samedi 4 juin 2011

Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens

Fuat Dündar, entretien avec François Georgeon, L'Histoire, n° 341, avril 2009 :

"On sait que Talat a ordonné aux gouverneurs de Diyarbakir (le 12 juillet), d'Ankara (27 juillet) et enfin de toutes les provinces (le 29 août) d'arrêter les massacres [d'Arméniens en 1915]." (p. 16-17)


Fuat Dündar, Crime of Numbers : The Role of Statistics in the Armenian Question (1878-1918), New Brunswick, Transaction Publishers, 2010 :

"(...) le point important pour Talat Pacha n'était pas la loyauté à l'islam, mais plutôt à l'Etat. (...)

De temps en temps, il y avait aussi des tentatives pour déporter les convertis lorsque leurs conversions étaient suspectes. Par exemple, à la mi-juin, les Arméniens convertis dans les provinces d'Edirne et Ankara furent déportés. La raison de vouloir déporter les convertis d'Ankara était qu'il y avait le soupçon qu'ils avaient cessé de l'être et qu'ils pratiquaient la messe catholique. Evidemment, le seul soupçon à l'égard de la sincérité de la foi musulmane était considéré comme un motif de déportation par les autorités locales. Talat Pacha, cependant, donna des ordres pour qu'ils ne soient pas déportés. Suite à cela et à d'autres tentatives locales semblables, Istanbul répéta, le 20 juin 1917, que les déportations avaient pris fin." (p. 110)


Guenter Lewy, The Armenian massacres in Ottoman Turkey : a disputed genocide, Salt Lake City, University of Utah Press, 2005 :

"Le 5 mai 1916, Talaat Pacha dit à un correspondant spécial du Berliner Tagehlatt dans une interview qu'il savait que les déportés arméniens avaient été massacrés. "Malheureusement, de mauvais fonctionnaires, entre les mains desquels l'exécution de ces ordres [de déportation] avait été appliquée, se lancèrent dans des excès déraisonnables en faisant leur devoir." Ces événements tragiques, ajouta-t-il, "m'ont causé plus d'une nuit sans sommeil". Dans un rapport à la réunion annuelle du CUP à la fin septembre de cette année, Talaat aurait admis les mêmes excès et mentionné la formation de commissions d'inspection. Et dans un discours lors du dernier congrès du CUP le 1er novembre 1918, il reconnut de nouveau les "incidents", mais il soutint que ces derniers avaient été exagérés par la presse arménienne et grecque. "Beaucoup de fonctionnaires utilisèrent la force et la violence plus que nécessaire. Dans de nombreuses régions des innocents furent injustement des victimes. Je reconnais cela."

La sincérité avec laquelle Talaat Pacha exprima ces regrets et la franchise avec laquelle il répondit aux excès commis contre les Arméniens ont été mis en question, à l'époque ainsi que plus tard. Le 3 septembre 1915, l'ambassadeur d'Autriche, qui avait été informé de l'ordre de Talaat interdisant les attaques contre les convois, exprima sa méfiance que cela pourrait représenter une tentative de tromper les ambassadeurs étrangers. Il restait à voir si ce décret, s'il fut vraiment délivré, serait mis en oeuvre. Le consul d'Allemagne à Adana, aussi, parla d'une "tromperie grossière", puisque les décrets de la fin août furent rapidement remplacés par une seconde ordonnance qui annula les dispositions antérieures. Plus récemment, Taner Akçam a parlé d'un système de Talaat Pacha à deux vitesses dans lequel les ordres émis publiquement étaient annulés par la suite par des émissaires spéciaux ou des télégrammes. La preuve à l'appui d'un tel système est mince. L'ambassadeur Hohenlohe pensait que les ordres de Talaat avaient échoué à atteindre leur effet à cause de l'arbitraire des autorités provinciales. Ou peut-être que c'était juste l'habituel usage turc de supposer que quelque chose se passerait après qu'un ordre avait été soigneusement mis sur le papier." (p. 111-112)

"Les auteurs turcs soulignent que le gouvernement ottoman, à partir d'une date précoce, prit note des vols et des meurtres d'Arméniens à déplacer et, à l'automne 1915, envoya donc des commissions d'investigation pour enquêter sur ces abus. Un conseil d'enquête spécial au sein du ministère de la Guerre examina les irrégularités et réalisa cette tâche jusqu'au début de 1918. Selon le livre blanc de 1916, le gouvernement "promulgua une loi spéciale pour la sauvegarde des biens appartenant à des Arméniens déportés et chargea de l'application de cette loi une commission composée de fonctionnaires expérimentés et compétents. Elle envoya également des comités d'inspection qui effectuèrent des enquêtes sur place et renvoyèrent en cour martiale ceux dont la culpabilité avait été établie". L'historien turc Kamuran Gürün, en s'appuyant sur une source d'archives, écrit que 1.397 personnes furent jugées par des tribunaux militaires pour des infractions contre des Arméniens et que certains reçurent la peine de mort.

Le journaliste turc Ahmed Emin Yalman (dans un livre publié en 1930) remit en question l'effet de l'enquête. "Certains délinquants mineurs furent réellement punis ; mais ceux favorisant les déportations étant très influents dans le gouvernement, le tout relevait plus d'une démonstration que d'une tentative sincère pour fixer l'entière responsabilité." Dadrian, s'appuyant sur des copies des rapports des commissions d'enquête conservées dans les archives du Patriarcat arménien de Jérusalem, affirme que le mandat de la commission était limité à l'appropriation illicite de biens et que la question des massacres ne faisait pas partie de leur travail d'enquête. Il cite plusieurs rapports qui en effet se référent au pillage et à la fraude, même si dans un cas, un rapport parle aussi de la répression des attaques contre les Arméniens. Edward Nathan, le consul américain à Mersin, le 6 novembre 1915, mentionne l'arrivée d'un commissaire impérial "pour enquêter sur les abus des autorités locales en ce qui concerne la prise de la propriété personnelle des Arméniens déportés". Le lieu en question ne connut pas de massacres, de sorte que le fait que cette enquête ne portait que sur le vol de biens arméniens n'infirme pas nécessairement l'existence d'enquêtes sur des meurtres dans d'autres endroits.

Talaat Pacha lui-même apporte son soutien à l'argument selon lequel les enquêtes et par conséquent la punition étaient limitées dans leur portée. Dans ses mémoires posthumes, il écrit que "dans de nombreux endroits, où la propriété et les biens des déportés furent pillés, et les Arméniens molestés, nous fîmes arrêter ceux qui en étaient responsables et les punîmes en fonction de la loi". Toutefois, ajoute-t-il, bien que beaucoup de coupables furent punis, "la plupart d'entre eux étaient indemnes". Ce groupe de délinquants incluait ce large groupe de Turcs qui insistaient pour que les Arméniens soient punis pour le massacre de musulmans innocents et leur aide aux "bandits arméniens".

Les éléments turcs ici visés étaient à courte vue, fanatiques, et pourtant sincères dans leur conviction. Le public les a encouragés, et ils eurent l'approbation générale derrière eux. Ils étaient nombreux et puissants. Leur punition ouverte et immédiate aurait suscité un grand mécontentement parmi le peuple, qui était favorable à leurs actes. Un effort pour arrêter et punir tous ces promoteurs aurait créé de l'anarchie en Anatolie à un moment où nous avions grandement besoin d'unité ... . Nous fîmes tout ce que nous pouvions, mais nous préférions remettre la solution de nos difficultés internes à après la défaite de nos ennemis extérieurs." (p. 113-114)


Sur les deux autres figures du triumvirat jeune-turc : Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque