vendredi 2 décembre 2011

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 84-85 :

"(...) l'éminent unioniste Bahaeddin Şakir estimait [au moment de la "guerre arméno-tatare" de 1905-1907] que le gouvernement tsariste collaborait avec les Arméniens non pas par sympathie, mais plutôt en fonction de la vieille tactique consistant à utiliser un élément plus faible. Il rappela aux musulmans de Transcaucasie que seulement quelques années plus tôt les Russes avaient "écrasé" les Arméniens, et les exhorta "à se réconcilier avec les Arméniens, afin de chasser, ensemble, les ennemis les plus forts, les Russes". Bahaeddin Şakir identifia ensuite également les Polonais et les Juifs de Russie, connus pour leur sentiment anti-tsariste, comme des alliés naturels."


Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 155 :


"Fin juillet 1914, le parti Dachnak, qui est à la pointe du mouvement national arménien, convoque son huitième congrès à Erzeroum quand la guerre éclate en Europe (la Turquie n'y entrera que le 1er novembre). A la fin du congrès, une délégation de personnalités « Jeunes-Turcs » vient proposer aux représentants arméniens leur participation à la guerre contre les Russes, leur offrant en contrepartie un Etat autonome comprenant les territoires transcausiens peuplés d'Arméniens ainsi qu'un certain nombre des districts des provinces d'Erzeroum, de Van et de Bitlis."


Gaïdz Minassian, Géopolitique de l'Arménie, Paris, Ellipses, 2005, p. 90 :

"Pour Ankara, le seul aspect positif qu'elle perçoit dans l'existence de l'Arménie est cette souveraineté arménienne à ses frontières, préférant le voisinage d'un petit Etat faible à celui de la puissance soviétique ou russe. En témoignent les appels lancés en 1914 aux Arméniens du Caucase par les Jeunes-Turcs pour qu'ils se soulèvent contre la Russie en échange d'une Arménie autonome en Transcaucasie. En mai 1918, l'Empire ottoman précipite la chute de la République fédérative de Transcaucasie créée en février 1918 et appelle à la création de trois Républiques du Caucase. Des chefs militaires arméniens, comme Antranik, à l'époque dachnak, ont aussitôt manifesté leur hostilité à cette République d'Arménie considérant que la Turquie était à l'origine de sa création et qu'elle ne faisait pas les affaires de la Russie. Ainsi la Turquie s'est-elle réjouie en 1991 de l'indépendance des trois Républiques caucasiennes, y voyant la reproduction du schéma des indépendances de 1918."


Anahide Ter Minassian, La République d'Arménie : 1918-1920, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 101-104 :

"Jusqu'à la fin de la guerre des missions diplomatiques arméniennes se rendirent à Berlin et à Constantinople pour tenter de faire réviser le traité de Batoum. Dès le 7 juin, au nom du Haut-Commandement allemand, le général von Lossow garantissait les frontières de la Géorgie contre les empiétements éventuels de la Turquie et une mission militaire allemande se rendait à Erevan. Une délégation formée du daschnak H. Ohandjanian et du menchévik Archak Zohrabian, ex-secrétaire de Parvus, celui qui avait tant fait pour attirer la Turquie dans le camp allemand, se rendit à son tour à Berlin pour y créer des dispositions favorables aux Arméniens.

Prévenu par von Kress de la convocation pour le 25 juin, à Constantinople, d'une Conférence des Puissances Centrales à laquelle les républiques caucasiennes étaient invitées afin de régler toutes les questions restées en suspens entre le Caucase et la Turquie, le Conseil National Arménien désigna une nouvelle délégation (A. Khatissian, A. Aharonian, M. Papadjanian) pour se rendre à Constantinople. L'impression qui prévalait à Tiflis était que l'Allemagne souhaitait une modification des clauses du traité de Batoum dans le sens de celles du traité de Brest-Litovsk.

Constamment ajournée, la conférence ne s'ouvrit pas. Mais durant plus de quatre mois, de juin au 1er novembre 1918, les plénipotentiaires arméniens, confortablement installés à l'hôtel Tokatlian aux frais du gouvernement ottoman et traités avec honneur, s'initièrent aux mécanismes élémentaires de la diplomatie en multipliant les entrevues avec le comte Bemstorff, ambassadeur d'Allemagne, avec Pallavicini, ambassadeur d'Autriche-Hongrie, avec Koltchef, ambassadeur de Bulgarie, mais surtout avec des membres du gouvernement, des hauts fonctionnaires, des journalistes et des ittihadistes turcs. A. Khatissian a laissé un récit circonstancié de ces rencontres avec Khalil Bey, Ministre de la Justice, Raouf Bey, Ministre de la Marine, Ahmed Riza l'un des premiers idéologues du mouvement jeune-turc, avec Hussein Djahid Bey, l'ex-président du Parlement ottoman, avec le général Véhib Pacha, mais surtout avec le Ministre de la Guerre, Enver Pacha, et le Grand Vizir, Talaat Pacha. Pour les trois Arméniens formés à l'école russe et à l'école occidentale, il était difficile de pénétrer la dissimulation derrière la parfaite courtoisie des Pachas et des Beys turcs. Il leur était psychologiquement encore plus difficile de se trouver en face des responsables de « l'irréparable désastre » arménien et d'oublier les « horreurs du passé ». Mais la guerre continuait, et jusqu'en septembre son issue fut incertaine. Donc, il fallait négocier. (...)

Du côté turc, où l'on projette de « soumettre le Caucase à la Turquie en s'appuyant sur la majorité musulmane » ou bien de créer une alliance militaire des états caucasiens contre « l'ennemi séculaire russe », on excipe de l'exemple des petits états comme la Belgique (30 000 km2 et 6 millions d'habitants), pour rejeter les prétentions arméniennes sur le Karabagh, le Zanguézour, Akhalkalak et le Lori, provinces revendiquées par ailleurs par les Azeris et les Géorgiens. Le refus d'Enver Pacha d'envisager l'élargissement des frontières de l'Arménie a valeur de testament politique.

« (...) J'ai réussi une chose nécessaire et vitale pour la Turquie. Mes amis et moi avons créé une Arménie. (...) nous avons résolu la question arménienne. Et cela nous l'avons fait hors de nos frontières en territoire russe (...) en conservant le territoire turc intact. A ce prix seulement nous avons consenti à une république d'Arménie. Et l'on viendrait à présent nous demander de céder de nouveaux territoires à l'Arménie ? Comment le faire sans toucher à des territoires (...) Kars, Ardahan, Batoum qui viennent seulement de réintégrer le giron de la Mère-patrie ? »


De son côté, Talaat Pacha se disculpa de toute responsabilité dans les massacres des Arméniens la rejetant tout entière sur les autorités militaires, sur les Kurdes, sur les autorités locales coupables selon lui d'avoir arbitrairement déformé les ordres venus d'en haut."


Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 384 :

"Mustafa Kemal sait que les Turcs sont épuisés, mais que les Alliés ont une soif inextinguible de paix. Lui doit faire la guerre. Le général Karabekir commence les opérations sur le front du Nord-Est. Les Russes sont occupés par leur révolution ; les Arméniens, isolés. Vaincus, ces derniers sont rejetés sur le Caucase. N'est-il pas significatif que le premier accord international entre la Turquie kémaliste et une puissance étrangère soit, le 2 décembre 1920, signé à Alexandropol par la République d'Arménie (proclamée le 28 mai 1918) justement soviétisée le même jour ? D'autres le confirmeront dans les mois qui suivent. Les Russes restituent les territoires conquis depuis 1878, Kars, Ardahan, Artvin, et reconnaissent donc, comme les Arméniens dont la République reste caucasienne, leur frontière commune avec la Turquie."


Stéphane Yerasimos, op. cit., p. 186-191 : 

"Le Conseil des ministres à Ankara décide dès le 7 octobre [1920] de procéder à l'occupation de Kars. L'argument est simple : frapper d'abord, négocier ensuite. L'opération est toutefois retardée par la nécessité de s'entendre avec la Géorgie et par l'hostilité croissante de la Russie, convaincue d'une complicité entre l'Entente et le gouvernement d'Ankara et craignant même que celui-ci ne soit devenu un instrument pour la reconquête du Caucase. Cela n'est sans doute pas vrai à cette date, mais l'indifférence de l'Entente pour le sort de l'Arménie qui contraste avec sa sollicitude pour le gouvernement d'Ankara, rendait cette suspicion légitime. De son côté Stokes essaie d'empêcher toute entente entre les Soviétiques et l'Arménie, croyant à un front arméno-géorgien. Ce n'est qu'après le début de la deuxième offensive turque, le 27 octobre, que le gouvernement arménien signe le 28, à l'insu de Stokes, un accord avec Legran, le représentant soviétique. Le gouvernement dachnak accepte la médiation soviétique à condition que le gouvernement d'Ankara se retire derrière la frontière de 1914 et qu'aussi bien le traité de Brest-Litovsk que celui de Batoum soient considérés comme caducs. Or, Kars est pris le 30 octobre et, après une rencontre orageuse entre Stokes et le représentant arménien à Tiflis, Bekzadian, le gouvernement d'Erivan décide d'entrer en pourparlers avec Ankara. (...)

Curzon écrit à Stokes qu'il vaut mieux que les Arméniens traitent avec les kémalistes qu'avec les bolcheviks. Ce que les dachnaks sont en train de faire. Moscou décide alors d'accélérer la soviétisation de l'Arménie. Celle-ci s'accomplira le 2 décembre, le jour où le gouvernement dachnak signe avec Ankara le traité d'Alexandropol, dernier acte de l'Arménie indépendante.

(...) le Caucase est de nouveau en ébullition. Le 18 février [1921], une révolte dachnak se saisit d'Erivan. Le représentant turc dans cette ville visite aussitôt le nouveau Premier ministre Vratzian pour exprimer « sa joie de la libération de l'Arménie » et promettre l'appui turc.

Les négociations turco-soviétiques s'ouvrent à Moscou le 21 février, au moment où l'Armée rouge assiège Tiflis. L'atmosphère est tendue et Tchitcherine reproche aux Turcs de ne pas évacuer Alexandropol et d'aider les dachnaks. (...)

Le 16 [mars], jour où le traité d'amitié turco-soviétique, attribuant Batoum à la Russie, est signé, il y a à Batoum une armée et un gouvernement mencheviques, une administration militaire turque et un soviet en train de se former, tandis qu'au dehors campent un gouvernement géorgien soviétique, l'Armée rouge géorgienne et l'Armée rouge soviétique. Après l'embarquement du gouvernement menchevique sur les navires de l'Entente, les Turcs essayent de désarmer l'armée menchevique ; celle-ci s'allie alors au soviet local et les premières escarmouches commencent. Le lendemain, l'Armée rouge entre dans la ville et des accrochages continuent jusqu'au 21 mars, date où les Turcs acceptent d'évacuer la ville, ainsi qu'Akhaltsikh et Akhalkalaki. Le seul conflit armé entre la Russie soviétique et la Turquie kémaliste aura donc eu lieu le lendemain de la signature du traité d'amitié turco-soviétique. Au cours de la même période, le ministre de la Guerre du parti dachnak, réinstallé à Erivan, vient signer à Igdir un accord avec les Turcs qui s'engagent à lui fournir armes et munitions."