vendredi 9 septembre 2011

Les Arméniens au Moyen-Age seldjoukide : tolérance turque et invasion kurde

Claude Cahen, La Turquie pré-ottomane, Istanbul, IFEA, 1988 : 

"Il est assez malaisé, pour un esprit habitué aux catégories mentales totalitaires du XXe siècle, de se représenter comment ont pu coexister dans l'Asie Mineure du XIIe et du XIIIe des convictions et comportements de ghâzîs et une tolérance confessionnelle supérieure à ce qui se rencontrait dans le reste de l'Islam." (p. 163)

"L'Arménie occidentale reste un pays largement arménien. Les détails manquent pour Erzerûm, bien qu'on puisse en gros l'affirmer, mais la chose est plus sûre encore pour Erzindjân, qui peut-être déjà à cette époque et en tous cas sous les Mongols et à la fin du Moyen Age aura plus d'importance qu'Erzerûm et, malgré son établissement turco-musulman, reste avant tout une grosse cité arménienne. Le sud de l'Arménie a cependant été plus entamé dès lors par des populations kurdes. Plus à l'ouest, on a vu que la politique byzantine avait arménisé partiellement la Cappadoce ; la conquête turque fit dévaler en Cilicie, où s'organisa peu à peu une principauté arménienne, des Arméniens de Cappadoce, mais non tous, et il en resta en particulier beaucoup dans le moyen Taurus et son versant méridional, à cheval sur la frontière Asie Mineure-Syrie ou Mésopotamie. On s'expliquerait mal que les Monophysites eussent maintenu au couvent de Mar Bar-Sauma, dans la montagne au sud de Malatya, la principale résidence de leur Patriarche, si les importantes communautés qu'ils avaient en haute-Mésopotamie n'avaient eu leurs prolongements en cette direction." (p. 112)

"Les relations entre Turcs et Arméniens se présentent un peu différemment des relations entre Turcs et Grecs. Bien qu'il y ait des Arméniens à Qunya [Konya], où l'on nous signale incidemment un cabaret fréquenté par eux, ils sont massés dans l'ensemble dans la moitié orientale du pays, qui n'est pas celle où les sultans résident normalement ; et ils ne sont pas épaulés par une puissance politique. Pour ces deux raisons leur rôle dans la politique seldjuqide est moindre que celui des Grecs, mais moindres aussi les difficultés avec eux, une fois passée la vague dévastatrice première. Presque toujours ils se conduisent en loyaux sujets et, se sentant convenablement traités, déplorent la mort des souverains. Là encore, il ne faut pas reporter sur le passé les sentiments qui ont pu rester d'un passé plus récent.

Sur l'Eglise arménienne, nos renseignements ne sont pas très complets. Il est certain que les grands centres de sa vie se trouvent maintenant les uns dans le petit Etat arménien qui s'émancipe peu à peu en Cilicie, les autres dans le nord-ouest adharbaydjânais qui sera englobé au XIIIe siècle dans le rovaume chrétien (mais d'une autre Eglise et d'une autre langue) des Géorgiens. La hiérarchie arménienne a cependant subsisté en Asie Mineure turque. Nous connaissons par des synodes l'existence d'évêques de Qaysariya, Malatya, Sîwâs, Niksâr, Cucusos (celui-ci parfois au pouvoir des Arméno-Ciliciens) et cette fois il n'y a aucune raison de les supposer non-résidents, puisqu'ils n'interviennent pas dans l'histoire cilicienne et qu'au contraire, par exemple, Anania de Sîwâs, fort de l'appui du sultan Kay-Kâûs, érigea de 1205 à 1209 son évêché en un anticatholicosat, cependant que l'autre catholicos, Jean VII, qui résidait à Hromgla/Rûm-Qala sur l'Euphrate, au contact des possessions ayyûbides et seldjuqides, et qui était lui aussi en conflit avec Léon Ier de Cilicie, fait également appel à Kay-Kâûs. Par ailleurs, des manuscrits encore conservés témoignent par leur écriture, occasionnellement leur enluminure, de centres culturels monastiques subsistants à Erzindjân, Erzerûm, etc. De l'époque mongole, nous avons une chronique écrite à Sîwâs. Et un médecin arménien se signale aujourd'hui encore à nous par les inscriptions arabe, arménienne et syriaque qui relatent la fondation qu'il fit d'un caravansérail (conservé) au nord de Malatya. Nous verrons, sous les Mongols, le rôle d'Erzindjân et de son évêque, et l'on a vu celui de ses artisans." (p. 171-172)

Voir également : L'Anatolie seldjoukide

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Moyen-Age : l'implication des Arméniens dans des atrocités injustement attribuées aux Mongols

Les Arméniens et Bagdad