mardi 15 novembre 2011

Rony Brauman (ancien président de Médecins sans frontières), pourfendeur de l'instrumentalisation inconsistante du terme de "génocide" dans le conflit du Darfour

Une démonstration tout à fait acceptable et convaincante de l'inanité du discours de l'extrémiste Bernard-Henri Lévy :


lemonde.fr : Rony Brauman sur Bernard Kouchner par azg848


"Darfour, une mobilisation tapageuse et fragile

Par Rony Brauman

Instrumentalisation du "génocide", absolutisation du conflit, dimension militaire effacée derrière l’ humanitaire : l’idéologie interventionniste noie la réalité du Darfour sous un fatras compassionnel. 9 Juin 2007.


Mouvements : Vous qui avez vu et vécu d’autres campagnes de mobilisation et d’autres crises, comment avez-vous perçu l’émergence du débat sur le Darfour en France ?

Rony Brauman : Relevons d’abord que cette campagne a commencé il y a deux ans en Europe du Nord, aux Etats-Unis et en Grande Bretagne (donc pas seulement à Washington), et que le Parlement européen s’est engagé dans ce sens-là à de nombreuses reprises puisque cinq résolutions sur le Darfour ont été adoptées entre le 16 septembre 2004 et 15 février 2007. On ne découvre pas le conflit du Darfour aujourd’hui. Ce que je critique dans cette campagne, c’est qu’elle se trompe d’enjeu en faisant de cette guerre civile un massacre d’innocents par des hordes fanatisées, un conflit génocidaire, une guerre de religions. Analyse simpliste – les méchants écrasent les gentils – pour une solution inepte – envoyer la troupe.

La réaction sur le terrain a d’emblée été un durcissement des positions, voire une radicalisation. Cela pour deux raisons emboîtées. La première c’est que pour l’opposition armée soudanaise, se voir conférer un statut de résistants existentiels, c’est-à-dire pas simplement de combattants politiques, mais de personnes luttant pour leur existence vitale, c’est une aubaine politique. C’est ce qui s’est passé au Biafra en 1968-1969 quand la France – officielle cette fois-ci, mais aidée par des groupes associatifs – a introduit le thème du génocide comme une ressource de légitimation et comme un levier diplomatique pour venir en aide à la sécession biafraise. Cette qualification avait conduit à un durcissement et à un élargissement des capacités de mobilisation de la sécession biafraise : une aide réelle, mais une aide aux plus durs, qui ont du coup refusé tout compromis avec les Nigérians qui promettaient des négociations. Par leurs positions jusqu’au-boutistes, ils ont prolongé la guerre. Cette analogie entre le Biafra de la fin des années 60 et le Darfour d’aujourd’hui révèle à quel point un discours peut produire des effets de radicalisation. A l’époque, la guérilla reprenait à son compte le terme de génocide pour rehausser son prestige interne et se donner une légitimité internationale qui augmentait ses capacités de nuisance vis-à-vis du gouvernement.

Mais revenons au Darfour. L’autre raison du durcissement est que les forces gouvernementales menaient une contre-campagne faisant des humanitaires les avant-postes d’une force d’intervention et jouaient sur les ressorts nationalistes, xénophobes, assimilant toute organisation humanitaire à une cinquième colonne d’envahisseurs. Cela conférait une vague justification à la politique de harcèlement des humanitaires qui existait déjà plus ou moins, et qui a été alors amplifiée et plus structurée.

Du point de vue de la compréhension plus générale de la crise du Darfour, l’introduction du terme de « génocide » contribuait à l’absolutisation du conflit, à ne considérer l’implication internationale qu’en terme de tout ou rien, selon ce que je pourrais appeler le « paradigme d’Auschwitz » qui nous dit qu’il est immoral de distribuer des couvertures et des vivres à des gens qui vont être gazés. Dans une telle représentation, les actions des humanitaires sont inévitablement assimilées à une participation à l’effacement du crime, à son travestissement, donc à une complicité avec les bourreaux. Par ailleurs, en cas d’intervention, accroître les personnels et les dispositifs de secours sur le terrain, c’est se rendre plus vulnérables, parce que les équipes humanitaires sont des otages potentiels dont la présence, dans le contexte d’une confrontation militaire, crée alors des zones de faiblesse. Préparer sérieusement une intervention implique donc de diminuer fortement, voire de suspendre totalement, le dispositif d’assistance. Or deux millions de personnes dépendent pour leur existence de la bonne marche des secours. Vous remarquerez qu’en dépit de l’existence de cet énorme dispositif de secours (qui mobilise 13.000 personnes travaillant pour 80 ONG et des agences de l’ONU), les partisans d’une intervention parlent sans cesse d’un « massacre à huis-clos ».

L’autre aspect du problème posé par l’actuelle campagne de mobilisation autour du Darfour, c’est l’emploi d’une rhétorique humanitaire qui efface les problèmes d’une opération militaire à coup de mots rassurants : « sécurité », « protection des civils et des équipes humanitaires », « solidarité », « plus jamais ça », « interposition »… Un tel vocabulaire dissimule la réalité de l’intervention armée, il la noie dans un fatras compassionnel qui fait perdre de vue que c’est d’une posture de guerre que l’on parle en fait et que ce sont des combattants qui doivent être envoyés là-bas. J’imagine ces troupes sur un territoire vaste qu’elles ne connaissent pas, confrontées à des groupes déterminés à leur faire la peau… la situation tournerait inévitablement au chaos, à la dissémination encore accrue de la violence, pour un résultat dont la Somalie et l’Irak, à des échelles et avec des enjeux différents, nous montrent bien l’exemple. Imposer la présence de Casques bleus au Darfour, c’est se condamner à faire la guerre et la perdre. C’est aussi ouvrir une boite de Pandore : avec cette idéologie interventionniste, pourquoi ne pas aller rétablir l’ordre au Zimbabwe, en Corée du Nord et pourquoi pas en Irak, où il y a bien plus de morts ! Relevons au passage que ce sont à peu près les mêmes qui défendaient l’intervention alliée en Irak en 2003 et qui semblent oublier que l’intervention qu’ils ont promue a provoqué, par le chaos qu’elle a installé, bien plus de victimes que ce qu’ils dénoncent au Soudan."

Source : http://www.mouvements.info/Darfour-une-mobilisation-tapageuse.html


Il n'est pas anodin de signaler que les extrémistes ethnicistes arméniens se sont fait "fièrement" les complices de cette opération médiatique outrancière, ainsi Séta Papazian a pu affirmer avec impudeur :

"Durant tout le week-end des 21 et 22 avril 2007, le Collectif VAN a mené sur le Parvis de Notre-Dame à Paris, une action de sensibilisation intitulée "D'un génocide à l'autre : 1915 mains pour le Darfour". Cette action annoncée en pleine page dans le quotidien Libération du 20 avril 2007, a drainé plus de 4000 visiteurs de tous horizons. (...)

Ces stèles formaient un cercle de 16 mètres de diamètre au centre duquel se dressait un cube présentant 8 mètres de toile tendue, dédié au génocide en cours au Darfour."

Source : http://www.urgencedarfour.info/index.php?module=Pagesetter&func=printpub&tid=10010&pid=10

Voir également : Nicolas Stoquer, président du parti gaulliste RPF, analyse de manière remarquable l'idéologie victimaire et la généralisation perverse du qualificatif de "génocide" dans les cas arménien et tutsi

L'historien Pierre Nora réprouve énergiquement les agissements du lobby arménien en France