vendredi 2 décembre 2011

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues

Bernard Lewis, Islam et laïcité. La naissance de la Turquie moderne, Paris, Fayard, 1988, p. 311-312 :

"Avec le déclin manifeste de la puissance ottomane et la montée de l'influence européenne au XIXe siècle, la situation des Ottomans non-musulmans empira de manière catastrophique. Les relations matérielles entre musulmans et chrétiens se transformèrent radicalement. L'ancien lien, mutuellement accepté, entre musulmans et zimmî, qui valait à ces derniers un statut et des droits précis et reconnus, fut sapé et détruit par des idées et des ambitions nouvelles. Les principes libéraux exigeaient des Turcs qu'ils accordent aux peuples assujettis la pleine égalité des droits dans l'Empire ; les principes nationaux autorisaient ces peuples à se rebeller contre lui pour fonder des Etats indépendants ; les principes chrétiens et impériaux inclinaient les prétentions tant à la citoyenneté qu'à la sécession. Dans ces conditions, comment la suspicion, la peur, la haine (et parfois, pourrions-nous ajouter, les exemples que donnait l'Occident de son intolérance) n'auraient-elles pas transformé l'attitude des Turcs envers les peuples assujettis ? La faiblesse et les hésitations des Turcs face à l'invasion étrangère et à la rébellion intérieure aboutirent souvent à une oppression et des brutalités terribles.

Particulièrement tragique fut le cas des Arméniens qui, au début du XIXe siècle, étaient encore appelés le
Millet-i Sadika, la communauté loyale, et dont un visiteur français bien informé disait que c'était la minorité la plus fidèle à l'Empire ottoman et celle en qui les Turcs avaient le plus confiance. Tout commença à changer avec la conquête russe du Caucase dans le premier quart du XIXe siècle ; et la création à la frontière orientale de l'Empire d'une Arménie russe où l'Eglise arménienne était reconnue, où des gouverneurs et des généraux arméniens administraient les provinces et commandaient les armées. L'influence politique et culturelle de l'Arménie russe, d'une part, et, d'autre part, les nouvelles idées nationales et libérales venant d'Europe touchèrent puissamment les Arméniens ottomans, en particulier les classes moyennes en plein essor, et encouragèrent le développement d'un mouvement nationaliste arménien aussi ardent qu'actif.

Aux yeux des Turcs, cette menace sécessionniste arménienne apparaissait la plus redoutable de toutes.
Ils pouvaient encore, tout à regret que ce fût, abandonner leurs conquêtes serbes, bulgares, albanaises et grecques pour rapprocher de chez eux les frontières de l'Empire. Mais les Arméniens, qui s'étendaient à travers la Turquie d'Asie depuis la frontière du Caucase jusqu'à la côte méditerranéenne, étaient implantés en plein coeur de la patrie turque ; et renoncer à ces régions aurait signifié plus que le tronçonnement : la dissolution de l'Etat turc. Depuis des siècles, les villages turcs et arméniens, inextricablement mêlés, vivaient en bon voisinage, et voilà que s'engagea entre eux une lutte désespérée, lutte entre deux nations pour la possession d'une seule patrie qui s'acheva par les terribles tueries de 1915, dans laquelle périrent un et demi million d'Arméniens, selon certaines estimations [allégations arméniennes], et un nombre inconnu de Turcs."

 
Vincent Monteil, Les musulmans soviétiques, Paris, Le Seuil, 1982, p. 215 :

"
On rappelle, régulièrement, en Europe, le « génocide » des Arméniens, dont un million (chiffre invérifiable) aurait été exterminé en 1915. En réalité, la majeure partie des Arméniens de Turquie, jugée inassimilable, a été déportée, jetée sur les routes de l'exil. C'est un sujet propre à susciter la haine religieuse et « raciale » anti-turque : ne parle-t-on pas de « martyrisés avec méthode et fureur », d'une « suppression délibérée », de « crime parfait » ? Un professeur français, Jean Savard, s'est fait l'avocat de la défense : « En 1915, écrit-il, une armée ottomane conduite par Enver pacha, homme fort du triumvirat au pouvoir à Constantinople, avait été taillée en pièces par une armée russe qui avait envahi les provinces orientales de l'Anatolie. Le réflexe du sultan fut de détourner contre les Arméniens l'amertume du peuple turc. Réflexe criminel facilité par les imprudences de l'Entente. La Porte savait en effet que les buts de guerre des alliés comportaient le démembrement de l'Anatolie entre la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, la Grèce... et l'Arménie érigée en Etat indépendant. Nourrir semblable dessein, alors que la victoire n'était pas encore en vue, était livrer les Arméniens à la vindicte du sultan. Cette vindicte fut un massacre, mais grande fut la responsabilité de notre diplomatie. (...) » " 


Robert Mantran, Histoire de la Turquie, Paris, PUF, 1988, p. 108-109 :

"A l'est, une expédition conduite par Enver dans la région du Caucase se termine par une grave défaite (décembre 1914) ; l'offensive russe qui suit bénéficie de l'appui des populations arméniennes locales ; durant l'hiver et le printemps, des exactions et des massacres sont commis contre les habitants turcs et un Etat arménien est même crée autour de Van (mai 1915) ; devant la menace de l'extension de la sécession arménienne, le gouvernement ottoman ordonne en mai 1915 l'évacuation des populations arméniennes des régions de Van, Bitlis et Erzouroum vers l'Irak et des populations de Cilicie et de Syrie du Nord vers la Syrie centrale. Bien que des garanties légales aient été données aux Arméniens sur leur retour dans leurs zones d'habitation et sur la sauvegarde de leurs biens, ces garanties n'ont pas été respectées par certains militaires ; en juillet 1915 la reconquête par les Ottomans des territoires perdus s'accompagne de violences et de vengeances : l'évacuation et la reprise en main ont provoqué la mort de milliers d'Arméniens. La révolution russe arrête les opérations dans ces régions et un armistice est conclu avec la Russie le 7 décembre 1917." 


Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 328-330 :

"Qu'en 1915 il y ait eu génocide (comme beaucoup, avec les Arméniens, l'affirment) ou massacres (comme, avec les Turcs, d'autres le soutiennent), ce sur quoi les historiens ne se sont pas mis d'accord, la tragédie arménienne est l'une des plus atroces de la lutte millénaire entre l'islam et la chrétienté. Ce qui est certain, c'est qu'il ne restait plus en Turquie à la fin des hostilités que 70 000 des ressortissants d'un peuple qui y avait été si nombreux : combien étaient morts ? combien avaient émigré ? Les uns avancent le chiffre de 1,5 million de victimes, les autres n'en dénombrent que 300 000. Même si la vérité, comme c'est si souvent le cas, se situe entre les deux estimations, elle touche à l'intolérable.

Pendant des siècles, les relations entre les communautés arméniennes, turques et kurdes avaient été acceptables, mais elles avaient commencé à se gâter au XIXe siècle avec l'éveil du nationalisme et l'accession à l'indépendance des Grecs, des Serbes et autres Bulgares. Puisque tous les peuples chrétiens soumis à l'Empire ottoman étaient devenus libres, l'Arménie ne devait-elle pas aussi le devenir ? Elle avait tendance à le penser et il ne manquait pas de gens à l'étranger pour l'y encourager. Dès la guerre russo-turque de 1877-1878, l'armée russe, où servaient des généraux arméniens, avait été reçue en libératrice à Kars, Hakkari, Batoum. En 1894-1896, des mouvements insurrectionnels avaient éclaté en Anatolie orientale et avaient eu des répercussions dans tout l'Empire. Les Turcs les avaient réprimés sans pitié, tuant de 100 000 à 200 000 personnes, et en faisant fuir à peu près autant à l'étranger. Pour attirer l'attention du monde qui se montrait d'une indifférence totale devant ce drame, un commando arménien avait occupé le siège central de la Banque ottomane à Istanbul.

Il est à peu près certain que les Turcs, qui traversaient en 1915 des heures difficiles sur le front oriental, eurent le sentiment que leurs sujets chrétiens n'étaient pas sûrs, que beaucoup d'entre eux les trahissaient. Atatürk (qu'on ne peut pas accuser de fanatisme musulman en ces jours de 1927 où il entend insérer la Turquie dans la civilisation européenne) déclare dans son Discours-fleuve (Nutuk), en se replaçant au temps de la guerre : « Partout dans le pays, les éléments chrétiens travaillent ouvertement ou clandestinement pour leur propre intérêt. » Et c'est un fait que les Russes proclamaient qu'ils seraient reçus à bras ouverts par les Arméniens d'Anatolie. Et c'en est un autre que des Arméniens avaient pris parti pour eux, notamment à Van où les combats avaient été particulièrement violents (la ville rasée, dont les monuments n'ont jamais été reconstruits, en porte encore la trace), où ils avaient tué des dizaines de milliers d'habitants."


Xavier de Planhol, Minorités en Islam : géographie politique et sociale, Paris, Flammarion, 1997, p. 393-395 :

"Le passage à une stratégie militante de groupes jadis sécessionnistes lorsqu'ils durent s'intégrer à la société globale était un développement naturel. L'était beaucoup moins celui qui conduisait à un tel comportement des communautés dont toutes les traditions avaient été fondées sur l'insertion et la cohabitation pacifique. (...)

Il était réservé à la « nation fidèle » (voir p. 240) de donner le signal de ces changements d'objectif, et de provoquer ainsi, avec le drame de 1915-1917, une des plus grandes tragédies humaines du XXe siècle. Comment cela fut-il possible ? La réponse tient en une phrase : ce fut le résultat de l'émergence du nationalisme arménien, lui-même contrecoup de la pénétration des idées européennes, et même parfois produit direct de l'influence extérieure. Les débuts furent tardifs. Bien qu'une situation nouvelle ait été créée à partir de l'arrivée des Russes en Transcaucasie au début du XIXe siècle et de la création dans l'Empire d'une Arménie russe administrée par des gouverneurs et généraux arméniens, rien de sérieux n'était encore apparu dans les trois premiers quarts du siècle. La première « révolte » de Zeïtoun, grosse agglomération arménienne du Taurus cilicien, en 1862, n'avait été qu'un épisode inscrit dans la soumission générale de ces montagnes difficiles à l'autorité du gouvernement central, qui y était jusque-là à peu près ignorée. Mais, tandis que les Arméniens au service du sultan continuaient d'occuper une place importante dans la vie et l'administration de l'Empire, des ferments nouveaux étaient introduits par une nouvelle génération éduquée en Europe à partir de l'époque des réformes. Dans les années 1860-1880, les associations qui se constituèrent au sein de la communauté arménienne restèrent encore essentiellement culturelles et philanthropiques. Cependant, après les succès des nationalités balkaniques concrétisés au congrès de Berlin en 1878, la question arménienne se trouva subitement posée et les années suivantes virent proliférer les mouvements indépendantistes, plus ou moins associés à des idéologies socialistes et révolutionnaires : « Société de la Croix-Noire » à Van en 1878 ; organisation des « Protecteurs de la Mère Patrie » à Erzurum en 1881  ; parti Armenakan en France en 1885  ; parti Hentchak à Genève en 1887 ; fédération révolutionnaire Dachnak sans doute au même lieu en 1890 ; qui organisèrent activement en Anatolie orientale, à partir du territoire russe, l'armement de la population arménienne, et cela malgré les réticences mêmes du gouvernement tsariste qui pratiquait à cette époque en Arménie une vigoureuse politique de centralisation. La situation était désormais mûre pour une multiplication d'incidents fomentés par des agitateurs appartenant à ces divers mouvements et contre les souhaits évidents, à l'origine, de la grande majorité de la population arménienne elle-même. Avec la rébellion d'Erzurum en 1890, suivie de la manifestation organisée par le Hentchak à Kum Kapi à Istanbul, s'ouvrait l'engrenage des événements (première insurrection de Sasun en 1894 ; seconde révolte de Zeïtoun en 1895 ; grands massacres de Van et d'Istanbul en 1895-1896 ; seconde révolte de Sassoun en 1904 ; massacres d'Adana en 1909, etc.) qui allaient aboutir à la tragédie de 1915, lorsque, devant l'état insurrectionnel de la population arménienne et l'assistance qu'elle apportait aux troupes russes, le gouvernement ottoman ordonna sa déportation en masse vers les provinces méridionales, provoquant la mort d'au minimum plusieurs centaines de milliers de personnes à la suite de massacres et mauvais traitements."



Paul Dumont, "La mort d'un empire (1908-1923)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 624-625 :

"Il importe cependant de souligner que les communautés arméniennes ne sont pas les seules à avoir été laminées par le fléau de la guerre. Au printemps de 1915, l'armée tsariste s'est avancée dans la région du lac de Van, entraînant dans son sillage des bataillons de volontaires constitués d'Arméniens du Caucase et de la Turquie. Les Ottomans ne parviendront à repousser ces forces russo-arméniennes que vers le début de juillet. Dans l'intervalle, des dizaines de milliers de musulmans (mais aussi, au gré des fluctuations des opérations militaires, un très grand nombre de chrétiens) ont été exterminés ou n'ont trouvé le salut que dans la fuite. Même scénario quelques mois plus tard, lorsque les Russes enlèvent Erzurum (février 1916) et occupent progressivement une bonne partie de l'Anatolie orientale, poussant leurs troupes vers Much au sud et, au nord, jusqu'à Trabzon (prise en avril) et Erzindjan (juillet). Cette fois encore, les populations musulmanes paieront un lourd tribut à l'affrontement intercommunautaire. Les statistiques de l'après-guerre font apparaître, pour chacune des provinces soumises à l'occupation russe et aux actes de vengeance des milices arméniennes, un important déficit démographique (totalisant plusieurs centaines de milliers d'âmes) dû pour une bonne part aux massacres perpétrés par l'ennemi."



Gilles Veinstein, "Trois questions sur un massacre", L'Histoire, n° 187, avril 1995, p. 40-41 :

"Le 1er juin 1915, le gouvernement ottoman, qui relevait alors du Comité Union et Progrès (CUP), porté au pouvoir par la révolution « jeune-turque » de 1908, ordonna le transfert des Arméniens d'Anatolie centrale et orientale vers la Syrie, encore possession ottomane à cette époque. Tous les Arméniens ottomans n'étaient pas compris dans la mesure : ceux d'Istanbul et d'Izmir en étaient exclus, de même, bien entendu, que ceux de Syrie. Le gouvernement « jeune-turc » était alors plongé dans la Première Guerre mondiale ; et il se trouvait en très mauvaise posture. Les Arméniens avaient formé sept unités de volontaires Arméniens aux côtés de l'armée russe. En outre, des populations arméniennes s'étaient soulevées en Anatolie, notamment à Van, au Nord-Est, et à Zeïtoun en Cilicie.

C'est au cours de ces opérations de transfert que périrent un nombre immense d'Arméniens. Cette tragédie fut la résultante d'une multiplicité d'événements qui se déroulèrent dans différents lieux en 1915 et 1916, et dans lesquels l'horreur prit des formes très diverses. Les épreuves, la malnutrition, les conditions d'hygiène, les épidémies rendent compte d'une partie des décès, mais il faut faire également leur part aux massacres qui constituent des crimes contre l'humanité caractérisés. Ceux-ci étaient dus à des règlements de compte intercommunautaires dans lesquels il faut signaler une part active des Kurdes et pas seulement des Turcs ; à des opérations de pillage lancées contre les convois, mais aussi aux agissements des militaires chargés de l'encadrement ; en outre, il est incontestable, dans certains cas au moins, que les crimes étaient perpétrés avec la coopération ouverte ou tacite des autorités locales.

La réalité des massacres, et même leur ampleur ne sont mis en question par personne, y compris en Turquie. En fait, la controverse porte sur trois points principaux, de nature fort différente. En premier lieu, le chiffre d'un million et demi de victimes qui figure sur le monument commémoratif de Marseille, et qui est rituellement répété, est aujourd'hui rejeté par de nombreux historiens, proches ou non des thèses officielles turques. Loin d'être le plus minimaliste, le démographe américain Justin McCarthy, par exemple, estime que l'ensemble des Arméniens d'Anatolie ne dépassait pas un million et demi de personnes à la veille du conflit mondial, et que, compte tenu du chiffre des rescapés, environ 600 000 Arméniens auraient péri en Anatolie en 1915, soit près de la moitié de la communauté.

Deuxième point : il y eut aussi de très nombreuses victimes parmi les musulmans tout au long de la guerre, du fait des combats mais aussi des actions menées contre eux par des Arméniens, dans un contexte de rivalité ethnique et nationale. S'il y a des victimes oubliées, ce sont bien celles-là, et les Turcs d'aujourd'hui sont en droit de dénoncer la partialité de l'opinion occidentale à cet égard. Est-ce parce qu'il ne s'agissait que de musulmans qu'on les néglige, ou bien parce qu'on estimerait implicitement que le succès final de leurs congénères les prive du statut de martyrs ? Quel regard porterions-nous donc sur les mêmes faits, si les choses avaient tourné autrement, si les Arméniens avaient finalement fondé, sur les décombres ottomanes, un Etat durable en Anatolie ?

Mais le dernier point, crucial, du débat, par ses implications juridiques et politiques, est de savoir si les massacres perpétrés contre les Arméniens le furent sur ordre du gouvernement jeune-turc, si les transferts n'ont été qu'un leurre pour une entreprise systématique d'extermination, mise en oeuvre selon des modalités diverses, mais décidée, planifiée, téléguidée au niveau gouvernemental, ou si les Jeunes-Turcs furent seulement coupables d'avoir imprudemment déclenché des déplacements qui finirent en hécatombes. Le seul fait de poser la question peut sembler absurde et scandaleux. Il est vrai que l'implication étatique est un préalable à la pleine application à la tragédie arménienne du terme de génocide, tel qu'il a été forgé en 1944 et défini par le procès de Nuremberg et la convention des Nations Unies de 1948.

Il faut pourtant admettre qu'on ne dispose pas jusqu'à présent de preuve de cette implication gouvernementale. Les documents produits par les Arméniens, des ordres de Talaat Pacha, ministre de l'Intérieur, et d'autres hauts officiels ottomans ordonnant explicitement le massacre des hommes, des femmes, et des enfants arméniens, désignés comme « documents Andonian », du nom de leur éditeur, n'étaient que des faux, comme la critique historique l'a prouvé par la suite. Sans doute trouve-t-on dans le réquisitoire de la cour martiale chargée de juger les gouvernants jeunes-turcs après leur chute, à Istanbul en 1919, des accusations accablantes contre leurs "formations spéciales" dont les Arméniens n'auraient d'ailleurs été que des victimes parmi d'autres, y compris chez les Turcs eux-mêmes. On ne peut ignorer ces dénonciations précises, ni les prendre non plus comme argent comptant, eu égard au caractère éminemment politique de ce procès : il était intenté contre un gouvernement révolutionnaire qui avait conduit le pays au désastre, par ses adversaires lui succédant au pouvoir et, qui plus est, sous la coupe des Alliés. McCarthy parle de deux millions et demi de victimes musulmanes (principalement turques) pour l'ensemble de la guerre en Anatolie de 1914 à 1922, dont un million pour la seule zone des « vilayet arméniens ».

Faute de preuve décisive, les historiens défenseurs des thèses arméniennes mettent en avant plusieurs témoignages contemporains, émanant de rescapés, de diplomates et de missionnaires étrangers de diverses origines. Ceux-ci sont loin d'être négligeables et sont même dans les meilleurs cas irremplaçables. Pour autant, tout historien rigoureux connaît les limites d'un témoignage (d'autant plus susceptible d'exprimer un point de vue « engagé » dans un contexte de conflit généralisé). (...)

Au demeurant, quels que soient les indices qu'on estimera pouvoir en tirer en faveur d'une implication du gouvernement ottoman, il restera à expliquer comment dans le même temps les autorités d'Istanbul dénonçaient les exactions commises contre les Arméniens, en interdisaient le renouvellement, traînaient les coupables devant des cours martiales. On a ainsi connaissance de 1 397 cas de condamnations d'agents ottomans pour crimes contre les Arméniens, dont des condamnations à mort. Dans la région de Harput en particulier, où de terribles violences contre les Arméniens étaient commises, selon le témoignage du consul américain Leslie A. Davis, avec l'accord du gouverneur qui affirmait agir sur ordre de la capitale, 233 procès en cour martiale furent intentés contre des officiels ottomans accusés de crimes contre les Arméniens, suivis de condamnations. L'historien hollandais Erik Zürcher propose pour sa part une explication à ces apparentes contradictions : s'il est intimement convaincu de l'implication non du gouvernement mais d'un cercle interne au sein du CUP dans l'extermination, il constate néanmoins qu'il est difficile, sinon impossible de le prouver « au-delà de tout doute »."



Thierry Zarcone, La Turquie. De l'Empire ottoman à la République d'Atatürk, Paris, Gallimard, 2005, p. 42-43 :

"L'épisode le plus dramatique de ces années douloureuses est le déplacement forcé et dans des conditions terribles, en 1915, de la population arménienne, des provinces orientales de l'Empire vers la Mésopotamie, une décision du triumvirat pour contrer
le soutien arménien aux troupes russes qui envahissent l'Empire et mettre fin à des opérations de guérilla menées par des bandes arméniennes en territoire turc. C'est une catastrophe humaine sans précédent (600 000 à 800 000 morts selon l'historien Justin McCarthy), qui entraîne la disparition totale de ce peuple de la carte de l'Asie. Après la prise d'Erzurum par les Russes en 1916, c'est au tour des milices arméniennes qui accompagnent l'occupant de se livrer à des massacres sur les populations musulmanes. (...)

Deux thèses s'opposent sur les massacres des Arméniens en 1915 : pour les Arméniens, le triumvirat jeune-turc a planifié l'extermination sous couvert de déplacements (...) ; pour les Turcs,
les déplacements, pratique courante en temps de guerre, visaient à écarter une population qui soutenait l'ennemi russe.


Voir également : La controverse historique autour du prétendu génocide arménien

L'historien Pierre Nora réprouve énergiquement les agissements du lobby arménien en France

Les pertes arméniennes dans l'Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale : 1,5 million de morts ou 600.000 ?