mercredi 18 mai 2011

XIXe siècle : problème agraire et question arménienne dans l'Empire ottoman

Anahide Ter Minassian, La question arménienne, Roquevaire, Parenthèses, 1983, p. 76-78 :

"La question arménienne est un aspect de la question d'Orient dont elle reproduit les éléments : situation d'oppression d'une minorité chrétienne de l'Empire ottoman, renaissance culturelle arménienne, exemple des insurrections balkaniques, incapacités de l'Empire ottoman à se moderniser, rivalité des Puissances européennes.

Le Hatt-i-Humayoun de 1856 a proclamé l'égalité juridique entre tous les sujets musulmans et non-musulmans (rayias) de l'Empire ottoman sans se traduire dans les provinces anatoliennes par des applications pratiques. Et alors que la « Constitution nationale » et le « Conseil arménien » sont de réelles réformes dont bénéficient surtout la bourgeoisie et le clergé arméniens de Constantinople, le sort de la paysannerie arménienne, comme de l'ensemble de la paysannerie anatolienne, empire.

Le problème agraire est l'aspect cardinal de la question arménienne. Une bureaucratie centralisée ottomane et un nouveau système d'impôts ont augmenté la pression fiscale, sans abolir les modes de perception archaïques, la « rente féodale », les abus, la corruption, et l'anarchie provinciale. Endettés en permanence, livrés à l'arbitraire, les paysans arméniens se voient enlever leurs récoltes et leurs terres par les fermiers des impôts, les usuriers (qui sont souvent des aghas arméniens), les grands propriétaires musulmans.

Rythmée par les famines et les migrations économiques forcées (pandoukhtoutioun), la dépossession de la paysannerie s'aggrave dans la seconde partie du XIXe siècle avec l'apparition des Circassiens et l'expansion kurde.

En effet, la difficile victoire russe sur les Gorcys s'est soldée, après 1864, par le départ d'environ un demi-million de musulmans caucasiens (Tcherkesses, Abkhazes, Oubykhs, etc.) pour l'Empire ottoman. Leur installation dans les provinces frontalières, mais aussi jusqu'en Cilicie, sera suivie de celle des mouhadjirs européens et se fait très souvent sur les terres des rayias arméniens.

Avec l'approbation des autorités turques, l'aire de nomadisation des tribus kurdes méridionales s'étend de plus en plus vers le nord et le nord-est. Nomades ou semi-nomades, les Kurdes se fixent l'hiver dans les régions de Mouch de Van, et autour de l'Ararat, occupant terres et villages des sédentaires, exigeant des paysans arméniens l'entretien et le tribut, leur imposant de force l'achat de leur protection (le hafir), pillant impunément, enlevant troupeaux, femmes et filles. Fuite et émigration, vers Constantinople, Smyrne et la Trancaucasie, sont les réactions habituelles du paysan et de l'artisan arméniens.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, l'expansion russe vers la mer Noire et la Caspienne a révélé les sentiments russophiles des populations arméniennes des provinces perses et ottomanes : ils traduisent face à l'Islam, une conscience œcuménique chrétienne.

Escomptant la protection bienveillante du tsar orthodoxe, le petit peuple arménien accueille chaque apparition de l'armée russe (en 1829, en 1854-56, en 1877-78) par des manifestations de joie, suivies de migrations plus ou moins massives vers la Transcaucasie, depuis l'incorporation de celle-ci à l'Empire russe (1801-1829). Ces attitudes et les intentions prêtées à la diplomatie russe d'instrumentaliser les Arméniens dans leur stratégie impériale, en Asie Mineure, compromettent la communauté arménienne, tenue jusqu'alors par les Turcs pour une « communauté loyale ».

L'insurrection bulgare et la guerre russo-turque (1877-78), l'apparition simultanée des armées russes sur l'Euphrate, et aux portes de Constantinople créent une situation de crise dans l'Empire ottoman et obligent à l'action le Patriarche arménien de Constantinople, Nercès et les notables du « Conseil national ». Un attachement sincère à l'Empire ottoman, renforcé par la méfiance que leur inspire un éventuel protectorat russe, synonyme de Panslavisme et d'Orthodoxie, dicte leurs choix : présenter aux grandes Puissances un programme d'autonomie administrative, dans le cadre ottoman, pour les vilayets de l'Arménie turque. L'article 61 du traité de Berlin (1878), qui répète, en les atténuant, les promesses de l'article 16 du traité de San Stéfano, internationalise la Question arménienne et la légitime en quelque sorte. L'engagement pris par la Porte de réaliser, sous le contrôle des Puissances, « les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux » n'est jamais appliqué. Mais, durant plusieurs décennies, il entretînt chez les réformateurs et les révolutionnaires arméniens, de dangereuses illusions et persuada les autorités ottomanes que les Arméniens cherchaient à démanteler l'Empire."

Voir également : L'antagonisme arméno-kurde

L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie