samedi 26 novembre 2011

Les tentatives de mise au pas des chefs tribaux kurdes (tourmentant notamment les paysans arméniens) par les Jeunes-Turcs

Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"En 1902, l'autorité militaire procéda, en secret, à un essai de mobilisation de quelques escadrons de cavalerie à Alaşkert, dans le vilâyet d'Erzurum.

Certains des officiers de l'armée régulière servant en Anatolie orientale étaient en fait impliqués dans les activités du Comité Union et Progrès (CUP) et se trouvaient en exil intérieur. Placés sous étroite surveillance, ils constataient les excès des chefs kurdes. Par exemple, en 1897, vingt officiers en garnison à Erzurum furent arrêtés car ils avaient été trouvés en possession de publications et de correspondances avec le CUP. Peu auparavant, un détachement de la cavalerie hamîdiye revenait d'Istanbul comblé de décorations, de cadeaux et d'argent par la bonté impériale. Alors que le nombre des officiers impliqués dans le CUP augmentait, leurs critiques à l'égard des hamîdiye et de leur chef (qui symbolisaient les travers du régime hamidien) furent de plus en plus partagées au sein du Comité. A tel point qu'ils projetèrent d'assassiner Zekî Paşa. Mais Mizanci Murad, le leader du CUP, les en aurait dissuadés.

Impopulaires, les hamîdiye faisaient l'objet de nombreuses plaintes émanant de divers segments de la société ottomane (agriculteurs, officiers de l'armée régulière et intellectuels, y compris des consuls européens, qui avaient chacun leurs propres motifs)." (p. 134)

"La proclamation de la constitution répandait aussi la liesse en Anatolie orientale. Cet appel à la liberté et à l'égalité laissait espérer la fin des pouvoirs quasi-féodaux des aga et la fin des exactions des hamîdiye. La seconde monarchie constitutionnelle sonnait le glas de l'institution militaire créée par Abdûlhamîd, les hamîdiye, qui étaient débandés. En fait, ils ne furent pas abolis, mais repris en main. En novembre 1908, le gouvernement annonçait qu'ils seraient désormais considérés comme une milice de réserve responsable de ses actes devant les juridictions civiles et militaires.

La constitution était perçue comme une menace pour tous les soutiens de l'ancien régime. Le premier à partir, dès le mois d'août, fut Zekî Paşa. Il fut remplacé par Ahmed Paşa, qui avait commandé des régiments de hamîdiye dans la région de Malazgirt. Ensuite à la fin du mois d'août, le nouveau gouvernement donna l'ordre d'arrêter Ibrâhîm Paşa (Millî). Ce dernier réussit à lever une force de 4000 à 5000 hommes, mais fut mis en difficulté par une importante force militaire ottomane qui l'encercla à Viranşehir. Il décéda lors de ces événements. La tribu des Millî, défaite par les autorités centrales, disparut comme unité de combat. Si la rapide défaite d'Ibrâhîm Pasa soulageait les populations de Diyarbakir, elle inquiétait l'ancienne classe des chefs de tribus, notabilités et şeyh, qui étaient les rouages du système hamidien. 

A l'automne 1909, un groupe de ces chefs, essentiellement d'anciens officiers hamîdiye, conduits par Hûseyîn Paşa (Hayderan) passa de l'autre côté de la frontière persane et fut accueilli par le Khân de Maku. Ils fuyaient non seulement la constitution, mais aussi des poursuites judiciaires et notamment des arriérés d'impôts non acquittés, antérieurs à l'année 1908. Certains, tel le müftî de Harput, ne prédisaient rien de moins que la fin de l'islam à l'annonce de la « révolution ».

Des şeyh commencèrent à fomenter une agitation locale, hostile au nouveau régime, fustigeant les réformistes unionistes et leur irréligion. Lors de la « contre-révolution de 1909 », des conspirations étaient ourdies à Istanbul, ainsi que dans le nord de la Syrie. Des conspirateurs se réunissaient dans le sud-est anatolien, sous l'égide d'anciens commandants hamîdiye et de şeyh." (p. 141-142)

"En 1910 le ministère de la Guerre donna l'ordre d'abolir les régiments de cavalerie des tribus sédentarisées auxquelles devaient s'appliquer les règles du recrutement. Si ces dispositions avaient été appliquées à la lettre, elles auraient réduit les effectifs de moitié. Elles le furent dans la province de Diyarbakir et une nouvelle législation vit le jour la même année. Tout d'abord, le régiments de cavalerie légère étaient formés par les tribus nomades et semi-nomades. Ensuite, on créait un nouveau régiment de cavalerie régulière tribale [aşiret nizâmiye süvari alayi]. Leurs soldats s'entraînaient avec les réservistes mais étaient détachés dans des escadrons spéciaux en temps de guerre. Il était prévu de ramener leur effectif de 64 à 24 régiments. Ces dispositions étaient une étape transitoire entre un système d'irréguliers et leur intégration dans l'armée régulière. Les exemptions d'impôt furent réduites : celle sur les moutons et la dîme furent supprimées. En 1913, il n'étaient plus que 25.

En 1914, suite à des rapports mitigés, on décida de les maintenir, mais en vue de les intégrer à l'armée régulière. D'ailleurs, ils étaient de plus en plus mis en contact avec les réguliers. Par exemple, en septembre 1910, on envoya 330 nouvelles recrues chrétiennes des Balkans à Van pour habituer les hommes des tribus à la cohabitation avec les chrétiens dans leurs rangs. Au mois d'avril 1914, on supprima quelques régiments de cavalerie dans le cadre de la réorganisation de l'armée.

Le CUP encadra et contrôla plus étroitement les chefs kurdes. Il leur infligea des peines sévères pour les intimider. Mais les pendaisons de şeyh et de chefs kurdes suscitèrent la haine. Le CUP cherchait à intégrer la périphérie dans l'espace ottoman par l'éducation, le service militaire et les autres institutions." (p. 145-146)

Voir également : L'alliance entre le Comité Union et Progrès et la FRA-Dachnak brouillée par l'agitation tribale kurde