mardi 21 juin 2011

Azerbaïdjan : le président Ilham Aliev est confronté à la pression islamiste de l'Iran, cet allié du régime bananier arménien

Azerbaïdjan : à Nradaran, les islamistes défient le régime
Par Pierre Avril
21/06/2011 | Mise à jour : 09:07
REPORTAGE - La ville de Nradaran est l'un des très rares endroits du pays où l'on peut qualifier le président Aliev «d'usurpateur».

En cette fin d'après-midi, les doyens de Nradaran prennent le frais sur la place de l'Imam-Hussein, bercée par la brise de la mer Caspienne, toute proche. C'est l'heure des boissons locales, des biscuits et des palabres. Mais aussi de la prière. Dans la rue poussiéreuse qui mène à la grande mosquée, on croise, furtivement, des silhouettes féminines tout de noir vêtues. Dans ce bourg de 9000 habitants, situé à vingt kilomètres de Bakou, la figure tutélaire du petit-fils de Mahomet -personnage sacré dans la confession chiite- semble veiller sur les âmes, comme en témoignent les citations de l'imam, calligraphiées sur les murs. «Je ne luttais pas pour des biens, juste pour l'islam», prêchait le fils d'Ali, qui mourut en martyr à la bataille de Karbala (680).
Combattants de la foi

À leur manière, les fidèles de Nradaran se veulent des combattants de la foi. À notre arrivée, un habitant nous interpelle: «Ici, les Français ne sont pas les bienvenus, car ils portent tort à l'islam.» Impoli, l'homme se fait aussitôt rabrouer par le sage du village, Natig Karimov, qui souhaiterait donner de Nradaran une image de paix et de tolérance. «Ici c'est le seul endroit du pays où règne la démocratie», affirme le vieil homme. Comprendre: le seul village azéri où des jeunes filles voilées peuvent se rendre à l'école sans crainte d'être renvoyées. «Certes, l'Azerbaïdjan est une république laïque et la charia ne s'y applique pas, mais lorsque le gouvernement se mêle des affaires religieuses, proscrit le hidjab, interdit aux fidèles de prier dans la rue faute de place dans les lieux de culte, alors nous protestons.»

Organisées à l'initiative du conseil du village, les manifestations ne sont pas rares. La plus violente, en 2002, pour protester contre le chômage et le manque d'infrastructures, avait duré neuf mois. Elle s'était soldée par un mort et dix-sept blessés. Depuis, la police de Bakou hésite à s'aventurer dans le village, l'un des très rares endroits du pays où l'on peut qualifier le président Aliev «d'usurpateur».

Aux yeux du pouvoir azéri, à la fois dictatorial et profondément laïque, Nradaran est un repaire d'extrémistes financés par l'Iran, une pointe avancée du prosélytisme chiite destinée à contrarier la trajectoire occidentale du pays et à ébranler son modèle multiconfessionnel. «L'Iran est notre principale menace», estime Azim Mollazade, président du Parti des réformes démocratiques, une formation proche du pouvoir. Les relations entre Téhéran et Bakou sont aussi étroites que tendues. Avec ses seize millions d'individus, la communauté azérie constitue la première minorité d'Iran. Téhéran finance une télévision en langue azérie, Seher, qui dénonce en boucle le caractère «impie» du régime d'Ilham Aliev. Ce dernier accuse le régime des mollahs d'attiser le conflit frontalier du Haut-Karabakh en prenant fait et cause pour l'Arménie, contre l'Azerbaïdjan. Pour sa part, Bakou collabore étroitement avec Israël, notamment sur le plan militaire, ce qui en fait une cible de choix pour Téhéran.

Longtemps larvé, le conflit entre les islamistes locaux et le pouvoir, s'est récemment durci. En novembre 2010, le ministère de l'Éducation a mis le feu aux poudres en interdisant le port du voile à l'école. Puis le leader chiite Movsum Samadov, fondateur du Parti de l'islam, a été arrêté, entraînant des manifestations, aussitôt réprimées. Selon les mouvements islamistes, trente-deux de leurs militants seraient aujourd'hui sous les verrous. La semaine dernière, le président Aliev a fait retirer de la Biennale de Venise l'œuvre d'un sculpteur azéri représentant une femme musulmane entièrement voilée de noir. «Nous avons beau être pacifistes, si le pouvoir nous met trop la pression, on peut envisager une révolution à l'africaine. Dieu a interdit de faire couler le sang, mais il a aussi indiqué au Prophète que les frères ignorants de la loi divine, pouvaient être passés par l'épée», prévient Novrasta Ibragimova, présidente du comité des femmes du Parti de l'islam.

Éduquée dans les universités iraniennes, cette dame de 52 ans enseigne la charia et le Coran dans une des dix madrasas de Bakou et affirme avoir découvert sa vocation religieuse en 1990, après la répression sanglante, par les troupes soviétiques, de la révolte sécessionniste azerbaïdjanaise. Profondément désislamisée à l'époque soviétique, la société azerbaïdjanaise retrouve aujourd'hui ses racines. «Notre but est de faciliter l'instauration d'une démocratie laïque, de vivre librement avec notre hidjab, sans devoir imiter nos filles musulmanes qui se promènent à demi nues», poursuit Novrasta Ibragimova. Un programme politique suffisamment ambigu pour que le régime juge nécessaire d'en punir les auteurs.
Source : http://www.lefigaro.fr/international/2011/06/20/01003-20110620ARTFIG00777-azerbaidjan-a-nradaran-les-islamistes-defient-le-regime.php