samedi 5 novembre 2011

L'islamisation-turquisation pacifique et graduelle des Arméniens d'Anatolie sous la domination turque

Sous la domination successive de plusieurs dynasties/fédérations tribales turques (Seldjoukides, Danishmendites, Karakoyunlu, Akkoyunlu, Ottomans), une partie de la population arménienne de l'Anatolie a fait le choix, sans contrainte, de la conversion à l'islam, pour des motifs opportunistes ou sincères (efficacité du prosélytisme des ordres soufis tels que les Mevlevis). Ces conversions religieuses volontaires ont eu pour conséquence une turquisation/acculturation des intéressés.

"Les Turcs d'Asie Mineure officiellement sont musulmans, alors que les autochtones ne le sont pas. Cependant il ne faut pas absolument confondre turquisation et islamisation. Au moment de la conquête ou plus tard, pour sauver leurs terres ou pour faire carrière, pour contracter un bon mariage ou pour toute autre raison, des notables arméniens ou géorgiens d'abord, des Grecs ensuite se sont convertis à l'Islam, d'une façon qui à la longue a bien dû se traduire par une turquisation culturelle et semi-ethnique de leur descendance, mais n'implique pas forcément qu'ils aient été réellement turquisés eux-mêmes, ni aient même du tout su le turc plutôt que l'arabe ou le persan." (Claude Cahen, La Turquie pré-ottomane, Istanbul, IFEA, 1988, p. 109)

"Les constatations que nous avons faites sur la tolérance dont bénéficiaient les non-musulmans n'excluent pas que parmi ceux-ci il y ait eu un certain nombre de conversions. Laissant de côté même les cas des esclaves et celui des akhis (voir p. 154), nous apprenons de temps en temps de pures et simples conversions. Il s'en fait dans l'aristocratie, sans doute pour raisons de carrière : nous avons parlé des Gavras, des Comnènes, des épouses sultanales, parmi lesquels se rencontrent à la fois des convertis et des non-convertis. Il y en eut d'autres. Si évidentes que soient les exagérations de l'hagiographe des Mevlevis, Eflakî, lorsqu'il nous parle des conversions individuelles ou massives effectuées par la seule influence de Djalâl al-dîn Rûmî, elles ne sont pas purement imaginaires (d'ailleurs, au niveau mystique où les choses se situaient pour Djalâl al-dîn, l'adhésion était aisée, néanmoins elle n'impliquait peut-être pas toujours le véritable passage officiel d'une confession à une autre). Nous en connaissons quelques autres cas, et il y en eut peut-être même de prêtres ou de moines, occasionnellement. Il est sûr que certains milieux indigènes n'avaient au moment de l'arrivée des Turcs qu'un christianisme imparfait, et que l'isolement accru par la conquête, en affaiblissant encore ce christianisme, facilita les conversions. L'examen de certains milieux modernes laisse supposer des cas de syncrétisme remontant au Moyen Age." (Claude Cahen, ibid., p. 174-175)

"Les Turcs y sont peu nombreux [en Asie mineure] (l'historien Claude Cahen ne les estime qu'à 200 ou 300 000, ce qui me paraît faible), mais surtout ils sont nomades, bien qu'attirés par les villes dans lesquelles certains s'établissent. Ils sont étroitement mêlés à des populations grecques ou arméniennes, massivement majoritaires malgré l'exode du temps des invasions (exode réel, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance, et qui a été suivi par le retour des émigrés), et ils sont avec elles dans les meilleurs termes. Une preuve parmi d'autres ? Quand mourra à Konya, en 1273, le grand poète et mystique Djelal al-Din Rumi, le fondateur de l'ordre des Derviches tourneurs (Mevlevi), toute la population de la ville, sans distinction, l'accompagnera à sa tombe." (Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 135)

"Les Seldjoukides n'étaient pas les seuls à s'être implantés en Asie Mineure : ils n'en tenaient guère, à la fin du XIe siècle, que la grande route du Sud, celle qui, partant de l'Egée, se dirige par le nord du Taurus vers les Portes de Cilicie et ils y étaient venus, rappelons-le, par le sud-est. Cependant, depuis Mantzikert, la voie du nord-est était ouverte et elle voyait les tribus déferler en vagues successives. Devant elles avaient fui d'abord ces populations arméniennes dont nous avons parlé et qui avaient fondé la Petite Arménie de Cilicie, puis des Grecs qui se réfugièrent à l'abri des montagnes, sur le Pont-Euxin ou sur les côtes méditerranéennes. Ceux qui restèrent sur place surent préserver leur identité ou se mêlèrent progressivement aux Turcs, contribuant à leur donner de nouveaux caractères anthropologiques." (Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 188)

"En Anatolie, de façon générale, les nomades s'installèrent dans les zones où l'agriculture avait été délaissée autour des villes. Plus tard, ils furent refoulés dans les montagnes méridionales du pays où ils trouvèrent leur terrain d'estivage. En hiver, ils descendaient sur les plaines côtières de Pamphylie, de Cilicie et de l'Egée. Ces régions, jadis très fertiles, et qui peuvent se prêter à plusieurs récoltes annuelles, leur furent paradoxalement abandonnées. Leurs grandes villes antiques disparurent pour la plupart, à l'exception de certains ports, tels qu'Antalya et Sinope, que les Turcs utilisèrent pour leur commerce extérieur. Le haut plateau fut vraiment le cœur du pays seldjoukide de Rum. Là, malgré leur conservatisme, des clans se fixèrent très tôt ou passèrent du nomadisme intégral au semi-nomadisme. Mêlés à des autochtones, ils finiraient par former une des plus solides races paysannes de la terre." (Jean-Paul Roux, ibid., p. 205-206)

"Malgré la tolérance [des Seldjoukides en Anatolie], ou à cause d'elle, les conversions des indigènes à l'islam étaient nombreuses pour des raisons politiques, économiques et culturelles ou, simplement, par suite du prestige de la civilisation musulmane." (Jean-Paul Roux, ibid., p. 211)

"La Porte ne peut sans doute pas être accusée d'avoir mené une politique massive de turquisation ou d'islamisation forcée." (Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 136)

Etant donné que les Arméniens furent exclus du devşirme/devchirmé ottoman (recrutement de toute façon extrêmement restreint en lui-même), celui-ci ne saurait être retenu comme un facteur d'islamisation-turquisation (contrairement à un préjugé tenace) :

"Le recrutement [devşirme] se fit d'abord en Roumélie, puis, à partir de 1512, fut étendu à l'Anatolie. Afin de ne pas désorganiser le commerce et l'industrie, les jeunes d'Istanbul, des grandes villes et les fils des artisans ruraux en étaient exclus. Néanmoins, des parents chrétiens et même musulmans versaient des pots-de-vin pour envoyer leurs enfants à la campagne, dans l'espoir qu'ils pourraient être recrutés. Les Juifs et les Arméniens (bien que ces derniers fussent chrétiens, mais non orthodoxes) en étaient totalement exclus." (Dimitri Kitsikis, L'Empire ottoman, Paris, PUF, 1991, p. 58)

Il ne faut pas non plus confondre le devşirme ottoman avec le système des ghulam (esclaves) que subirent réellement les Arméniens de la part des Safavides d'Iran :

"La menace ottomane se fit plus nette avec l'accession au trône d'Ahmet Ier en décembre 1603. Préventivement, l'armée séfévide s'avança vers l'ouest (Kars et Erzouroum) et pratiqua la politique de la terre brûlée qui lui avait si bien réussie jusque-là. Le gros de la population, principalement arménienne, fut déporté en même temps pour n'offrir qu'un désert aux armées ottomanes qui continuaient leur progression. L'opération réussit si bien qu'une révolte éclata dans l'armée ottomane, lasse des privations, et qu'elle s'en retourna vers Van. Poursuivie par le « ghoulam » Allahverdi Khan (d'origine géorgienne) et son lieutenant Karchaqai Khan (d'origine arménienne), la troupe ottomane réussit à s'enfuir par le lac.

De cette opération préventive de dépeuplement, la version iranienne prétend que 20 000 Arméniens furent déportés en Perse, convertis de force à l'islam pour grossir les rangs des « ghoulams » au service de l'administration séfévide." (Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 146-147)

En outre, la kurdisation des Arméniens est un phénomène à distinguer, puisqu'il s'agissait ici d'enlèvements sauvages de femmes et d'enfants par les bandits tribaux kurdes :

"Les raya arméniens désarmés et inorganisés, alors que les Kurdes sont armés et organisés en chefferies, pour qui le pillage est une activité économique virile, se voient enlever leurs terres, leurs troupeaux, leurs femmes, leurs filles, et jusqu'à la vie même." (Anahide Ter Minassian, "Le mouvement révolutionnaire arménien, 1890-1903", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 14, n° 4, 1973, p. 571)

"Nomades et pillards, les Kurdes apparaissaient à la saison froide dans les vallées. Chaque tribu était sous les ordres d'un bey. Chaque bey avait ses villages arméniens qu'il taillait à son tour, réclamant sa part des récoltes, des troupeaux, de la production artisanale, la moitié de la dot versée par le fiancé. A l'occasion, les Kurdes enlevaient les jeunes filles et les enfants, ravageaient et incendiaient les villages indociles, (...)." (Yves Ternon, 1915, le génocide des Arméniens, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 19)

Sur les Hemşinli (Hémichis), Arméniens islamisés mais non turquisés, on lira : Le rejet des Hemşinli (Hémichis), Arméniens islamisés, par le nationalisme arménien

Voir également : Le processus de turquisation des populations anatoliennes

Le saviez-vous ? Comment la "Grande Arménie" s'est vidée de ses Arméniens au cours des siècles

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