samedi 31 décembre 2011

L'antisémitisme arménien : quelques pistes à explorer

Jacob Barnai, "The Development of Community Organizational Structures : The Case of Izmir", in Avigdor Levy (dir.), Jews, Turks, Ottomans : a shared history, fifteenth through the twentieth century, New York, Syracuse University Press, 2002, p. 50 :

"Un autre facteur important à Izmir à cette époque était le conflit acharné en cours entre les différentes communautés ethno-religieuses. La population chrétienne (grecque et arménienne) devint de plus en plus hostile au régime ottoman et aux musulmans étant donné que leur conscience nationale fut réveillée par la lutte de leurs communautés pour l'indépendance. En cela, elles furent soutenues par les puissances européennes. Les conditions économiques difficiles conduisirent à une rivalité persistante et sans merci entre les différents groupes à Izmir, et le conflit économique contribua à accroître les tensions interreligieuses.

Les Juifs d'Izmir étaient exposés à un feu croisé. Les communautés chrétiennes faisaient usage des deux formes traditionnelle-religieuse et moderne-nationaliste de l'antisémitisme afin de consolider leur conscience religieuse et nationaliste, ainsi que pour atteindre des objectifs économiques.
La manifestation la plus notoire des tensions entre chrétiens et juifs dans la ville était les diffamations sanglantes des chrétiens contre les Juifs, qui eurent régulièrement lieu tout au long du XIXe siècle. Parfois, les autorités ottomanes étaient contraintes d'intervenir. Dans ces cas-là, elles prirent généralement position en faveur des Juifs. La faiblesse du régime, cependant, l'empêchait de contrôler les conflits intercommunautaires à Izmir."


Henri Nahum, "Portrait d'une famille juive de Smyrne vers 1900", in Paul Dumont et François Georgeon (dir.), Vivre dans l'Empire ottoman : Sociabilités et relations intercommunautaires (XVIIIe-XXe siècles), Paris, L'Harmattan, 1997, p. 166-167 :

"(...) collectivement les relations [des Juifs] avec les communautés grecque et arménienne sont souvent conflictuelles. Périodiquement, aux alentours de la Pâque juive, la communauté juive est accusée d'avoir assassiné un enfant chrétien pour mêler son sang au pain azyme. Des émeutiers grecs et arméniens font irruption dans le quartier juif, molestent les passants, cassent les devantures des magasins, pillent les marchandises. On a beau retrouver quelques jours plus tard l'enfant disparu qui en général a fait une fugue, rien n'y fait : la calomnie de meurtre rituel renaît l'année suivante. A Smyrne, il y a eu des incidents analogues en 1888, 1890, 1896. Quelques mois après la photographie qui fait l'objet de cet article, en mars 1901, un jeune Grec disparaît. La foule envahit le quartier juif, conspue l'archevêque orthodoxe qui essaye de calmer les émeutiers, monte au clocher de l'église et sonne le tocsin. Le vali (gouverneur) rétablit le calme et ordonne un procès. On retrouve le jeune garçon disparu qui était allé passer quelques jours à Tchechmé chez des amis. Au procès, les avocats grecs, tout en essayant de défendre leurs clients, condamnent la calomnie de meurtre rituel. A ce procès est directement mêlé le fiancé de l'une des jeunes filles Mizrahi, qui en fait la chronique."



Bernard Lewis, Semites and Anti-Semites : An Inquiry into Conflict and Prejudice, New York-Londres, W. W. Norton & Company, 1986, p. 138 :

"A un stade assez précoce, les adversaires des Jeunes-Turcs prétendirent que leur révolution était due à des machinations juives. Ce n'était pas une nouvelle habitude dans les terres islamiques, où depuis des siècles, attribuer une origine juive à un mouvement était un moyen reconnu pour tenter de le discréditer. Dans le passé, de telles accusations étaient rarement poursuivies, et ne formaient guère plus qu'une partie du vocabulaire injurieux généralisé. Cette fois, c'était différent. L'accusation trouva une nouvelle sophistication et cohérence, et se basait sur les doctrines et croyances antisémites qui avaient été entre-temps importées d'Europe. Certains journalistes et diplomates européens s'emparèrent du thème, notamment l'ambassadeur britannique, Sir Gerard Lowther, et son drogman en chef, Gerald H. Fitzmaurice, tous deux accros aux théories du complot sur les Juifs. Les histoires de ce genre commencèrent à circuler parmi la communauté étrangère. Elles apparurent dans les journaux locaux grecs, arméniens, et arabes chrétiens (et, en 1911, pénétrèrent même dans la presse turque)."


Justin McCarthy, Death and exile : the ethnic cleansing of Ottoman Muslims, 1821-1922, Princeton, Darwin Press, 1995, p. 189 :

"Lorsque les Ottomans évacuèrent Van [en 1915], beaucoup de ceux qui avaient pu s'enfuir furent pris à partie par des bandes arméniennes sur les routes. Environ 400 d'un même groupe furent tués entre Erçis et Adilcevaz.
Les Arméniens tuèrent également trois cent Juifs qui tentaient de s'échapper vers Hakkâri. D'autres réfugiés trouvèrent leur chemin bloqué par des bandes arméniennes et des villageois arméniens armés, qui attaquaient tous les musulmans passant par là." 


Nathalie Cettina, Terrorisme : l'histoire de sa mondialisation, Paris, L'Harmattan, 2001, p. 45-46 :

"L'ASALA voit le jour, en 1975, au Liban, pays dans lequel les Arméniens ont trouvé refuge après le génocide de 1915. L'arrivée de Palestiniens au Liban suscite l'adhésion de certains Arméniens qui, sur le modèle des terroristes qu'ils côtoient, adoptent cette méthode dans leur lutte contre l'Etat turc. Une transnationalité alliée à une ouverture idéologique affirmée conduit l'organisation à étendre son champ d'action. La haine des juifs et de l'Occident est à l'origine de sa participation à l'attentat de la rue Copernic, en 1980, à Paris."


Pierre Blanchet, "L'ASALA et ses sponsors", Le Nouvel Observateur, 10 octobre 1986, p. 54 :

"Comment expliquer qu'aujourd'hui l'ASALA s'allie avec le Djihad islamique et réclame l'exécution de Jean-Paul Kauffmann ? Dépourvue de base, l'ASALA a été en fait récupérée par les Syriens et par les Iraniens. Il est de notoriété publique que l'ASALA dispose de facilités à Damas et même à Téhéran. A ces manipulations une explication sociologique et culturelle : les Arméniens les plus durs dans leur folie détestent au fond les juifs à qui ils reprochent d'avoir réussi là où ils ont échoué : ils ont fait reconnaître leur génocide et ils ont trouvé un territoire. Jalousie historique qui conduit aujourd'hui les enfants du massacre de 1915 à s'allier aux plus intégristes des musulmans."


Voir également : Une des "raisons" de l'antisémitisme arménien : la loyauté des Juifs ottomans à leur Etat, sous Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) et les Jeunes-Turcs

Un thème récurrent de la propagande arménienne : le soi-disant complot judéo-maçonnique et dönme derrière la révolution jeune-turque

L'accusation de crime rituel : l'antisémitisme calomniateur et lourd de conséquences des chrétiens d'Orient

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

La jalousie maladive des militants arméniens à l'égard des Juifs

Wikileaks révèle la prégnance du complotisme antisémite et antimaçonnique sur la scène politique arménienne en 2008 et plus particulièrement dans les médias pro-gouvernementaux