vendredi 28 octobre 2011

Les pertes arméniennes dans l'Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale : 1,5 million de morts ou 600.000 ?

R. Khérumian, Introduction à l'anthropologie du Caucase : Les Arméniens, Paris, Paul Geuthner, 1943, p. 13-14 :

"La Grande-Arménie a cessé d'exister comme Etat indépendant au XIe siècle et l'Arménie Cilicienne — au XIVe. De ce fait, les données démographiques sur les Arméniens ne peuvent être recherchées que dans les sources turques, russes et perses. Or, si depuis la fin du siècle dernier les recensements étaient conduits en Russie avec toute la rigueur de la science statistique, il n'en était de même ni en Perse ni en Turquie (le premier recensement de la population turque fut fait en 1917 ; quant à la Perse, il n'y en a jamais eu [Tcherniakoff]), où le dénombrement de la population se faisait par des moyens approximatifs et arbitraires ; on évaluait, par exemple, le nombre des habitants de Constantinople, en divisant le poids de la farine employé par les boulangers de la ville, par la consommation théorique de pain par jour et par individu (d'après Andreossi, cité par Halbwachs). D'autre part, les données obtenues par ces procédés, ou des procédés similaires, étaient, de plus, fort souvent modifiés intentionnellement, suivant les tendances et les besoins de la politique. Il n'est pas étonnant, dès lors, que les chiffres cités par divers auteurs fassent preuve de divergences considérables (pour la même époque, Vital Guinet trouvait 840.000 Arméniens en Turquie, et Chantre : 3.006.200 !). Les seules données à peu près sûres pouvaient être puisées dans les dénombrements faits par le Patriarcat Arménien de Constantinople, selon lequel il y avait, en 1882, 2.660.000 Arméniens vivant en Turquie. Mais vers 1914, on n'en trouvait plus que 2.000.000 environ, car, par suite des persécutions qui débutèrent en 1895, commença un fort courant d'émigration, auquel il faut ajouter aussi, bien entendu, un nombre élevé de pertes en vies humaines.

La population arménienne en Russie a, par contre, sensiblement augmenté ; de 1.100.130 en 1897, elle passa à 1.636.516 en 1912 et à 1.786.794 en 1917. Il est utile de noter à ce propos que, contrairement à une opinion assez répandue, jusqu'à la guerre de 1914, et surtout jusqu'en 1895, la dispersion des Arméniens était insignifiante : 97,9 % d'Arméniens habitaient alors sur le territoire de l'Arménie historique ou dans les contrées limitrophes, et 2,1 % seulement vivaient en Europe Occidentale ou Centrale et en Amérique.

La guerre de 1914-1918 changea profondément cette situation du fait des mesures de déportation ordonnées par le gouvernement turc. D'après Gourko-Kriajine, 600.000 Arméniens périrent, victimes de ces mesures, 400.000 furent islamisés et 200.000 émigrèrent en Arménie dite « Transcaucasienne ». A ce chiffre, il faut ajouter les réfugiés en Syrie, au Liban, en Grèce, en Bulgarie, etc., de sorte qu'à présent, on ne compte que 150.000 à 300.000 Arméniens, vivant encore en Turquie (principalement à Constantinople). L'émigration arménienne, qui atteint maintenant environ 30 % de leur nombre total, est née, par conséquent, de la guerre de 1914-1918 et de ses suites."


Du même auteur (Rouben Khérumian) : Les coutumes matrimoniales des Arméniens

Voir également : La controverse historique autour du prétendu génocide arménien