lundi 1 août 2011

Arméniens et autres mafias en France : un phénomène inquiétant

Société
Publié le 18 juillet 2011 à 07h18
Mis à jour le 18 juillet 2011 à 07h20
Comment les mafias des pays de l’Est investissent la France

Géorgiens, Tchétchènes, Arméniens, Moldaves, Ouzbeks… ils tissent leur toile à coups de vols et de cambriolages, sans oublier les règlements de comptes, sous haute surveillance policière, inquiète du phénomène.

Une femme qui reçoit des balles de 22 long rifle dans la jambe du côté de Strasbourg. Un homme retrouvé blessé et menotté dans le coffre de sa voiture en Seine-et-Marne. Vingt arrestations dans le Sud-Ouest pour des cambriolages. Ou encore des coups de feu près de la gare de Caen. Ces faits impliquant des Géorgiens n’ont rien d’isolés. Au contraire, selon les policiers spécialisés, ils sont le signe d’une emprise croissante de la criminalité des ex-pays de l’Est, et en particulier de la Géorgie, en France.
« On n’est plus au stade d’un phénomène émergent. Ça c’était au milieu des années 2000. Depuis, le nombre d’affaires impliquant des ressortissants des ex-pays de l’Est a explosé », affirme le commissaire Dimitri Zoulas. Les chiffres parleraient d’eux-mêmes : le nombre de Géorgiens « mis en cause » dans des affaires suivies par la police ou la gendarmerie a augmenté de 33 % entre 2008 et 2010. Soit tout de même 1.650 personnes l’année dernière. « Ils ont déjà formé des groupes criminels en France », poursuit le policier qui suit de très près cette grande délinquance à la tête du Sirasco, le Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée, à la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ). Cette unité d’« intelligence » à la mode anglo-saxonne a été créée en 2009 par les directeurs généraux de la gendarmerie et de la police. Depuis, le Sirasco multiplie les notes, comme celle du 18 décembre 2009 sur la criminalité russophone, ou plus récemment, le 17 mai dernier, celle baptisée « Impact croissant de la criminalité géorgienne en France ». Pour la PJ, il convient avant tout de « centraliser les informations, parce qu’eux-mêmes sont centralisés ».

« Pour eux les prisons françaises sont des trois étoiles »

Dans les faits, pas une semaine ne passe sans que la PJ ne détecte des signes avant-coureurs de la poussée mafieuse en France. Début mai, à Nice, un Tchétchène et un Arménien sont tombés sous les balles d’un Géorgien. Trois influents protagonistes de la criminalité organisée issue de l’ex-URSS. En février 2010, un autre truand de haut vol, Vladimir Djanachia, encore un Géorgien, échappe à un traquenard à la kalachnikov du côté de Nice mais finit par succomber aux balles de tueurs à gages un mois plus tard à Marseille. Tous étaient des « vory v zakone », des « voleurs dans la loi », ces groupes criminels essentiellement géorgiens avec leur code de conduite et leurs tatouages spécifiques nés dans les prisons du Tsar puis de Staline. « Les assassinats sont des conséquences de la volonté d’implantation de ces groupes », explique la police.

Comment s’implantent-ils ? Des lois très sévères ont été votées contre eux en Russie et en Géorgie. La simple appartenance à un clan mène tout droit en prison. « D’où leur déplacement vers la France. Pour les groupes géorgiens, ce serait fou de se mettre dans le trafic de drogue ou le proxénétisme : il y a déjà des réseaux français. Il y a des niches vierges et ils n’entrent pas en conflit avec d’autres groupes criminels. Ils se sont lancés dans la délinquance d’appropriation : des cambriolages dans les commerces, les grandes surfaces, par les toits par exemple. Des vols en bandes organisées commis par des petits groupes qui sont de simples pions. » Des affaires récentes en Aquitaine, dans le Béarn, en Eure-et-Loir, à Annecy ou autour de Poitiers démontrent la présence de cambrioleurs spécialisés, tous géorgiens. Outre les casses destinés à amasser un trésor de guerre, ils abordent divers trafics. Ainsi, le mois dernier, la PJ de Lille a démantelé un gang qui importait des voitures aux compteurs trafiqués depuis la Belgique. Préjudice : plusieurs millions d’euros.
Quand ils sont arrêtés, les tribunaux appliquent un « tarif sympa, normal », dixit un policier : deux ans en moyenne, sans que les magistrats ne perçoivent systématiquement l’aspect criminalité organisée et internationale. « Par rapport à la dureté de ces personnages, les prisons françaises sont des trois étoiles ! », poursuit le policier. « “Les voleurs dans la loi” font venir des membres aguerris en France, pour poser les bases de leur organisation. Chez eux, l’importance c’est la progression hiérarchique. Le pion de base, s’il travaille bien, progressera. Ils ont une vision très revancharde. Ils ont besoin d’avoir des biens de consommation. »
Des petits ruisseaux qui forment un puissant fleuve.

Désormais, la DCPJ a la certitude de l’implantation des Géorgiens dans une douzaine de villes françaises, dont les plus importantes sont Paris, Marseille, Lyon, Rennes, Clermont-Ferrand, et bien sûr Nice. « Nice est l’épicentre, parce que située à proximité de l’Italie et de l’Espagne », dit un flic.

L’organisation des « voleurs dans la loi » est fortement hiérarchisée. « Ces groupes sont dirigés par un chef régional qui apparaît très peu, et qui lui-même obéit à un parrain international.»
Le lien pyramidal a un fondement, une dîme versée par chaque groupe local à son responsable régional : l’« obshak ». Elle est versée à hauteur de 15 % des butins engrangés. L’office de police Europol l’estime à un milliard d’euros ! « Ce sont des petits ruisseaux », mais qui forment un puissant fleuve. L’altercation armée à Caen autour d’un bar géorgien serait liée au non-paiement de la dîme : « Un type qui ne verse pas l’obshak, il meurt. Là, quelqu’un est venu spécialement de Géorgie parce qu’il ne payait pas. » Idem en 2010 à Marseille, après l’opération des polices européennes Java contre le clan Shushanasvili en 2010 qui les a déstabilisés. L’obshak n’était plus payée. Il a fallu reprendre en main. A coups de kalachnikov.
Ils investissent dans des commerces

L’Espagne et la France sont les pays les plus touchés d’Europe occidentale. « Les ramifications des branches hexagonales sont très puissantes », affirme le commissaire Zoulas. Deux grands clans ont investi l’Hexagone : Kutaisi et Usoyan. Les vory v zakone se sont d’abord implantés en Espagne où ils sont à « l’échelle 2 », selon la police. C’est-à-dire qu’il y a ancrage. Ils ont investi dans des hôtels de luxe. « Ceux de Nice, Caen ou Poitiers ne sont pas itinérants mais n’ont pas encore investi massivement dans les logements ou les commerces. En Espagne ils sont propriétaires d’hôtels de luxe. » Même si des affaires en France récentes ont montré l’existence par exemple d’un bar à Caen ou d’un garage à Lille. Des petits commerces, bars ou sandwicheries sont d’abord fréquentés uniquement par des compatriotes. Belle progression tout de même pour ces nouveaux-venus. « On a tout de même affaire à des gens qui sont arrivés en France il y a dix ans sans un sou », souligne un enquêteur.
Que va-t-il se passer maintenant ? La phase 3, c’est-à-dire l’implantation de parrains internationaux sur le territoire français, avec corruption de l’administration ? « On n’y est pas », s’exclame Dimitri Zoulas. Les différentes polices européennes ont dressé une liste internationale des « voleurs dans la loi ». Elle comporte une centaine de « leaders », des parrains qui se déplacent. « Mais les Russes en répertorient au moins 1.000 chez eux, et qui ne se déplacent pas. Le gros de leur activité reste quand même là-bas. »

Règlements de comptes en série
Le 6 mai dernier, Abdullah Erzanukayev et Edvard Margaryan sont tués par Anton Sarkisian dans un appartement du boulevard Grosso à Nice. Le premier était un chef tchétchène, à la tête des 300 familles installées dans la ville, le second un Arménien, le troisième un Géorgien. Les deux premiers « étaient à deux doigts de s’égorger en 2009 et là on les retrouve à la même table », dit un policier français. Ce soir-là, « ils n’étaient pas simplement en train de boire et manger ». En clair, on parlait business, probablement de l’« obshak », la fameuse dîme de 15 % dont les parrains locaux doivent s’acquitter et qui est le fondement des mafias caucasiennes.
Le 18 mars 2010 c’est Vladimir Djanachia, chef géorgien, qui est tué cité Bel-Air, dans la banlieue de Marseille, après avoir échappé à la mort un mois plus tôt. Plus chanceux le 3 novembre 2010, ce Géorgien blessé par balle dans le quartier de la gare à Caen, ou, le 21 juillet 2010, un de ses compatriotes, âgé de 28 ans touché au gros calibre boulevard Tsarévitch, encore à Nice.
Par Brendan Kemmet
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Source : http://www.francesoir.fr/actualite/societe/comment-mafias-des-pays-l-est-investissent-france-119479.html

Voir également : Edvard Margaryan : mort d'un "voleur dans la loi" (sic) arménien

Nice : un Arménien de Géorgie suspecté de double homicide

Arméniens et mafias étrangères en France : un état des lieux par Dimitri Zoulas