jeudi 24 novembre 2011

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Nicolas Werth, "La société et la guerre dans les espaces russe et soviétique, 1914-1946", Histoire, économie & société, 2004/2, 23e année, p. 194-195 :

"Si la guerre fit remonter à la surface des déséquilibres économiques et des fractures sociales existantes, elle inaugura aussi un certain nombre de pratiques de « gestion des populations » d’une extrême violence, qui n’avaient jusqu’alors été expérimentées que dans les espaces coloniaux. L’extension démesurée de la sphère militaire, bien au-delà de la ligne du front, créa de vastes zones de non-droit soumises à la loi martiale, où les chefs d’armée mirent en pratique un certain nombre de théories, développées depuis le début du siècle dans le milieu des statisticiens militaires, sur les « populations suspectes » en temps de guerre (indigènes musulmans, Juifs et sujets russes d’origine allemande notamment). De septembre 1914 à la fin de l’année 1916, plus d’un million de citoyens de l’Empire russe, d’origine juive ou allemande, furent brutalement expulsés, voire déportés sur ordre des autorités militaires du seul fait de leur origine ethnique. Les premières expulsions massives de Juifs eurent lieu dès septembre 1914 en Pologne ; elles se prolongèrent (début 1915) en Galicie, en Courlande, dans les pays baltes, et atteignirent leur point culminant durant l’été et l’automne 1915, lorsque plusieurs centaines de milliers de Juifs furent expulsés et déportés de Biélorussie et d’Ukraine occidentale. Un sort identique s’abattit sur les colons allemands (sujets du Tsar) installés en Ukraine occidentale (Polodie, Volhydie, provinces de Ekaterinoslav et de Kherson) : près d’un demi-million d’entre eux furent expropriés et déportés. Tous ces déportés, théoriquement assignés à résidence dans un certain nombre de provinces éloignées du théâtre des opérations militaires, grossirent le flot des millions de réfugiés fuyant l’avancée des troupes ennemies, mais aussi souvent chassés de chez eux par la politique de la « terre brûlée » mise en oeuvre, notamment sur le front sud-ouest, par l’armée russe en retraite. L’exode de millions de personnes eut un effet profondément déstabilisateur sur la vie politique, économique et sociale de la Russie en guerre. La question des réfugiés révéla les carences des autorités gouvernementales, rapidement débordées dès qu’il fallut organiser et canaliser les mouvements erratiques des réfugiés et leur venir en aide. Les migrations incontrôlées et les déplacements forcés ne désorganisèrent pas seulement les transports et les circuits de distribution. Elles contraignirent les autorités à reconfigurer l’espace réservé aux Juifs en faisant éclater la « zone de résidence ». Elles perturbèrent les hiérarchies sociales et les ordres figés de la société tsariste. En ce sens, réfugiés et déplacés contribuèrent largement à faire de la Russie en guerre une « société de sables mouvants » déjà « entrée en révolution » bien avant février 1917. Quant à la pratique des déplacements forcés de populations, elle allait être largement mise en oeuvre, au cours des années suivantes, notamment par les bolcheviks."


Catherine Gousseff, "Les déplacements forcés des populations aux frontières russes occidentales (1914-1950)", in La Violence de guerre, 1914-1945. Approches comparées des deux conflits mondiaux (ouv. col.), Bruxelles, Complexe, 2002, p. 179-183 :

"Lors du déclenchement des hostilités, le gouvernement [russe] décréta la loi martiale dans les provinces de l'Ouest, en premier lieu dans les territoires situés à l'ouest de l'axe Saint-Pétersbourg/Smolensk et au sud du Dniepr. Ainsi, à partir de l'été 1914, les autorités militaires commencèrent à régir la vie des civils dans une grande partie de la Russie d'Europe et portèrent l'essentiel de la responsabilité des abus commis à l'égard des populations locales. Le début des affrontements entraîna un fort mouvement de panique, perceptible surtout dans les pays de la Vistule, les premiers exposés au conflit. A la fin de l'automne 1914, Varsovie comptait déjà près de 80 000 réfugiés en provenance de Czestochowa et d'autres régions, qui avaient fui devant les troupes ennemies. Mais indépendamment de ces mouvements spontanés, on assista, dès le début de la guerre, à des actions de déplacements forcés. Ainsi, en septembre 1914, les autorités militaires ordonnèrent à la population juive de la cité forteresse de Pulawy de quitter les lieux dans les 24 heures. Des mesures similaires furent prises dans d'autres centres des provinces de Radom, de Lublin et de Lumja. Dans bien des cas, les actions arbitraires d'expulsion s'accompagnaient de saccages des biens et d'autres formes de violences. En l'absence de moyens de transport, les familles erraient, démunies, sur les routes en quête d'un proche refuge. Selon une estimation, plus de 600 000 juifs furent victimes de ces déplacements forcés avant les nouveaux flux de l'été et de l'automne 1915. Bien que le haut commandement militaire ait nié son rôle dans ces actes de violence, arguant notamment que les soldats ne distinguaient pas le yiddish de l'allemand, son encouragement explicite à la violence par la dénonciation des juifs comme espions au service des puissances centrales accompagna toutes les opérations conduites à l'égard de cette minorité. Un membre du gouvernement alla même jusqu'à dénoncer « l'humeur pogromeuse » du chef d'état-major Januskevic, dont le nom fut l'un des plus honnis par les juifs russes de l'époque.

Les colons allemands des régions frontalières (dont le nombre fut estimé à près d'un million) furent également l'objet de fortes discriminations dès le début de la guerre. La présence, au sein de cette minorité, de nombreux mennonites soustraits au service militaire, la reconnaissance par le gouvernement allemand de la double nationalité à ceux des anciens sujets vivant hors frontières confortèrent l'argumentaire développé par le commandement militaire et relayé par la presse, selon lequel cette minorité manquait de loyauté et constituait une réserve potentielle pour l'armée ennemie. D'après l'historien S. G. Nelipovic, les mesures prises à l'encontre des colons allemands de l'Empire relevèrent directement de l'initiative des différents commandants de l'armée russe. C'est ainsi que le 22 septembre 1914, le général Apuhtin, commandant de la 68e division, ordonna de déporter les Allemands de Livonie, que le 10 octobre le général F. V. Sivers, commandant de la 10e armée, donna l'ordre d'expulser tous les Allemands des lieux d'affrontement. De même, en novembre, le général Ruzkij, commandant des armées du front du Nord-Ouest, prit la décision de déplacer les Allemands de Courlande et de Riga. Sous l'autorité du général Kurlov, les Allemands de Suwalki commencèrent à être expulsés en novembre.

Appelé, en octobre 1914, à se prononcer sur les mesures à prendre face à la minorité allemande, le gouvernement se trouva divisé et le ministre de la Guerre Suhomlinov ne parvint pas à convaincre ses homologues de la nécessité d'engager une action énergique contre les colons des régions frontalières. Début novembre, l'état-major russe, par la voix du général N. N. Januskevic, réagit vivement à la position gouvernementale et exigea que les pleins pouvoirs lui soient donnés pour expulser les Allemands des régions frontalières.

La multiplication des opérations sur les fronts Nord-Ouest et Sud-Ouest, suivie de la grande retraite de l'été et de l'automne 1915, contribua à radicaliser le comportement des autorités, civiles et militaires, face aux populations frontalières. En février 1915, le gouvernement reprit l'examen des projets de lois concernant l'expropriation des colons allemands et adopta une loi sur la limitation de leurs droits d'exploitation, qui ouvrit progressivement la voie aux déplacements de masse du printemps. 200 000 colons de Volhynie furent expulsés et leurs terres redistribuées à 40 000 réfugiés. Durant l'été 1915, les Allemands de Podolie et de la région de Kiev furent l'objet de mesures similaires. Bien que la majorité de ces actions aient eu lieu en 1915, elles se poursuivirent également par la suite. Ainsi, lors de l'offensive de Broussilov en 1916, 13 000 familles de colons allemands durent quitter sous la contrainte la Volhynie.

La reprise de la Galicie par les puissances centrales et leur avancée vers la Baltique (occupation de Vilnius en septembre 1915) entraînèrent un regain de rare violence à l'égard des juifs de ces régions, expulsés arbitrairement et jetés sur les routes, sans pouvoir pénétrer dans les provinces de l'intérieur. Dès le début du mois de mai, tous les juifs de Kaunas et de Courlande furent sommés de quitter leurs foyers. Les mesures d'expulsion se répétèrent dans toutes les zones frontalières au rythme de la retraite des armées russes. Ainsi, en septembre et octobre, les troupes forcèrent les juifs à quitter plus de 30 villes et bourgades de la province de Minsk. Ces familles expulsées se trouvèrent mêlées aux foules de réfugiés qui se déversèrent vers les provinces de Tambov, de Rjazan, de Kostroma, de Penza, et le gouvernement finit par autoriser officiellement les juifs à pénétrer dans les régions de la Russie centrale, abolissant de facto la zone de résidence, en août. L'antisémitisme latent régnant en Russie, revivifié par l'ardeur guerrière du haut commandement militaire, de même que le sentiment anti-allemand, plus conjoncturel mais particulièrement virulent compte tenu de la géopolitique du conflit, ont joué un rôle moteur dans les violences perpétrées à l'encontre des deux minorités. Celles-ci, cependant, ne furent pas les victimes exclusives des actions engagées à l'égard de la population civile. Dans le climat de confusion et de panique qui accompagna les différentes percées des armées adverses, plusieurs tactiques furent successivement envisagées et partiellement réalisées dans les territoires les plus menacés, et notamment celle de la « terre brûlée » qui consista en particulier à déplacer des zones de front tous les hommes âgés de 17 à 45 ans, afin que l'occupant ne puisse les utiliser comme main-d'œuvre. Certaines régions furent très brutalement affectées par le mouvement des armées. Ainsi, dans la région de Riga, où le commandement militaire russe contribua activement au départ de plus de 500 000 Lettons au cours de l'été 1915."



François-Georges Dreyfus, "L'art de ne pas comprendre l'histoire de l'Allemagne", La Nouvelle Revue d'Histoire, n° 40, janvier-février 2009, p. 22 :

"L'antisémitisme de l'époque wilhelmienne n'a pas le caractère discriminatoire dont parlent les auteurs : avec 1 % de la population, il y a plus de professeurs israélites titulaires de chaire que de catholiques (34 % de la population). Il y a d'ailleurs une trentaine de députés juifs au Reichstag et dans quelques Etats confédérés du IIe Reich. Le président du Consistoire israélite local siège de droit à la Chambre haute ! Au reste, nombre de Juifs (Ballin, Rathenau) font partie de l'entourage immédiat du Kaiser."