lundi 13 juin 2011

Les Arméniens de France sous l'occupation allemande

Cyril Le Tallec, La communauté arménienne de France : 1920-1950, Paris, L'Harmattan, 2001, p. 185-187 :

"Revenons, cependant, au début de l'occupation allemande. L'Office des réfugiés arméniens, relevant d'un décret du Gouvernement français daté du 11 janvier 1930, continuera, dans un premier temps, à délivrer des certificats "pour usage administratif" assurant que le porteur est d'origine arménienne car, "comme ses parents, il est de race arménienne". Cet office, qui se confond avec le Comité central des réfugiés arméniens de Paris, est situé au 15, rue Jean-Goujon, dans le VIIIème arrondissement. On notera, par exemple, que les immigrés russes font de même, par le biais d'un Office des réfugiés russes (7, rue Guénégaud à Paris)... Même si la "race des Arméniens" (au sens de la loi du 2 juin 1941 établissant un "Statut des Juifs") est aryenne, certains Arméniens prennent l'habitude de se déplacer avec leur acte de baptême dans la poche. Un tel document peut en effet, lors de rafles "au faciès", sauver la vie de son détenteur...

Cependant, un nouvel office, plus docile, fut promptement institué par les autorités occupantes. Cet office, qui n'était plus celui des seuls Arméniens, était l'Office des émigrés caucasiens en France (basé au 130, rue de la Pompe, à Paris), groupant les Arméniens, les Géorgiens, les Azerbaïdjanais et les Nord-Caucasiens. L'organisme, strictement contrôlé par les Nazis, délivrera sur demande, en 1943, des certificats d'identité rédigés en allemand, français et arménien. De même, les Russes blancs se voient dotés d'un certificat d'identité, quasi identique, émis par l'Office des émigrés russes en France, basé rue de Galliéra. Par la création de ces deux organismes, seuls aptes à délivrer des certificats de "bonne aryanité" et fermement tenus en main, les autorités allemandes rendaient encore plus ardu un éventuel "camouflage des Juifs".

Dans un but de "clarification", on diffuse alors en France des ouvrages consacrés à la "pureté raciale" des Arméniens, tel Les Arméniens, Race, Origines ethno-raciales de R. Kherumian (Paris, Vigot, 1941) ou Die Armenische Nation (H. H. Sandel, 1943), très admiratif envers le Parti "national-révolutionnaire" Daschnak. Un quotidien collaborationniste publié à Paris, au ton prolétarien mais aux rédacteurs de droite, La France socialiste, décrira également la contribution des Arméniens à la défense de l'Occident ("Les marches orientales de l'Europe", septembre 1942). Quant à l'édition française du magazine italien Tempo du 8 octobre 1942, elle ne craint pas d'affirmer, au sujet de l'Arménie, que "c'est dans ces pays qu'il faut chercher l'incarnation de l'ancien idéal de beauté de la race Aryenne" ! Contacté par les Allemands, Charvach Missakian refuse catégoriquement de republier Haratch et de recruter, en échange de cette faveur, des ouvriers arméniens pour le Reich. Cependant, si la majorité des militants daschnaks se cantonne dans une neutralité vigilante, des Arméniens nantis n'hésiteront pas à s'afficher avec les Occupants. C'est le cas du grand fourreur S., ou du célèbre photographe U., lesquels multiplient les publicités (en allemand) dans le Pariser Zeitung. Mais il y a pire que la collaboration économique : dans L'Appel (l'hebdomadaire antisémite de la Ligue française), le diamantaire T. se proclamera ainsi, en mars 1941, "d'origine arménienne, catholique et aryen", afin de ne pas être confondu avec les locataires juifs de son immeuble...

La main-d'œuvre arménienne, réputée fiable et consciencieuse, est également activement recherchée par l'Organisation Todt (O.T.), laquelle offre aux volontaires, en 1943, "l'assurance de ne pas quitter la France" et promet l'impunité à tous les jeunes se trouvant en situation irrégulière. Le magazine de propagande Signal célébrera ainsi, en janvier 1943, les vertus de l'Arménien Minas T., manœuvre au Havre et enrôlé par l'Organisation Todt. Le 14 juin 1944, dans Le Cri du Peuple, organe du Parti populaire français de Jacques Doriot, on trouvera encore un article de propagande de l'O.T. en direction des Arméniens et des Cosaques, "âgés de 18 à 50 ans". L'engagement au sein de l'O.T. permet surtout aux Arméniens de France d'échapper au Service du travail obligatoire (S.T.O.) et au départ forcé pour l'Allemagne (ou pour certaines usines françaises régulièrement bombardées par les alliés). Le S.T.O. raflera ainsi, en février 1944, 150 Arméniens de Valence, au saut du lit. On les conduira au fort Montluc de Lyon, avant de les diriger sur la base stratégique (et perpétuellement bombardée) de Lorient... Le danger d'être pris dans une rafle du S.T.O. est donc bien réel et des Arméniens issus, par exemple, de la région phocéenne continueront donc à rejoindre les rangs de l'O.T. en mars 1944. Ce recrutement s'effectue par le biais de l'Oberbauleitung (direction régionale) de Marseille. C'est une "bonne combine" pour ne pas partir en Allemagne et réaliser, pour quelques isolés, de juteuses opérations financières (marché noir et trafics en tous genres...)."