vendredi 25 novembre 2011

L'alliance entre le Comité Union et Progrès et la FRA-Dachnak brouillée par l'agitation tribale kurde

Hans-Lukas Kieser, "Réformes ottomanes et cohabitation entre chrétiens et Kurdes (1839-1915)", Etudes rurales, n° 186, 2010/2, p. 52-55 :

"De nouvelles opportunités permirent après la « révolution des Jeunes-Turcs » de 1908 de résoudre les conflits entre Arméniens et Kurdes et de réparer, au moins partiellement, les crimes du passé. Le parti arménien FRA et le Comité Union et Progrès (CUP), chargés d’organiser la révolution, collaboraient désormais. La résolution de la question agraire, condition indispensable à un Etat de droit ottoman moderne, était au centre de l’accord entre les deux groupes à tendance progressiste. La reprise des idées constitutionnalistes des tanzimat fut affichée comme l’un des objectifs majeurs de la nouvelle coalition. Dans les provinces de l’Est, la restitution de la propriété foncière arménienne constituait un défi majeur à la création d’un Etat de droit. Les Arméniens optèrent pour des solutions élaborées par le gouvernement, et non par l’appareil juridique parce qu’ils ne lui faisaient pas confiance.

La FRA et le CUP envoyèrent des messagers (dont le fils d’Ubeydullah, Cheikh Abdulkadir) dans les régions kurdes afin de gagner les notables au nouveau régime. Des officiers des régiments hamidiye et des leaders kurdes furent arrêtés pour les crimes qu’ils avaient commis avant 1908. Il fut prévu que l’Etat rachète des terres pour les restituer à leurs propriétaires arméniens. Gouverneur d’Erzurum de 1909 à 1911, et membre du CUP, Celâl Bey s’investit particulièrement dans la nouvelle politique. Parfois, des milices arméniennes aidaient les forces de sécurité ottomanes à lutter contre les auteurs de délits [Reynolds 2003 : 113]. Contrairement à ce qui se passait en Cilicie, la plupart des officiers et gouverneurs des provinces orientales se montraient loyaux envers le nouvel ordre. En général, les Arméniens soutenaient davantage le nouvel ordre que ne le faisaient les musulmans. C’est pourquoi le mécontentement se dirigea avant tout contre eux [Şerif 1999 : 186-187 12 ; Kilicdagi 2005].

Celâl Bey résume ainsi la question agraire dans la province d’Erzurum :

Je voulais montrer qu’il y avait une loi égale pour tous dans le pays [...]. Des brigands prenaient par la force, ou par d’autres moyens, les terres qui leur plaisaient mais qui appartenaient à des gens plus faibles qu’eux. Autant que je me souvienne [il écrit en 1919], le chef de la tribu des Haydaranli, Kör Hüseyin Pacha, a occupé 5 ou 6 villages [...]. Une grande propriété entre Karakilise et Beyazid, que je traversais en quatre heures de voiture, faisait [de manière illégale] partie de la propriété d’un officier des régiments hamidiye. Dans bien d’autres endroits, les puissants s’étaient emparés de la propriété des impuissants. Ce qui a le plus préoccupé le gouvernement d’Erzurum a été le conflit foncier [...]. Cette question ne pouvait être résolue que si le gouvernement s’engageait. Or, si à cette époque [après 1908] cet engagement avait existé [...], il n’y aurait plus eu de cause de conflit entre les groupes [ethno-religieux]. Les deux années que j’ai passées à Erzurum comme gouverneur m’ont conforté dans l’idée que, parmi les non-musulmans, les Arméniens étaient le groupe le plus proche de nous et le plus disposé à marcher à nos côtés.

La plupart des leaders kurdes n’appréciaient pas le tournant de 1908 et s’opposaient à la dissolution des Hamidiye alaylari, structure qui avait facilité l’usurpation de la propriété arménienne.
Comme l’indiquait Janet Klein :

La peur de devoir rendre les terres qu’ils s’étaient appropriées était sans doute pour les chefs la meilleure des raisons de s’unir politiquement, de s’organiser et de promouvoir ce qui sera appelé vers 1910 « le mouvement kurde »
[2002 : 260 ; notre traduction].


Ce « mouvement national kurde » était en partie une réaction au nouveau régime du CUP, allié à la FRA. Soutenu par les Russes, il créa un comité de coordination appelé « İrşad » (« Direction »), qui comptait, parmi ses leaders, Abdurrezak, membre de la famille des Bedir Khans. Un diplomate français en poste à Erzurum rapporta que des aghas commençaient en 1910 à menacer de « passer au Caucase et se placer sous la protection russe dans le cas où la Sublime Porte ne leur donnerait pas : 1) l’assurance formelle de leur accorder pleine et entière amnistie pour tous les crimes et brigandages commis par eux durant les dix-huit dernières années ; 2) la promesse officielle de ne pas leur prendre les biens autrefois aux Arméniens et leur appartenant actuellement » [Bozarslan 1997 : 180 ; voir aussi Reynolds 2003 : 91-124].

Ainsi, une alliance solide CUP-FRA, des ressources financières, des convictions partagées et le soutien d’une communauté internationale unie étaient nécessaires à la réalisation, en Asie Mineure, d’un Etat de droit capable d’intégrer les tribus kurdes aux provinces orientales. Tous ces éléments n’étaient pas réunis en juillet 1912 lorsque la FRA mit un terme à son alliance avec le CUP. (...)

Lorsque les Etats balkaniques déclarèrent la guerre à l’Empire ottoman à l’automne 1912, le CUP, alors dans l’opposition, se repositionna en tant que parti des patriotes musulmans et turcs. (...) Pour les cadres unionistes, s’assurer le soutien des forces kurdes comptait dorénavant davantage qu’une cohabitation juste, égalitaire et pacifique, par ailleurs très difficile à réaliser. Au début de 1913, le socialiste allemand Parvus, installé à Istanbul et en contact avec des représentants turcs et des représentants arméniens, portait sur la situation le même regard que Celâl Bey : il faisait état d’une population arménienne rurale de plus en plus terrorisée par des aghas et des chefs de tribu kurdes, d’un gouvernement qui ne tenait pas ses promesses et ne punissait pas les crimes, préférant armer les Kurdes qu’il considérait comme « soutenant l’Etat [staatstragend] car musulmans ». Celâl Bey et Parvus soulignaient par ailleurs que des paysans turcs et kurdes étaient aussi victimes de cette situation.

Pourtant, tout n’était pas perdu. La diplomatie européenne s’entendit sur un véritable projet de réforme dans les provinces orientales, conformément à l’engagement pris à Berlin en 1878 et réitéré en 1894-1895. La sécurité sur le terrain devenant de plus en plus précaire, des représentants arméniens s’étaient adressés, fin 1912, à la diplomatie russe, qui élabora un plan s’appuyant sur celui de 1895. Malgré sa proximité avec le régime « Jeunes-Turcs » et son appartenance à la Triple Alliance, l’Allemagne reconsidéra sa politique jusqu’alors anti-arménienne et soutint la négociation entre la Sublime Porte, les représentants arméniens et la diplomatie russe. Ce qui aboutit à un plan révisé, signé avec réticence par le gouvernement ottoman le 8 février 1914.

Ce plan divisait les provinces orientales en deux zones, nord et sud, contrôlées par deux inspecteurs généraux issus de pays neutres, autorisait l’utilisation des langues locales dans les tribunaux et dans la publication des lois et communications officielles, préconisait la parité entre musulmans et chrétiens dans les conseils de sécurité, supprimait les Hamidiye et prévoyait que les conflits agraires soient tranchés par les inspecteurs généraux. Fort de l’appui de toutes les puissances européennes, ce plan semblait enfin promettre une cohabitation sous surveillance entre chrétiens et musulmans."

Voir également : L'antagonisme arméno-kurde

XIXe siècle : problème agraire et question arménienne dans l'Empire ottoman


Le martyre des Arméniens sous le joug féodal des Kurdes


Les racines positivistes du nationalisme révolutionnaire arménien

La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909

La position équivoque des Arméniens, notamment dachnaks, durant les Guerres balkaniques (1912-1913)

1914-1915 : la volonté de collaboration de la FRA-Dachnak avec l'Entente et contre l'Empire ottoman