vendredi 25 novembre 2011

Le choix difficile d'Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) devant le conflit arméno-kurde en Anatolie orientale

François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :

"En créant les régiments hamidiye, Abdülhamid montre clairement que, dans la question du contrôle de l'Anatolie orientale, il prend le parti des Kurdes contre les Arméniens. On aurait pu imaginer l'inverse, qu'Istanbul mise sur les Arméniens contre les Kurdes ; après tout, ces derniers, avec les révoltes qui se sont succédé tout au long du XIXe siècle, ont constitué une menace beaucoup plus grande pour l'Empire que les paysans arméniens de l'Est anatolien. Mais Abdülhamid est en train de mettre en oeuvre la politique du califat, en train d'essayer de créer, autour de l'islam, un principe d'unification pour préserver ce qui reste de l'Empire, et notamment l'Anatolie et les provinces arabes. Il note d'ailleurs qu'en toute logique, les provinces orientales de l'Asie Mineure devraient s'appeler « Kurdistan », puisque, dit-il, les Kurdes y sont plus nombreux que les Arméniens. Cependant, la mise en place des forces hamidiye est lente, elle se heurte à bien des résistances, provoque de multiples désordres et un accroissement des violences dans l'Anatolie orientale." (p. 268-269)

"Quels sont les moyens dont dispose le sultan pour s'opposer à la vague montante du nationalisme arménien ? Dans les Balkans, il peut lancer les Etats et les nationalismes les uns contre les autres : Grecs, Bulgares, Serbes, voire Roumains ont des intérêts conflictuels sur lesquels il est possible de s'appuyer et Abdülhamid est passé maître à ce jeu. En Anatolie orientale, la seule possibilité est d'utiliser les Kurdes. Mais les Kurdes eux-mêmes se sont maintes fois révoltés contre le pouvoir central au cours du XIXe siècle ; trop les renforcer peut être dangereux et c'est pourquoi le sultan cherche à les encadrer et à les contenir dans les régiments hamidiye." (p. 282)


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"Entre les mois de mai et de juin 1892, on distribua officiellement les drapeaux aux députations de 24 régiments kurdes.

Lors de la parade, les troupes régulières marchaient en premier, puis les régiments hamîdiye qui comptaient de 40 à 120 hommes. Au fil des cérémonies, on inventait une « nouvelle tradition » dans laquelle les allégeances tribales étaient sublimées par la loyauté à l'Etat ottoman et particulièrement à la personne de son souverain. Ces commandants de la périphérie étaient ainsi intégrés au cérémonial impérial, créant une nouvelle identité.

On jouait sur les effets de mise en scène et ces aspects psychologiques étaient très importants. Essentiellement composés par des Kurdes de tribus sunnites, ils comprenaient aussi un ou deux régiments formés de Turcomans. Toutefois, en 1898-1899, on projeta de recruter des Kurdes alévis du Dersim dans des régiments hamîdiye, mais d'infanterie. Quelques chefs signèrent, mais les régiments ne virent jamais le jour. Cette initiative était sans doute l'oeuvre de Zekî Paşa plus pragmatique qui cherchait aussi à enrôler des Yézidis, car le sultan privilégiait l'orthodoxie sunnite.

Poursuivant des buts multiples, ils furent un moyen de soumettre les tribus kurdes turbulentes à un certain contrôle et à « pacifier » la région, en luttant notamment contre les mouvements nationalistes arméniens. (...)

Le but ostensible de la cavalerie hamîdiye était d'ériger un rempart contre une attaque russe et d'institutionnaliser les Kurdes dans l'Empire ottoman, puisque certaines tribus avaient auparavant fait acte d'allégeance avec le tsar contre le sultan. (...)

Les hamîdiye avaient été constitués en unités de combat sur le modèle cosaque. Pour mettre à profit ce modèle, le sultan envoya un groupe d'officiers ottomans à Saint Pétersbourg afin d'étudier leur mode de combat. Ils retournèrent dans l'Empire à la fin de leur formation en 1896." (p. 123-125)


Voir également : Musa Bey, le boucher kurde des Arméniens de Muş