mercredi 7 septembre 2011

Le conflit arméno-géorgien

Laurence Ritter, La longue marche des Arméniens : Histoire et devenir d'une diaspora, Paris, Robert Laffont, 2007 :

"La Géorgie multiethnique présente au sein du Caucase un modèle de société postsoviétique bien différent de celui que constitue l'Arménie, quasi monoethnique. Après les Azéris, les Arméniens constituent la plus forte minorité nationale de Géorgie. Les représentants communautaires de Tbilissi évaluent leur nombre à quatre cent mille, répartis entre la capitale et le Djavakhk, vaste région du Sud jouxtant l'Arménie et peuplée à 90 % d'Arméniens.

Toutes générations confondues, les Arméniens de Tbilissi considèrent que la ville a été le cœur de la culture arménienne." (p. 52)

"La présence arménienne au Djavakhk résulte de deux traités, en 1828 et 1830, qui donnent cette partie du Caucase à l'Empire russe en la retirant à la Perse et à l'Empire ottoman. Guidés par un évêque dont la statue trône toujours devant l'église de la ville d'Akhalkalak, les Arméniens d'Erzeroum, mais aussi de Kars ou d'Ardahan, ont peuplé cet isthme désormais russe, se plaçant sous la protection d'un empire chrétien et tournant le dos à l'Empire ottoman." (p. 58)

"Alors que la Géorgie est globalement antirusse, la russophilie arménienne est forte et a des racines historiques : le slogan « Mieux vaut les Russes que les Turcs » a légitimé la bolchevisation de l'Arménie au début des années 1920, et demeure une croyance populaire forte dans une population marquée par le génocide. Au Djavakhk comme en Arménie, les Arméniens continuent à penser leur avenir dans le giron russe, faute de pouvoir bénéficier concrètement d'une autre protection, celle de l'Europe. La Géorgie, au contraire, mise sur les Etats-Unis, tendance qui s'est accentuée après l'arrivée au pouvoir de Sahakachvili." (p. 61)

"La diaspora arménienne à Tbilissi ressemble à ce qu'on peut lire sur les Arméniens de l'élite ottomane. La nostalgie des terres perdues est compensée par l'ancienneté de la présence des Arméniens en Géorgie et la proximité immédiate de l'Arménie. La communauté de Tbilissi se sent contrainte de garder son quant-à-soi pour ne pas fragiliser sa situation, menacer les acquis collectifs et les trajectoires individuelles. Sa capacité à devenir une communauté politique conditionne l'avenir de l'ensemble des Arméniens de Géorgie. Au Djavakhk (région de Géorgie peuplée d'Arméniens) se trouverait ainsi une « masse », à Tbilissi, une « élite », quelle que soit l'appartenance sociale.

A cinq heures de route d'Erevan, Tbilissi n'est plus arménienne mais reste fondée sur la mémoire. Contrairement à ce qui se passe en diaspora, il ne s'agit pas de la mémoire du génocide, mais de celle d'une époque où les Arméniens s'étaient imposés et rayonnaient à partir de et par Tbilissi. Une image qui est cependant contestable : une célèbre nouvelle d'Hovhannes Toumanian, Krikor, permet de relativiser la grandeur passée, et rappelle que la communauté arménienne de Géorgie a toujours été soumise aux autorités locales, sur fond de rivalités, voire d'hostilité importantes entre Arméniens et Géorgiens. Opinion très répandue en Arménie qu'un Haïastantsi exprime à sa manière en disant : « Je préfère encore avoir affaire à des Azéris : eux, au moins, tu sais qu'ils sont tes ennemis. Les Géorgiens, tu ne peux jamais savoir de quel côté, chrétien ou musulman, de tes amis ou tes ennemis, ils vont se ranger. » " (p. 57-58)

"Dans le district d'Akhaltseré, les Arméniens craignent surtout la réinstallation des Turcs Meshkets, déportés, comme d'autres minorités nationales, par Staline en 1944, vers l'Ouzbékistan. Depuis la chute de l'URSS, la question de leur retour en Géorgie prend une nouvelle dimension. Le Conseil de l'Europe fait pression sur la Géorgie pour qu'elle accepte de les « rapatrier ». Selon un responsable de Virk, le rapatriement est encore modeste : pas plus de vingt et une familles meshkets seraient « réinstallées ». « Mais je crains que ce ne soit que les premières hirondelles venues en éclaireuses », explique-t-il. Un article du journal arménien du Djavakhk, Agoump, publié à Erevan, a reproduit un communiqué de deux organisations turques qui viennent de se former en Géorgie. Décrites comme « extrémistes, terroristes et musulmanes » par l'article, leur communiqué stipule : « Le Djavakhk est une terre musulmane et doit le rester. »

Pourtant, selon l'un de ces Turcs Meshkets, seules sept et non vingt et une familles de Turcs Meshkets ont été « rapatriées » dans la région. Son discours ressemble à celui des Arméniens de diaspora lorsqu'ils évoquent une réimplantation en Arménie : « Je suis venu ici vivre dans ma patrie. » Le rapatriement des Turcs Meshkets s'inscrit dans une problématique plus globale, propre à tout le Caucase, de l'équilibre entre populations chrétiennes et musulmanes. Les Arméniens du Djavakhk accusent directement l'Etat géorgien de mener une politique antiarménienne et de chercher à développer ses bonnes relations avec la Turquie. L'exemple de la prise d'autonomie du Karabagh les inspire et les rend aussi plus confiants dans leur avenir et quant à la possibilité de demander et d'obtenir l'autonomie. Cependant, la majorité de la population préfère attendre une amélioration économique plutôt que de se lancer dans une revendication d'autonomie par la force.

Les constructions identitaires des Arméniens au Djavakhk et à Tbilissi sont distinctes, voire opposées. A Tbilissi, les Arméniens se réfèrent au passé de la culture arménienne rayonnante et continuent à se définir en termes culturels et non ethniques ou politiques comme au Djavakhk. La population arménienne de Tbilissi apparaît comme une diaspora, de nombreux acteurs se décrivant d'ailleurs ainsi ; à l'opposé, le Djavakhk se présente plutôt comme une sorte d'excroissance territoriale de l'Arménie. Dans un cas, l'identité arménienne est envisagée dans un passé commun avec la Géorgie, on préfère jouer la carte de l'intégration. Dans l'autre, le peuplement arménien est le résultat d'un transfert de population qui n'a jamais été intégrée à la population locale géorgienne et qui se trouve, en fait, sous sa domination, tempérée cependant par le fait que les Arméniens restent majoritaires dans la zone." (p. 62-63)

Voir également : Caucase : Arméniens et Géorgiens face à l'Islam 

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste

L'isolement de l'Arménie se poursuit : la Géorgie fait obstruction au ravitaillement de la base militaire russe de Gyumri

Isolement régional du régime bananier arménien : Wikileaks révèle la nature exécrable des relations arméno-géorgiennes