il a secoué un joug redoutable qui paraissait infrangible, il a été aidé pour une part par cette universelle tradition de liberté et d'espérance en la liberté que la France a répandue dans le monde.

Ainsi, défendre la révolution turque, en assurer le progrès, le développement, ce n'est pas seulement respecter ce qu'il y a de plus noble au monde, une liberté nouvelle qui se fonde contre toutes les entraves et toutes les violences de la tyrannie : c'est consacrer une partie du patrimoine moral de la France elle-même.

Mais il ne suffit pas que nous marquions envers la Turquie nouvelle, envers la jeune Turquie des sympathies platoniques ; il faut que nous soyons pleinement libres de la seconder dans la mesure où nous le pouvons et où nous le devons, en conciliant ce droit avec les intérêts de la paix générale et de l'harmonie européenne. Cette œuvre, elle a pu un moment être compromise, notre influence morale en Turquie a pu un moment être tenue en échec par des entreprises financières qui ne s'inspiraient pas toutes ou de l'intérêt de la France ou de l'intérêt de la Turquie elle-même. Je ne veux pas revenir sur ces choses ; je crois qu'il y a eu en Turquie, entre les puissances, une rivalité d'affaires qui n'a pas toujours inspiré les procédés les plus vertueux et il y a eu certaines périodes, certaines minutes où il a fallu que le capital de confiance et de noblesse morale accumulé par la France dans le passé fût singulièrement riche pour n'être pas compromis par certaines pratiques, par certaines exigences.

M. Deschanel rappelait que la révolution turque n'avait pas été seulement une révolution libérale, qu'elle avait été en même temps une révolution nationale. Oui, et ce n'est pas seulement pour défendre ses libertés que les jeunes Turcs se levaient : c'est pour protéger l'intégrité territoriale et politique de la Turquie contre toutes les convoitises qui abusaient des faiblesses de l'absolutisme à la fois arrogant et agonisant pour imposer toutes sortes d'exigences humiliantes à la Turquie. 

Mais, parmi ces exigences, qui ont révolté le sentiment national et la fierté des jeunes Turcs, il n'y a pas eu que des menaces de démembrement territorial. Il y eut, ayons le courage de le dire bien haut, l'amertume, la meurtrissure de certaines violences faites au peuple turc pour récupérer sur lui des créances quelquefois suspectes."


"Union nécessaire", L'Humanité, 21 avril 1909 :

"Les Jeunes-Turcs sont sur le point de reprendre Constantinople [des mains des mutins contre-révolutionnaires]. Le Temps s'était vraiment trop hâté de triompher contre nous de leur effondrement supposé. Non, nous n'avons jamais eu l'optimisme ridicule qu'il nous prête. Non, nous n'avons jamais eu la naïveté de saluer dans la révolution turque, nationale, militaire et libérale, l'avènement du « prolétariat ottoman ».

Nous laissons à la bourgeoisie, si intéressée aujourd'hui à se tromper sur tant de choses, cette vaine idéologie et ces contresens historiques. Nous savons combien il est dangereux pour un peuple de ne pouvoir conquérir la liberté que par la force militaire, car elle reste trop souvent à la merci des soldats qui l'ont proclamée. Et nous considérons comme un bien inestimable de l'histoire francaise que les révolutions libératrices y aient été l'œuvre du peuple lui-même. Si l'armée était appelée un jour à intervenir dans le mouvement social de la France et pour une action révolutionnaire, ce ne serait point, je l'espère, comme une institution distincte du peuple, mais parce qu'elle serait enfin le peuple lui-même à l'état d'organisation. La Turquie subit un autre destin, plus hasardeux. Mais le Temps était bien étourdi quand il paraissait croire que ce parti Jeune-Turc, qui avait fait preuve de tant de résolution et de sagesse, s'était évanoui comme un songe. Il paraît bien qu'il est resté la force dominante ! et la contre-révolution se dissout sans combat. (...)

D'autre part, les libéraux de l'Union libérale et les Arméniens doivent reconnaître combien il est dangereux pour eux de bouder contre le Comité Jeune-Turc, Union et Progrès. Les libéraux sont enveloppés dans une intrigue de réaction et les Arméniens sont massacrés comme aux plus beaux jours du sultan rouge. S'ils ne veulent pas tous sombrer dans de nouvelles crises qui serviraient de prétexte aux interventions européennes, il faut qu'ils soient tous pleinement unis. Par là seulement, ils pourront, après examen des faits et s'ils le jugent utile, se débarrasser d'Abdul-Hamid sans provoquer des convulsions nouvelles. Qu'ils n'oublient pas que bien des convoitises les guettent et que tous les réacteurs européens se réjouiraient de leur échec."


"La révolution turque", L'Humanité, 28 avril 1909 :

"Le sultan Abdul-Hamid a été déposé hier par un vote du Parlement. Le fantôme sanglant s'est évanoui à jamais. N'en parlons plus. Maintenant, sous le nom du sultan créé par eux, les Jeunes Turcs vont gouverner au premier plan. Ils assument devant l'histoire toute la responsabilité. Leur tâche sera difficile, au dedans et au dehors. Elle n'est pas sans doute au-dessus de leurs forces.

Par la façon habile dont ils ont dénoué la crise, ils ont restitué leur prestige, un peu amoindri par les premières fautes de leur gestion gouvernementale et par leur imprévoyance à se laisser surprendre par une émeute d'espions et de soldats. Ils ont su reconquérir Constantinople sans une trop grande effusion de sang et y maintenir l'ordre en pleine crise. Surtout, ils ont su obtenir de l'armée, qui est la vraie force, qu'elle ménageât le crédit du Parlement et qu'elle ne fît pas sentir trop insolemment sa dictature. Quelques-uns des chefs militaires ont fait preuve, en ce sens, d'un large esprit politique et d'un vrai patriotisme. Enfin, ils ont su se débarrasser du sultan sans ameuter contre eux le fanatisme musulman des masses, et sans offenser le sentiment public de l'Europe qui leur saura gré de n'avoir pas versé le sang du grand assassin, qui n'était plus entre leurs doigts qu'une marionnette tremblante et cassée. Sauront-ils, dans les jours qui vont venir, préluder à la réorganisation nécessaire de la Turquie par un juste mélange de fermeté et de clémence ? C'est leur droit, c'est leur devoir de faire des exemples et de décourager les traîtres. C'est leur devoir aussi de ne pas se laisser envahir par l'esprit de représailles et de faire l'union de toutes les forces constitutionnelles, même dissidentes, et de toutes les nationalités de l'empire. Ils auront besoin de cette union, de cette politique grande et humaine, pour résoudre les terribles problèmes qui s'imposent à eux. Le plus pressant sera de protéger contre un triste renouveau de massacres les infortunés Arméniens. Ce n'est pas seulement l'humanité qui l'exige, ou l'honneur qui le veut ; mais il y a, pour l'empire ottoman, un intérêt de premier ordre à ne pas fournir prétexte aux interventions étrangères. Hélas ! Que de pièges sous les pas de ces hommes ! C'est d'un cœur fervent que nous leur envoyons nos sympathies et nos vœux."


Discours à la Chambre des députés, 28 juin 1912 :

"Il y a une autre force qui s'éveille : ce sont tous ces peuples, de toutes les races, jusqu'ici inertes, ou qui le paraissent, qui semblaient, pour nous, à travers notre tourbillon d'agitations européennes, couchés dans un sommeil éternel et qui, maintenant, se réveillent, réclament leurs droits, affirment leur force, races de l'Afrique, races de l'Asie, le Japon, la Chine, l'Inde, qui va être reliée au reste du monde par des réseaux de voies ferrées, par le transpersan que l'on prépare ce qui fait dire à l'Angleterre : « Quand l'Inde sera en communication, par les voies ferrées, avec le reste du monde nous n'aurons plus là-bas d'autre garantie que l'amour qu'inspirera aux Indiens une politique de liberté et de justice ». Ce sont, dans l'orient de l'Europe, les Jeunes-Turcs, qui ont pu commettre des fautes, mais dont il faut bien dire que l'Europe convoiteuse n'a pas facilité les débuts, (...)."


"Union nécessaire", L'Humanité, 23 juillet 1912 :

"Il y a là, sans doute, de fâcheuses erreurs. Mais j'avoue que je suis frappé du parti pris haineux qui sévit en Europe contre les Jeunes-Turcs [chassés du pouvoir par un coup de force des libéraux] dans toute la presse modérée, conservatrice et cléricale. On ne leur tient aucun compte des difficultés contre lesquelles ils ont eu à lutter. On oublie que le mauvais coup sur la Bosnie et l'Herzégovine était fait pour surexciter en eux des colères et des défiances chauvines. On oublie qu'ils ont fait un grand effort pour l'affermissement des finances, pour l'organisation de l'armée ; qu'ils ont réussi, sous les injustices répétées de l'Europe, sous l'attentat contre la Tripolitaine succédant à l'annexion de la Bosnie, à prévenir le déchaînement des violences sauvages. Ils avaient réussi également à maintenir une forme civile à un régime issu de la force militaire. Cependant on les accable. On n'a pour eux que des paroles de mépris et de haine. On pousse ouvertement à la dissolution brutale de la Chambre où ils dominent, au risque de déchaîner de redoutables aventures en Europe, comme en Turquie. On gourmande le sultan qui veut bien modérer les Jeunes-Turcs, mais qui hésite à les briser. (...)

En tout cas, le devoir de toutes les forces libérales et nationales de la Turquie est de s'unir. Que les Jeunes-Turcs et leurs adversaires constitutionnels se rapprochent par un grand esprit de conciliation. Que les premiers donnent aux diverses populations de l'Empire toutes les garanties compatibles avec l'unité de la nation. Et que ceux qui ont jugé leur politique excessive se gardent bien de pousser à des mesures de réaction outrées. Si tous ne s'unissent pas, ils seront emportés par la contre-révolution qui sera le signal de la dislocation de la Turquie et d'une grande crise européenne."


"La Pologne turque", L'Humanité, 1er novembre 1912 :

"La nouvelle et grave défaite de l'armée turque semble enlever à la Turquie tout moyen de résistance, toute chance de relèvement militaire. Et ceux qui avaient déjà formé et même publié des plans de démembrement avant même que l'armée turque eût reçu ce coup suprême, vont sans doute précipiter leurs convoitises. Pour nous, nous ne suivrons pas l'exemple de ceux qui ne pardonnent pas à la Turquie ses défaites ; et nous ne cacherons pas notre douleur de la disparition d'une nation. C'eût été une noble chose d'associer les Musulmans à la civilisation européenne, d'aider ceux des Turcs qui tentaient, malgré les difficultés sans nombre, malgré les résistances formidables du passé, de moderniser leur pays.

L'Europe égoïste et basse a manœuvré de telle sorte que le nouveau régime, discrédité et affaibli par tous les coups qu'elle lui portait, n'a pu remplir sa mission historique. Elle a rendu presque impossible l'œuvre de réforme qui aurait donné à toutes les populations balkaniques les justes garanties que les Etats balkaniques conquièrent maintenant à la pointe du glaive, dans l'ivresse de la force et au prix du meurtre et du dépècement d'une nation. Ce ne sera pas la suppression de la servitude. C'en sera le renversement. Il y aura seulement d'autres maîtres et d'autres esclaves. Et l'abaissement qu'on inflige au monde musulman par la suppression de la Turquie sera une diminution pour la civilisation générale. Même si, à la longue, des progrès politiques et sociaux doivent résulter de la crise, c'est par des chemins ignominieux et sanglants, par la ruse et par la violence, que la race humaine y aura été conduite.

C'est bien, qu'on ne s'y trompe pas, la suppression totale de la Turquie qu'on prépare. Il n'y aura pas seulement démembrement de la Turquie européenne. Il y aura démembrement de la Turquie asiatique. (...)

Comment la Turquie mutilée et réduite à son domaine asiatique pourra-t-elle faire face aux engagements financiers de tout ordre qu'elle a souscrits, au paiement de la dette ottomane, au paiement des garanties kilométriques pour les voies ferrées concédées à l'Allemagne et à la Russie ? Tous les créanciers voudront prendre des gages, et la protection des Arméniens fournira le prétexte d'humanité dont les financiers et les gouvernements auront besoin. Ainsi, de même que le premier partage de la Pologne a conduit fatalement à de nouveaux partages, le démembrement de la Turquie d'Europe conduira au dépècement de la Turquie d'Asie.

Oui vraiment les réactionnaires d'Europe et de France ont le droit de se réjouir. Tout ce qui démontre que l'humanité est incapable d'une action noble et sage, tout ce qui rabat les hautes espérances, tout ce qui substitue les solutions de rouerie et de brutalité aux œuvres de raison, de progrès et de justice sert leur triste dessein. Les voilà qui triomphent maintenant de la ruine de la Turquie en disant : C'est le nouveau régime qui l'a perdue. C'est parce qu'elle s'est livrée « aux francs-maçons », aux faiseurs de système, aux idéologues, qu'elle est en train de périr. Ô les hypocrites qui oublient que le régime d'Abdul-Hamid avait miné toutes les forces, et que l'Europe n'a pas laissé au nouveau régime un jour de répit pour réparer les effets de l'ancien !"


La Dépêche de Toulouse, 6 novembre 1912 :

"Un lecteur de la Dépêche m'a écrit récemment que, dans l'analyse des causes qui ont amené la crise orientale, j'insistais beaucoup trop sur le Maroc et que je négligeais, comme à plaisir, l'annexion par l'Autriche de la Bosnie-Herzégovine, que là était la véritable origine du trouble et la vraie responsabilité. Mon correspondant se trompe. Je n'ai cessé, à la tribune et dans la presse, de signaler ce qu'avait d'odieux et de dangereux le coup de l'Autriche. C'est au lendemain de l'avènement du nouveau régime turc qu'elle a frappé la Turquie. Elle l'a frappée, précisément parce qu'elle redoutait l'œuvre de progrès que pouvaient accomplir les Jeunes-Turcs. Elle n'avait, d'après le traité de Berlin, que l'administration de la Bosnie-Herzégovine. Elle avait mal administré ces provinces. Elle y avait étouffé toute liberté, et elle y avait organisé un régime agraire qui aggravait l'ancien régime ottoman, qui appesantissait les charges seigneuriales sur les pauvres « Kmètes », sur les pauvres paysans, et qui leur enlevait même la faible part de sécurité et de protection qu'ils trouvaient autrefois dans la coutume."


"Une mer de sang pour des fourbes", L'Humanité, 10 novembre 1912 :

"La diplomatie autrichienne est responsable, pour une large part, de la crise des Balkans. L'annexion de la Bosnie-Herzégovine, se produisant en violation des traités internationaux et au lendemain de l'avènement du nouveau régime turc, a été un attentat contre la civilisation et la paix. L'Autriche a par là raidi le chauvinisme ottoman, blessé le sentiment serbe ; elle a accumulé les rancunes dans les cœurs. Elle y a éveillé les convoitises. De quel droit maintenant déchaînerait-elle la guerre pour circonscrire dans les limites fixées par elle, le mouvement qu'elle-même a déchaîné ? (...)

Mais nous, ne savons-nous pas que la Russie a une large part de responsabilité dans les événements qui à cette heure ébranlent l'Orient européen et menacent le monde ? C'est la diplomatie russe qui, en 1877, a secrètement livré la Bosnie et l'Herzégovine à l'Autriche. C'est la diplomatie russe qui, dans l'entrevue plus récente de Buchlau, a autorisé M. d'Aerenthal à faire contre la Turquie le coup de l'annexion."


"Les Jeunes-Turcs s'emparent du pouvoir", L'Humanité, 24 janvier 1913 :

"Les renseignements télégraphiques qui nous arrivent sont trop sommaires encore pour que nous puissions nous faire une idée de l'étendue et de la force du mouvement qui vient d'éclater à Constantinople. En tout cas, la situation est grave, grave pour la Turquie, grave pour les Balkans, grave pour l'Europe. Que de prétextes à interventions et à conflits ! Voilà à quoi a abouti cette politique aussi imprudente que peu généreuse qui s'acharnait sur la Turquie vaincue, et dont nous avons si souvent ici marqué le péril. C'est la Russie qui y a traîné notre diplomatie."


"Que prépare-t-on ?", L'Humanité, 26 janvier 1913 :

"Que l'Europe soit donc unie en vue de maintenir la paix. Mais n'a-t-elle pas trop négligé depuis quelques semaines des forces morales avec lesquelles il faut compter ? La révolution de Constantinople [le coup d'Etat d'Enver et Cemal], de quelque manière qu'on la juge, démontre qu'il eût été sage d'accepter les sacrifices immenses que consentait la Turquie et de ne pas la pousser à bout. Il est temps encore d'adopter une politique plus modérée, plus impartiale. Et je m'inquiète, je l'avoue, des desseins de violence qui s'annoncent dans quelques propos du journal le Temps.

Il est trop commode en vérité de ne voir dans le soulèvement des Turcs qu'ambition grossière et vile cupidité de quelques meneurs. Les paroles mêmes d'Hali bey que le Temps publie, donnent de la résistance ottomane une idée plus haute. Mais le Temps lui-même, quelques heures avant qu'on apprît la révolution, publiait une dépêche de Constantinople disant que l'indignation était générale et profonde. Est-il donc si surprenant que l'idée de livrer Andrinople ait déterminé un mouvement révolutionnaire ? Et l'Europe va-t-elle envoyer les obus de ses flottes sur les vaincus pour les contraindre à une capitulation complète ?

Le jeu des diplomaties est bien obscur et souvent bien suspect."


L'Humanité, 30 janvier 1913 :

"J'avais prié M. [Pierre] Loti, qui a parlé si généreusement des Turcs vaincus, de vouloir bien nous donner son sentiment sur les hommes et les choses de la Turquie. Il a bien voulu m'adresser la belle lettre que nous publions ci-dessous. Elle est d'autant plus émouvante qu'il fait une large part aux fatalités de la guerre et au « droit de la force. » Il sait que de grands changements dans l'équilibre des Balkans sont devenus nécessaires. Il s'étonne et s'indigne comme nous que l'Europe et les alliés n'aient pas eu la sagesse de se contenter des sacrifices immenses consentis par la Turquie. Ces exigences imprudentes, démesurées et inhumaines ont de nouveau remis la paix en question."


"Double leçon", L'Humanité, 22 juillet 1913 :

"Voilà donc les Turcs installés à Andrinople. Les mêmes Bulgares qui l'avaient emportée d'assaut, après un siège de plusieurs mois, ne l'ont même pas défendue. C'est un de ces renversements des choses humaines où Bossuet aurait vu la main de la Providence châtiant les chrétiens de leurs divisions fratricides et de leurs diaboliques cruautés.

Pour nous, qui presque seuls dans la presse européenne avons témoigné aux Turcs quelque sympathie durant les jours d'épreuve, nous les adjurons, une fois de plus, de ne pas souiller de sang la fortune qui revient vers eux. C'est leur intérêt comme c'est leur devoir ; qu'ils soient humains même envers les Bulgares et l'Europe n'osera pas exiger d'eux qu'ils abandonnent Andrinople de nouveau.

Mais n'y a-t-il pas dans ces événements une récompense de l'esprit national des Jeunes-Turcs, de leur fermeté à ne point désespérer de leur pays et de leur race ? A plus forte raison peut-on dire que le jour où un grand peuple européen, ayant pratiqué la justice et offert la paix par l'arbitrage, sera violenté par une brutale agression, il sera invincible s'il ne désespère point de lui-même et si, persévérant même sous les revers, il compte sur le temps et sur son propre génie pour ramener vers lui les chances favorables."


"Conjectures", L'Humanité, 29 juillet 1913 :

"La politique de la Russie a éveillé les défiances de lord Curzon, comme des radicaux de Daily News. Que serait-ce si la Russie, sous couleur de châtier le gouvernement turc, mettait la main sur l'Arménie, où depuis si longtemps chemine l'intrigue russe et où viennent d'éclater, par une coïncidence bien inquiétante, des troubles nouveaux ? C'est sans doute pour couper court à cette manoeuvre de la Russie que l'Angleterre se hâte d'intervenir auprès des Turcs pour qu'ils rentrent dans les termes du traité de Londres.

Mais, en vérité, la Russie aurait-elle le droit de tenter cette opération si les Turcs restaient à Andrinople ? Il y a eu un moment, dans la première période de la crise balkanique, où la Russie a interdit aux Bulgares de saisir Andrinople. D'où vient qu'elle considère aujourd'hui comme indispensable ce qu'elle jugeait naguère dangereux ?

Et si, comme il est probable, elle ne cherche qu'un prétexte à se pousser en Asie Mineure, le gouvernement anglais peut-il croire que sa démarche suffira à enlever ce prétexte à la Russie ? Comme il est probable que la Turquie ne s'inclinera pas, la Russie trouvera au contraire, dans l'échec de l'intervention anglaise, une raison nouvelle de pousser sa pointe en Arménie."


"Pour la paix", L'Humanité, 18 janvier 1914 :

"Voilà donc les puissances européennes suffisamment unies pour obtenir, si elles le veulent, que la Grèce et la Turquie adoptent les bases indiquées par l'Angleterre et mettent fin à un dangereux état de tension. C'est sans doute dans cet esprit européen que le gouvernement français s'entretient en ce moment avec les délégués éminents de la Grèce et de la Turquie, M. Venizelos et Djavid bey. La Grèce et la Turquie ont toutes les deux des titres à la sympathie de l'Europe et toutes les deux elles ont besoin de la sympathie de l'Europe. Elles peuvent, sans amoindrir leur prestige, consentir des sacrifices réciproques, car elles les consentent surtout à la paix de l'Europe et au progrès de la civilisation. Les journaux français ont raison de rappeler à Djavid bey par l'article de M. Hanotaux dans le Figaro, par la note de la Dernière Heure du Temps, que la négociation d'emprunt qu'il vient conduire à Paris n'a pas seulement un caractère financier, mais aussi un caractère politique. Mais, c'est dans un grand sens que ce mot de politique doit être entendu. C'est avec cette large signification européenne dont je parlais tout à l'heure. Il est tout à fait légitime de dire à la Turquie et aussi à la Grèce que le concours financier de la France a pour condition une politique de modération et de paix. Il serait au contraire dangereux et blessant d'abuser du besoin d'argent où est la Turquie pour exiger d'elle qu'elle pratique à l'égard de l'Allemagne une politique défiante ou hostile et qu'elle contrarie délibérément l'expansion économique du pangermanisme en Asie Mineure. Ce serait tout ensemble blesser la Turquie, irriter l'Allemagne, manquer à l'esprit sage et noble de la diplomatie anglaise et imposer à la France le fardeau d'ambitions démesurées ; car elle ne peut, ayant assumé dans l'Afrique du Nord des charges si lourdes, prétendre encore à un rôle exclusif ou dominant en Asie Mineure.

Qu'elle y défende ses justes intérêts, mais sans esprit de jalousie et de chicane et avec un sens très large de toutes les forces qui se développent dans le monde. Il y a place sur la planète pour toutes les activités légitimes, et il suffirait de quelque bon sens pour que le monde si violemment agité depuis quelques années retrouvât un peu de sérénité et d'équilibre."