vendredi 4 novembre 2011

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"Le recrutement des Arméniens fut proposé dès 1839 par le commandant des forces armées Mehmed Hafiz Paşa, à concurrence d'un soldat sur vingt. Quant à Moltke, il avait proposé de former des bataillons séparés où ils pourraient accéder jusqu'au grade de commandant. Mais le principe du recrutement des non-musulmans fut adopté lors de la guerre de Crimée et l'impôt de capitation fut aboli le 14 mai 1855. Dans un premier temps, un certain nombre de non-musulmans seraient recrutés et des officiers choisis parmi eux. De même, les portes des écoles militaires leur seraient ouvertes. Mais le sultan ne donna pas son accord avant 1863. S'ils étaient trop nombreux, en contrepartie de ce service, on leur demanderait d'acquitter la taxe de rachat [bedel-i askerî]. Mais de nombreux jeunes de Roumélie s'enfuirent à la frontière de la Serbie pour se soustraire à cette nouvelle obligation. Après cette expérience peu concluante, lors de l'adoption du rescrit impérial de 1856, on décida que tous les non-musulmans s'acquitteraient de la taxe de rachat [bedel-i askerî].

L'admission des non-musulmans dans l'armée fut examinée, en 1869 et en 1870, par une commission spéciale du ministère de la Guerre présidée par le généralissime [serdâr-i ekrem] Ömer Paşa. Elle proposa de restreindre le service militaire aux Arméniens et aux Bulgares, populations chrétiennes, fidèles à l'autorité centrale. Ainsi, le projet écartait les Bosniaques, Herzégoviniens et Grecs, considérés trop turbulents et belliqueux. Le remplacement était maintenu et le nombre des chrétiens incorporés aurait été, probablement, peu nombreux, vu la relative aisance des populations chrétiennes. Le Trésor pouvait ainsi trouver une ressource au moins équivalente à celle de la taxe d'exonération [bedel-i askerî].

Toutefois, ce projet resta lettre morte, car les représentants de la communauté [millet] arménienne le rejetèrent. La question fut ajournée et la commission fut dissoute sans rien décider. Cependant, cette question resta en suspens, attendant d'être examinée à un moment plus favorable. Elle suscitait des débats passionnés dans l'opinion publique et la presse ottomane. En 1875, on modifia la perception de la taxe d'exonération des non-musulmans [bedel-i askerî]. Le firman impérial du 12 décembre 1875, qui promulguait de nouvelles réformes établissait que ceux qui avaient moins de vingt ans ou plus de quarante ans, ainsi que les infirmes en étaient dorénavant affranchis. Mais cette réforme était illusoire, puisque la quotité de l'impôt était maintenue et devait, comme par le passé, être intégralement versée au Trésor. Ainsi, le nombre des contribuables diminuait, l'assiette de l'impôt était modifiée et la part de ceux qui y restaient assujettis augmentait considérablement. Les chefs des communautés non musulmanes, à qui le firman avait été officiellement notifié, s'émurent des inconvénients de ce nouveau système et se concertèrent pour faire des représentations identiques à la Porte à ce sujet, mais en vain. Le Synode grec demanda au gouvernement le maintien du statut quo ante, tandis que plusieurs communautés bulgares adressèrent à leur Exarchat une requête visant à obtenir l'exonération entière de la taxe et l'autorisation de servir, au même titre que les musulmans dans les rangs de l'armée ottomane. Le Patriarcat arménien, moins formel dans l'expression du même voeu, terminait sa requête en ces termes : « ...Les Arméniens considèrent comme un honneur d'être admis à prouver dans les rangs de l'armée leur dévouement et leur fidélité au sultan... »

Les officiers généraux penchaient pour l'admission des non-musulmans préconisée dès 1869 par le généralissime Ömer Paşa. Une nouvelle tentative eut lieu en 1877 lors des préparatifs de la guerre russo-turque. Vingt jours après le début du conflit, le ministre de la guerre prépara un rapport qu'il envoya à la Sublime Porte, et dans lequel il demandait la création d'une force de réserve de 200.000 hommes. Au début du compte-rendu, il mentionnait que l'ensemble des forces représentait 621 bataillons, mais que seuls 300 pouvaient être opposés à l'ennemi. Les révoltes qui sévissaient au Monténégro, en Serbie et en Bosnie en étaient la cause, ainsi que la situation précaire des régions sensibles comme la Crète et la frontière perse. Une fois les réservistes de la troisième classe et de la garde territoriale appelés, cet effectif atteindrait 240.000 hommes. Le ministre de la Guerre demandait qu'on prenne des mesures exceptionnelles et proposait le recrutement des musulmans d'Istanbul et de tous les non-musulmans.

Ce projet fut soumis au conseil du cabinet [meclis-i vükelâ] où des avis très partagés se manifestèrent. Les partisans de la guerre souscrivirent à cette proposition. Pour la défendre, ils s'appuyaient sur la constitution de 1876 qui établissait l'égalité des musulmans et des non-musulmans. Ils suggérèrent de commencer le recrutement par Istanbul et de l'étendre ensuite à toutes les autres provinces [vilâyet], puis de verser les non-musulmans dans des bataillons déjà existants.

Des avis beaucoup moins progressistes s'exprimèrent également, arguant du peu de confiance et de fidélité à l'Empire qu'on devait attendre des non-musulmans. Ils firent valoir qu'il s'agissait d'un débat déjà ancien, et que, devant les réticences des communautés non-musulmanes et la fuite devant le service militaire, il avait été clôt par la perception de la taxe d'exemption [bedel-i askerî]. En outre, ils étaient aussi opposés au recrutement des Istanbouliotes d'origine. Toutefois, ces objections ne furent pas retenues et il fut décidé que tous les non-musulmans seraient mobilisés. Le sultan donna son accord, mais les représentants des communautés non musulmanes protestèrent avec tant de véhémence, qu'il fut impossible d'enrôler les non-musulmans d'Istanbul. A fortiori, ce serait chose encore plus difficile dans les autres provinces. Le conseil du cabinet [meclis-i vükelâ] dut tenir compte de ces réactions et en tira les conséquences. Il décida alors qu'on ne recruterait que la territoriale [mustahfaz]. Puis, la loi de recrutement fut modifiée par un rescrit [irade] impérial du début du mois de novembre 1903." (p. 41-44)


"Ahmed Rıza était l'un des penseurs du parti Jeune Turc. Sa conception de l'armée était celle d'un membre de l'opposition civile, haut responsable du CUP. Convaincu du rôle indispensable que l'armée aurait à jouer, il écrivit plusieurs plaidoyers en ce sens. Dans son ouvrage « Tolérance musulmane », il développait ses idées sur le rôle de la guerre, considérée comme un moteur de l'existence de l'Empire. La guerre, au cours de laquelle il était prescrit d'observer les préceptes de justice et de tolérance envers les vaincus, aurait eu une influence considérable sur le moral des vainqueurs, en exaltant chez eux les valeurs nobles de bravoure, de virilité, de respect de la discipline et de soumission à un chef dont l'autorité et les mérites étaient reconnus de tous. Ahmed Rıza voyait dans les brusques changements de l'Empire et la chute de sa puissance militaire, un risque d'affaiblissement pour le peuple. (...)

Ahmed Rıza montrait le rôle que l'armée avait à jouer dans la défense et le progrès de l'Empire dans la brochure « devoir et responsabilité du soldat » [vazife ve mes'uliyet : 'asker] (1906). Ses attributions évoluaient de la ghâzâ au patriotisme, passant de la conquête à la défense du pays. L'idéologie de la ghâzâ était abandonnée depuis longtemps déjà. Par delà la défense de l'Empire, il s'agissait de le sauver, pour empêcher son démembrement. Ahmed Rıza parlait de mort (d'une descente inexorable vers le néant), d'une recherche nécessaire des causes et de dévouement au pays par le patriotisme, au lieu de se préoccuper d'oraisons funèbres. Cette notion de défense de la patrie [vatan müdafaası] avait déjà été formulée dès l'époque des Jeunes Ottomans dans les années 1860 et était enseignée dans les écoles militaires sous l'impulsion de Süleyman Paşa. Ahmed Rıza attribuait un rôle salvateur à l'armée, exaltant les vertus d'un patriotisme naissant, à diffuser parmi toutes les strates de la population, aisées ou modestes, musulmanes et non musulmanes, sans distinction de race ou de religion. Il y expliquait le rôle que l'armée turque avait à jouer dans une révolution." (p. 211-212)


"Réforme phare du parti jeune-turc, l'incorporation des non-musulmans permettrait d'augmenter le contingent d'un quart. Le ministère de la Guerre, proposait que l'élément non-musulman atteigne 25 % de l'effectif (12,5 % de Grecs, 4,5 % d'Arméniens, 4 % de Serbes et de Bulgares et 4 % de Syriens, Levantins et Israélites). Cette réforme faisait naître les plus grands espoirs parmi les hommes politiques et les officiers. Réunissant sous les drapeaux l'ensemble des sujets ottomans, un pas en avant serait accompli sur le plan de la formation de l'unité nationale. Le passage à la confraternité des casernes serait le premier jalon formateur, en attendant l'instruction gratuite et obligatoire qui s'ensuivrait. Toutefois, il n'était pas aussi simple d'affecter ces nouvelles recrues. On répartirait les conscrits non musulmans dans des régiments déjà existant du nizâm, pour les diluer dans les corps de troupe. (...)

La loi sur la conscription des non-musulmans fut approuvée le 25 juillet 1909 par le Sénat et sanctionnée par le rescrit du 8 août 1909. La taxe d'exonération militaire était abolie à partir de l'année 1909-1910. Tous les hommes en âge de servir, musulmans ou non-musulmans, originaires des provinces autrefois exemptées, allaient tirer au sort à partir de 1909-1910 (art. 1).

Les autorités ecclésiastiques locales faisaient désormais partie du nouveau conseil de révision. Les seules exemptions maintenues concernaient les autorités religieuses. On continuait à exempter les élèves des écoles supérieures reconnues par l'Etat, les instituteurs des écoles communales officielles à un seul maître et les trois premiers professeurs des écoles primaires dans les villes.

La loi devait s'appliquer à partir de l'année 1909. On commença le recensement de la population non musulmane en vue du prochain tirage au sort à Istanbul et dans le reste de l'Empire. La lecture du firman impérial relatif à l'appel sous les drapeaux des sujets ottomans non-musulmans eut lieu au courant du mois de novembre 1909 dans les principales villes de l'Empire dans la plus grande solennité.

Mais cette perspective ne réjouissait pratiquement personne : Grecs, Serbes, Arméniens, Bulgares et Israélites. On signalait une émigration importante de jeunes gens dans tous les ports de l'Archipel et sur les principaux points de la côte de Syrie. Ce mouvement prit une telle ampleur que le gouvernement intervint pour l'enrayer.

Les officiers ottomans se lançaient dans une œuvre pédagogique pour expliquer aux soldats que les non-musulmans étaient leurs frères avec lesquels ils partageraient bientôt les charges de la vie militaire, en donnant des conférences le soir. Mais cette idée de solidarité était peu aisée à inculquer et on assista à des incidents pour contester leur incorporation. (...)

Les patriarches de différentes communautés négocièrent des conditions particulières pour leurs coreligionnaires. Le patriarche œcuménique demanda la formation de bataillons composés uniquement de chrétiens. Le grand rabbin exigea une nourriture spéciale pour les conscrits israélites. Quant au patriarche arménien, il demandait que les jeunes soldats soient enrôlés dans les garnisons de leur région d'origine. L'exarque bulgare proposait d'exempter ceux qui avaient un niveau d'éducation moyen et que les Bulgares soient dans des sections particulières dans les casernes, avec un congé le dimanche pour accomplir leurs obligations religieuses.

Cette mesure fut appliquée au début du mois de mars 1910. On appela les conscrits de cette catégorie, nés en 1884 et en 1885. La mesure devait être étendue ultérieurement aux conscrits nés en 1881, 1882 et 1883. Les jeunes soldats originaires d'Istanbul furent essentiellement intégrés dans les 2e et 3e corps d'armée. Ceux qui étaient originaires de Thrace et de Macédoine furent incorporés à proximité de leur résidence et plusieurs centaines d'entre eux versés dans différents corps de la garnison d'Istanbul.

Cet appel sous les drapeaux concernait les jeunes gens âgés de 25 et 26 ans. Beaucoup étaient mariés, ce qui causait beaucoup d'émoi dans leurs familles. Les communications officielles insistaient sur l'enthousiasme manifesté par les nouveaux conscrits lors de leur départ et sur l'accueil chaleureux des autorités militaires locales et des anciens soldats. A Adana, les désertions de recrues chrétiennes étaient nombreuses. Du 1er avril au 1er juillet 1912, 423 chrétiens s'embarquèrent à Mersin pour l'étranger. La désertion était particulièrement sensible dans certaines régions, telles la Syrie et le Lazistan. De nombreuses personnes continuaient à payer la taxe d'exonération.

Lors de la première guerre balkanique, on appela tous les réservistes chrétiens de l'active [ihtiyât] des trois plus jeunes classes instruites. On les incorporait à concurrence de 25 % de l'effectif. Le gouvernement accéda à la demande des patriarcats et du grand rabbinat : les sujets ottomans non-musulmans de 29 à 45 ans ne seraient pas convoqués." (p. 46-48)


"L'assiette du recrutement fut modifiée à cause des lourdes pertes territoriales des guerres balkaniques. Enver Paşa, le ministre de la Guerre, fit adopter la loi sur le recrutement obligatoire du 12 mai 1914 [Mukelleflyet 'askeriye kanunu muvakkati']. Pour expliquer sa position, il déclarait :

« Je n'ai pas sur cette question les mêmes idées que mon prédécesseur. Il avait fait élaborer un projet de loi que le conseil d'Etat était en train d'étudier. Je l'ai repris et je compte le modifier. Je suis d'avis que les non-musulmans doivent comme les musulmans le service militaire. On les incorporera en nombre tel que leur effectif ne dépasse jamais le 10eme de l'effectif total de l'unité. Je sais par l'expérience de la dernière guerre qu'ils peuvent faire d'excellents soldats et j'ai vu des Ottomans de race bulgare se battre vaillamment contre leurs frères de race. Ceux qui ne seront pas incorporés pour faire leur service normal paieront la taxe d'exonération mais le taux de celle-ci ne sera pas le même pour tout le monde. Chacun paiera proportionnellement à sa fortune. Ceux que leur mauvaise constitution fera dispenser du service militaire paieront aussi. La taxe ne dispensera pas de tout service, car tout le monde doit passer sous les drapeaux pour être en mesure en temps de guerre de participer à la défense du pays. Ceux qui ne feront pas le service militaire normal seront astreints à des périodes d'instruction. Il sera possible de réduire pour certains dont l'instruction militaire sera jugée nécessaire, la durée du service actif. Mais ceux-là aussi paieront une taxe proportionnellement au temps du service actif qu'ils n'auront pas effectué. »

Le projet de loi sur le recrutement fut soumis au Conseil d'Etat, qui le modifia en de nombreux points. La durée du service actif était réduite à deux ans pour l'infanterie. Il faut signaler qu'il en avait été ainsi en France en 1911." (p. 49-50)


"Après la « révolution jeune-turque », l'Ecole militaire de Harbiye fut ouverte aux élèves non-musulmans en 1910. En 1912, les premiers officiers non-musulmans furent promus à l'issue du nouveau cursus de deux ans. Sur 394 officiers, il y avait 3 Grecs, 4 Arméniens et un Israélite. L'un des Grecs était classé parmi les seize premiers, auxquels le sultan remit en cadeau une montre en or. Le sultan, le prince héritier, le ministre et les hautes autorités militaires assistaient à la cérémonie ainsi que le patriarche œcuménique, le grand rabbin et les représentants de l'exarque bulgare et du patriarche arménien. La formule du serment était la suivante :

« Sur terre, sur mer, et dans l'air, je serai toujours fidèle à mon souverain et à ma patrie. Je respecterai toujours et en toute occasion la constitution et les lois militaires. L'honneur et la gloire militaire seront pour moi plus précieux que ma propre existence. Je n'épargnerai rien, même ma vie, pour défendre ma patrie. »

Les musulmans dirent « vallâhi bi-Allâhi » sur le Coran, les chrétiens prêtèrent serment sur l'Evangile et les Israélites sur le Talmud." (p. 70-71)


Voir également : Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Le règne du "sultan rouge" (sic) Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : une "belle époque" pour les Arméniens ottomans hors d'Anatolie orientale

Le XIXe siècle, l'âge d'or des Arméniens d'Istanbul

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II), un sultan entouré d'Arméniens

Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens