dimanche 4 décembre 2011

Anatolie antique : l'emprise des envahisseurs arméniens sur les indigènes ourartéens

Claire Mouradian, L'Arménie, Paris, PUF, 2009, p. 10-11 :

"A cheval sur ces deux foyers de la révolution du Néolithique (naissance de l'agriculture et de la métallurgie) que sont le Caucase et la Mésopotamie, le plateau arménien, peuplé depuis l'expansion de l'homme primitif en Asie antérieure (Paléolithique inférieur), entre dans l'aire des civilisations anciennes de la région, comme celle des Hourrites (v. 2300 av. J.-C.), dont les origines se perdent dans la préhistoire. Les annales des rois assyriens et hittites y mentionnent un royaume de Mitanni (v. 1 600), puis une confédération tribale de Naïri (v. 1300-900) qu'ils essayent de conquérir. Les fouilles récentes témoignent de l'apparition des formes premières d'Etat à la fin du IIIe millénaire av. J.-C. et éclairent une originale culture kouro-araxienne. Au IXe siècle, le recul temporaire de l'Empire assyrien favorise l'émergence du royaume d'Ourartou – son nom assyrien devenu l' « Ararat » de l'Ancien Testament hébraïque – ou royaume de Van (capitale Touchpa), qui englobe Naïri, se dote d'une monarchie militaire unique, mais reste assez décentralisé.

Ce n'est qu'au XXe siècle que les premières fouilles archéologiques ont commencé à éclairer une civilisation entourée de légendes et encore assez méconnue, faute d'avoir exploré tous les sites ourartéens dont une partie se trouve en Turquie et en raison de l'attention portée aux places fortes, aux palais et aux temples, au détriment de l'habitat. Rares et discrètes, les inscriptions en caractères cunéiformes retrouvées ne permettent pas d'établir la liste complète des rois. Citons seulement Aramê (début du IXe siècle), en qui certains voient le premier roi d'Arménie de la généalogie traditionnelle des chroniqueurs médiévaux, le légendaire Ara le Bel, qui suscita la folle passion de l'Assyrienne Sémiramis, ou Arguichti Ier (v. 785-764), grand conquérant et bâtisseur de la forteresse d'Erébouni (v. 783) sur le site de Erévan, dont le règne marque l'apogée du royaume.

Au VIIIe siècle, avec le déclin de l'Assyrie, l'Ourartou devient la puissance régionale dominante, gagnant des territoires sur les Assyriens, puis les Mèdes, s'emparant d'une partie du Caucase et de l'Iran du Nord. Le pays se couvre alors d'un réseau de puissantes citadelles à l'architecture cyclopéenne gardant les routes, ébauche de vie urbaine, avec des palais aux salles à colonnes ouvertes ou fermées et une décoration d'inspiration assyrienne. Une agriculture irriguée se développe (certains canaux ont survécu). La viticulture semble avoir joué un rôle important, ainsi que l'élevage notamment des chevaux. Des vestiges du travail des métaux (bronze, or) – armements, objets d'apparat, mobiliers – et d'une poterie rouge polie et brunie nous sont parvenus, dont certains découverts jusqu'en Italie étrusque et en Grèce (Olympie, Delphes, Samos, Athènes, Chypre). La religion syncrétique (éléments indigènes, indo-européens et assyriens) s'organise dans des temples autour du culte du dieu de la guerre, Khaldi, du dieu de l'orage et des forces naturelles, Teïcheba, et du dieu du Soleil, Shivini. On a retrouvé des éléments du culte des morts (inhumation des rois dans des tombeaux à chambres, sacrifices d'animaux, offrandes de vaisselle), et des traces d'un culte des arbres (murmures des feuilles au vent interprétés comme oracles).

Pris entre les assauts des Cimmériens et des Assyriens, l'Ourartou devient vassal de l'Assyrie, puis, après la destruction de Ninive (612), de l'empire des Mèdes (v. 605-585), avant de disparaître, dans des circonstances mal connues, mélange de luttes intestines et d'attaques extérieures. C'est sans doute dans cette période que les Arméniens, déjà présents depuis la fin du VIIe siècle, affirment leur emprise sur les Ourartéens (les Alarodiens ou Khaldes des auteurs grecs) et sur le pays auquel ils donnent leur nom."

Voir également : Comme les Iraniens, les Arméniens ont une identité issue de l'expansion brutale des Indo-Européens

La réfutation des allégations aberrantes des Arméniens sur leur soi-disant origine thraço-phrygienne

Les Grecs, des nouveaux venus dans l'Anatolie antique

Le saviez-vous ? Comment la "Grande Arménie" s'est vidée de ses Arméniens au cours des siècles

L'islamisation-turquisation pacifique et graduelle des Arméniens d'Anatolie sous la domination turque

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