vendredi 18 novembre 2011

L'émigration arménienne (FRA-Dachnak, Union arméno-géorgienne) et le fascisme italien dans les années 30

Georges Mamoulia, "L'histoire du groupe Caucase (1934-1939)", Cahiers du monde russe, 2007/1, Vol 48, p. 55-57 :

"(...) dès la fin de 1935 l’attitude d’une partie de l’émigration caucasienne à l’égard du groupe Caucase commença à se détériorer. Il n’était pas facile de surmonter la méfiance à l’égard de la Turquie profondément enracinée dans l’émigration arménienne et, à un moindre degré, dans l’émigration géorgienne. A cela il faut ajouter l’irruption sur la scène internationale des puissances ayant certes une politique étrangère antisoviétique, mais en même temps opposées aux intérêts géopolitiques d’Ankara.

L’une d’elles était l’Italie qui, le 9 mai 1936, après la conquête de l’Abyssinie, s’était proclamée empire et prétendait à une influence exclusive dans la Méditerranée. En effet, rappelons qu’en 1919 Rome avait obtenu un mandat sur les territoires turcs de la région d’Antalia, ainsi que sur la Géorgie. Les îles du Dodécanèse qui abritaient une base aéro-navale italienne se trouvaient à quelques kilomètres des côtes turques. Rome ambitionnait de jouer un rôle géopolitique important en Méditerranée orientale. Il est aisément compréhensible que l’Italie vit d’abord d’un très mauvais oeil la tentative d’Ankara d’instaurer un contrôle turc sur les détroits. Et le Japon n’ayant pas d’intérêts à long terme dans le Caucase, les émigrés de droite géorgiens et arméniens avaient toutes les raisons de lui préférer l’Italie. En cas de guerre avec l’URSS, Tokyo n’était pas capable de faire obstacle à l’expansionnisme turc. Pire encore, les Japonais pouvaient tout à fait céder le Caucase à la Turquie dans le but de priver l’URSS de sources pétrolières primordiales pour elle.

C’est à l’aile droite de l’émigration arménienne et géorgienne que l’on doit les premières initiatives de rapprochement avec l’Italie, initiatives qui s’accompagnèrent d’un renforcement des relations arméno-géorgiennes. A Paris, le 25 janvier 1936 dans le cadre du Cercle des études caucasiennes, un des leaders des nationaux-démocrates géorgiens, David (Data) Vačnadzé, fit un exposé intitulé « La Géorgie entre le Nord et le Sud, des temps les plus anciens à nos jours ». Pour Vačnadzé, dont l’exposé parut sous forme de brochure la même année, les ennemis naturels du Caucase se trouvaient tant au Nord avec la Russie qu’au Sud avec la Turquie et l’Iran. Cependant l’auteur n’osait révéler ce qu’il pensait du Japon. Sans évoquer nommément le groupe Caucase, Vačnadzé arrivait à des conclusions alarmistes. De toute évidence, il surestimait la force du rapprochement d’Ankara avec Moscou au début des années 1920 et, par ailleurs, il sous-estimait le potentiel militaire de l’URSS. Vačnadzé pensait en effet qu’après la conclusion de l’accord de Kars, les intérêts politiques de Moscou et Ankara coïncidaient à un point tel qu’

[...] en cas d’attaque par le Japon la Russie soviétique retirerait ses troupes de la Transcaucasie (à l’exception du Bakou), en confiant la défense de cette dernière à la Turquie.

Les Caucasiens devaient chercher une puissance, ou un groupe de puissances, également hostiles à Moscou et à Ankara, et capables d’assurer la défense du Caucase.

La création de l’Union arméno-géorgienne fut officiellement annoncée dans la seconde quinzaine de mai 1936, quelques semaines après la proclamation de l’empire d’Italie. Tout comme Vačnadzé, Archak Djamalian, ancien ministre des transports de l’Arménie indépendante et un des leaders du parti Dachnaktsoutioun qui avait participé de la part arménienne à la création de l’Union, avait des relations dans les cercles gouvernementaux italiens.

Des contacts non-officiels avec les cercles dirigeants italiens étaient établis depuis quelque temps déjà. Selon les archives italiennes, à l’automne 1935 Isahakian, le représentant de l’Union en Italie, avait proposé à Rome la formation d’une légion arméno-géorgienne pour participer à la guerre en Ethiopie. Les auteurs de cette initiative escomptaient que l’intervention de Rome dans les affaires de l’Afrique du Nord aboutirait à un affrontement militaire avec la Turquie en Méditerranée orientale, comme en 1911.

Probablement dans le même but, les sociaux-démocrates essayèrent aussi de nouer des contacts avec les cercles militaires de l’Italie en 1936. Après sa visite à Rome, Evgueni Gueguetchkori, ex-ministre des Affaires étrangères, adressa aux responsables italiens un mémorandum spécial au nom de l’ancien gouvernement de la Géorgie. Pour donner plus de poids à cette entreprise, le mémorandum fut personnellement transmis à l’ambassade d’Italie à Paris par Alexandre Manvelichvili, chaud partisan de la doctrine corporatisto-fasciste italienne. Manvelichvili était le chef de la faction de l’organisation Thethri Guiorgui groupée autour du journal Momavali [L’Avenir]. Cette faction comprenait essentiellement les jeunes représentants de Thethri Guiorgui qui se trouvaient en opposition à leur ancien chef, le général Leo Keresselidzé.

Officiellement les sociaux-démocrates devaient garder leurs distances par rapport à l’Union arméno-géorgienne car ils étaient tiraillés entre la nécessité d’entraîner les Arméniens dans la coopération caucasienne et la volonté de ne pas détériorer les relations avec Rassoul-Zadé, leur partenaire du pacte de Bruxelles de 1934, qui se méfiait de toutes les relations bilatérales arméno-géorgiennes. Précisons que la direction de l’Union refusait de reconnaître les frontières existantes de la Géorgie et de l’Arménie avec la Turquie.

Comme on pouvait s’y attendre, la revue Kavkaz attaqua la conception politique de l’Union. Elle rappelait qu’une politique réaliste se fondait moins sur les réminiscences historiques et les griefs passés que sur une analyse raisonnable des rapports de force avec les puissances limitrophes et une estimation lucide des possibilités réelles des peuples caucasiens. Au nom de la solidarité régionale, elle critiquait la création de blocs selon le principe religieux.

Les événements internationaux firent bientôt sombrer l’Union. Lors de la conférence internationale de Montreux, en juin-juillet 1936, la Turquie obtint une victoire diplomatique considérable avec l’aide des puissances occidentales : les restrictions du traité de Lausanne furent supprimées ; Ankara restaura son contrôle sur les détroits et ainsi sur l’accès à la mer Noire. Bien que l’Italie, évidemment mécontente de la tournure des événements, n’eût pas signé cet accord, les Caucasiens comprirent qu’il était vain de miser sur l’Italie pour réaliser leurs objectifs.

Les Italiens continuèrent quelque temps d’utiliser le nom de l’Union, probablement afin d’exercer une pression sur la Turquie. Ainsi en août 1937, un des experts italiens pour le Caucase, Lauro Mainardi, soulignait dans l’hebdomadaire Fronte Unico que seule la création d’un axe Tiflis-Erevan serait en mesure de saper l’influence de la Turquie et de l’Angleterre sur le Caucase. Soulignant que l’idéologie du parti arménien révolutionnaire Dachnaktsoutioun, à l’initiative duquel fut créée l’union, était proche du fascisme italien, l’auteur remarquait que les relations tendues entre les dachnaks et l’Eglise nationale arménienne qui se trouvait sous l’influence de l’Eglise épiscopale et des cercles conservateurs anglais, était la meilleure garantie contre l’influence britannique dans la région."

Voir également : Le parti Dachnak et l'Italie fasciste

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