jeudi 5 mai 2011

Une épuration ethnique nommée "arménisation"

Anahide Ter Minassian, La République d'Arménie : 1918-1920, Bruxelles, Complexe, 2006 :

"(...) durant l'été 1918, tout le haut pays du Karabagh, du Zanguézour et du Nakhitchévan où les populations arméniennes et musulmanes sont étroitement imbriquées, est embrasé par une sanglante guérilla. Aux vieux antagonismes ethniques, religieux, économiques, aux luttes agraires se sont ajoutées de nouvelles oppositions. Les Arméniens ont une orientation franchement prorusse tandis que les Tatares d'Azerbaïdjan, attendent de la Turquie qu'elle rétablisse l'hégémonie musulmane en Transcaucasie. Malgré l'arrivée de 30 000 réfugiés qui amènent avec eux des menaces tout à fait fondées de famine et d'épidémies, les dirigeants arméniens du Zanguézour accueillent Andranik et sa « Division Spéciale d'Assaut » à bras ouverts car ils savent que l'armée turque dans sa marche vers le Karabagh menace leur province. Brutalement, systématiquement, Andranik et ses hommes, soutenus par la population locale arménienne, détruisent les villages musulmans qui contrôlent l'accès des principales vallées du Zanguézour, refoulent les nomades tatares montés de la plaine avec leurs troupeaux en cette période de transhumance. Ces opérations auront des conséquences durables : elles enclenchent un irrésistible processus d'arménisation du Zanguézour. L'installation dans le Daralakiaz des réfugiés du Dâron accélère ce processus. Durant l'hiver 1918, pour pouvoir conserver leurs liaisons avec l'Arménie araratienne où ils se fixeront plus tard, sur les pentes de l'Aragats, les « Darontzi » « nettoient » brutalement et méthodiquement les hautes vallées du Zanguézour de la présence tatare.

C'est dans ce contexte que se terminera l'épopée du général Andranik." (p. 84-85)

"En collaboration avec le général Nazarbékian, commandant en chef des Armées, le ministère [de la Guerre arménien] dut résoudre trois problèmes : diriger les opérations, augmenter les effectifs, organiser l'intendance. En raison des pertes élevées dues aux combats et aux épidémies, les levées de recrues se multiplièrent. Les opérations de recrutement qui désorganisaient l'agriculture devinrent de plus en plus impopulaires et malaisées alors qu'il avait été décidé d'accroître les effectifs militaires jusqu'à 40 000 hommes. Au début, la fermeté et le loyalisme des troupes permirent de consolider d'appareil d'Etat, puis les levées trop fréquentes empêchèrent l'instruction des troupes et diminuèrent leur combativité. La précarité des moyens logistiques contribua aussi à leur démoralisation. C'est pourquoi, alors que le Nakhitchevan était déjà perdu, que le sort du Kharabagh semblait compromis depuis la soviétisation de l'Azerbaïdjan, R. Ter Minassian mit à profit, durant l'été 1920, la dictature du « Gouvernement-Bureau » pour pratiquer une « Realpolitik ». Des détachements de fédaïs d'Arménie turque, menés par Mouchegh, chassèrent les populations des districts musulmans de Zanguibazar, de Védibazar, de Charour et de la basse vallée de l'Araxe. L'arménisation des régions proches de Erevan fut un des acquis les plus durables de la République." (p. 186)

Claire Mouradian, "L'Arménie soviétique (1921-1991)", in Gérard Dédéyan (dir.), Histoire du peuple arménien, Toulouse, Privat, 2007 :

"Vu le désarroi du pays, son épuisement, son indépendance disparue, les populations d'Arménie pouvaient estimer qu'avec le retour à l'« orientation russe » [la soviétisation de l'Arménie], leur vie et leurs biens seraient désormais en sécurité. Les Russes n'avaient-ils pas « arménisé » le pays en exterminant ou en chassant quelques milliers de musulmans azéris ?" (p. 612)

Voir également : Deux criminels de guerre dachnaks (soi-disant "héros" de la "cause arménienne") dans le Caucase : Dro Kanayan et Garéguine Njdeh

Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921