dimanche 18 septembre 2011

L'analyse de Georges Corm (juriste maronite) quant aux origines du "drame arménien"

Georges Corm, La Méditerranée, espace de conflit, espace de rêve, Paris, L'Harmattan, 2001 :

"Le bilan de l'action des puissances européennes visant à protéger les "minorités" chrétiennes et à tenter de les doter de structures étatiques, est donc pour le moins mitigé. La protection a directement entraîné un déclin démographique redoutable, voire dans certains cas et dans certains lieux une quasi disparition des communautés chrétiennes (grecs et arméniens en Anatolie et en Cilicie, Assyriens en Irak). Cette disparition est due soit à des massacres, lorsque ces communautés ont été armées par les puissances européennes avec promesse de constitution d'Etats, soit à l'émigration vers les pays européens et les Amériques." (p. 82)

"En réalité, le drame kurde, comme auparavant celui des Arméniens, réside dans les directions politiques de caractère patriarcal ou autoritaire, qui se laissent entraîner dans les jeux géopolitiques qui dépassent largement leur propre capacité d'autonomie et de compréhension des comportements des grands Etats manipulateurs. L'appui de la puissance extérieure constituant un élément indispensable du maintien et de l'accroissement du pouvoir des chefs de factions communautaires, souvent en désaccord entre eux, les communautés deviennent encore plus otages des jeux géopolitiques régionaux. Le cas dramatique des Arméniens en est une illustration ancienne ; les Kurdes, quant à eux continuent d'être victimes du jeu des puissances qu'épousent leurs chefs. Leur soulèvement généralisé en Irak au cours de la Guerre du Golfe, sur invitation de la coalition alliée, aura causé non seulement d'innombrables et vaines souffrances, mais aussi entraîné les Kurdes de Turquie dans la spirale de la violence déstabilisatrice et aggravé les antagonismes entre factions kurdes d'obédiences diverses." (p. 84)

"La protection des minorités amène au développement de tout un courant d'idées qui n'envisage la liberté politique qu'à partir d'un socle collectif communautaire. Ce n'est point la liberté individuelle qui est prônée, permettant de réaliser l'égalité des citoyens de toutes les confessions ; c'est la liberté collective d'une communauté vis-à-vis du pouvoir central, considéré exclusivement dans ses racines islamiques. Il y a dans toute la littérature européenne du XIXe siècle sur la « Question d'Orient » une confusion presque totale entre communauté religieuse et « nation » au sens ethnique étroit du terme, voire même parfois au sens racial. S'installe ainsi une forte méfiance entre communautés musulmanes souvent ignorées et méprisées des puissances européennes et communautés non-musulmanes locales, essentiellement chrétiennes, qui font l'objet de toute l'attention et la sollicitude des puissances européennes dans toutes les possessions ottomanes ; ces dernières sont transformées en communautés « clientes » des puissances et leur servent de véhicule de pénétration culturelle et économique, voire même militaire dans certains cas. Certaines communautés payeront cher cet appui, comme cela sera le cas, par exemple, pour les Arméniens ou les Assyriens d'Irak, qui feront l'objet de représailles violentes s'apparentant au génocide." (p. 99-100)

Voir également : La controverse historique autour du prétendu génocide arménien