mercredi 1 juin 2011

Le règne du "sultan rouge" (sic) Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : une "belle époque" pour les Arméniens ottomans hors d'Anatolie orientale

François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 321-322 :

"A l'âge des nationalismes, et au moment même où Abdülhamid cherche à s'appuyer sur la communauté musulmane, l'Empire ottoman affirme, plus que jamais, sa vocation multinationale. Si l'on replace le phénomène dans la longue durée et à l'exception des Arméniens d'Anatolie orientale, la fin du XIXe siècle constitue une « belle époque » pour les communautés non-musulmanes. Leur apogée est d'abord démographique. Jamais les Arméniens et les Grecs n'ont été aussi nombreux. Les pertes territoriales de 1877-1878 ont accentué le caractère musulman de l'Etat ottoman, certes, mais dans le même temps, la proportion des Arméniens et des Grecs a, elle aussi, sensiblement augmenté. Dans les années 1880, ceux-ci représentent 21 % de la population. Et parce qu'ils ont été touchés plus tôt par la « révolution démographique », leur taux d'accroissement est supérieur à celui des musulmans.

Pour ces communautés, c'est aussi l'apogée sur le plan de l'organisation communautaire. En effet, le règne d'Abdülhamid marque le sommet de l'autonomie des millet : les communautés continuent à jouir de leurs privilèges d'autonomie dans le cadre de la réforme des institutions modernisées au début des années 1860, à l'époque des Tanzimat, au profit des élites laïques ; elles possèdent leurs propres institutions communautaires, leurs paroisses, leurs écoles, leurs tribunaux, leurs propres taxes. En contribuant à séculariser les millet, en réduisant le pouvoir du clergé et des religieux au sein des communautés au profit des laïques, les hommes d'Etat des Tanzimat espéraient affaiblir leur identité, et rendre possible, par le biais de ces nouvelles élites sécularisées, la création d'une « nation ottomane ». Ces calculs se sont révélés faux : si la religion a été le conservatoire de la nationalité, c'est le plus souvent au sein de ces nouvelles élites (enseignants, avocats, médecins, commerçants, journalistes) qu'ont été recrutés les pionniers du nationalisme. (...)

En même temps que les communautés profitent du système d'autonomie, elles bénéficient aussi de la protection assurée par les consuls et de la modernisation de l'Etat. L'Etat leur assure, en principe, davantage d'égalité et de sécurité. La liberté religieuse (c'est-à-dire en fait le droit de changer de religion) a été proclamée ; les interdits vestimentaires ont été supprimés ; de même, les confiscations, normalement, n'existent plus ; et les formules injurieuses, adressées aux chrétiens et aux juifs, sont en principe interdites. Certes, la situation est loin d'être parfaite, la stigmatisation n'a pas disparu. Mais il reste que la « violence symbolique » dont étaient victimes les non-musulmans a quelque peu diminué. Les communautés ne sont pas « allogènes » dans l'Empire ; il n'y a pas de numerus clausus dans les écoles ni, en principe, de restriction aux déplacements de telle communauté, tel que le pratique au même moment l'Empire des tsars. Abdülhamid lui-même respecte le cadre communautaire, il ne part pas en guerre contre les millet, même si, dans certains domaines, il voudrait les contrôler davantage. C'est le cas pour les écoles ; c'est le cas aussi pour les prérogatives judiciaires des différents clergés, qu'il cherche à limiter mais sans succès."


François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 552-553 :

"(...) l'expansion économique et culturelle de l'Europe dans l'empire s'accompagne de l'ascension des minorités non musulmanes, surtout des Grecs et des Arméniens. La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle constituent pour cette bourgeoisie nouvelle un véritable âge d'or. Déjà, la proportion des non-musulmans est plus forte dans les villes. Ils représentent en effet le tiers de la population urbaine et seulement le cinquième de la population totale de l'empire. Mais c'est parmi eux que se recrutent les commerçants, hommes d'affaires, entrepreneurs. A Izmir, on voit se constituer cette classe sociale dans le dernier quart du XIXe siècle. Alors qu'auparavant Grecs et Arméniens se contentaient de servir d'intermédiaires et d'agents aux firmes commerciales anglaises, ils commencent à fonder leurs propres maisons de commerce et à se lancer dans l'import-export. Dès 1893, on dénombre 97 maisons de commerce appartenant à des Grecs et à des Arméniens d'Izmir, et 34 à Aydïn. Cette mainmise sur les activités commerciales et économiques ne concerne pas que les régions côtières : dans le même temps à Ankara, les Grecs ont accaparé le commerce de la laine angora, et les Arméniens contrôlent le commerce de transit. Représentant le tiers de la population de la ville, ils ont la haute main sur toutes les activités commerciales.

La position des Grecs et des Arméniens est désormais dominante dans le commerce extérieur, mais aussi dans les activités bancaires et industrielles. Le premier « recensement » industriel de l'Empire ottoman, réalisé en 1913-1915, confirmera cette tendance : 50 % du capital investi dans les établissements industriels recensés sont aux mains des Grecs, 20 % appartiennent à des Arméniens, 5 % à des juifs. Le reste se partage entre les étrangers (10 %) et les Turcs (15 %). Autrement dit, à la veille de la Première Guerre mondiale, les trois quarts du capital industriel sont contrôlés par les Ottomans non musulmans."


Voir également : Le XIXe siècle, l'âge d'or des Arméniens d'Istanbul

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II), un sultan entouré d'Arméniens

Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895