lundi 19 décembre 2011

Le contexte international de la formulation de la revendication génocidaire arménienne (1965)

Gaïdz Minassian, Géopolitique de l'Arménie, Paris, Ellipses, 2005, p. 23-25 :

"De 1953 à 1965, l'Arménie soviétique s'acclimate au dégel de l'après-Staline. Le nouveau pouvoir aux mains de Kroutchev multiplie les gestes symboliques : libéralisation des régimes locaux, sacralisation de figures nationalistes, réhabilitation d'une mémoire nationale, libération de prisonniers politiques, dont certains dachnaks. A cette restitution encore partielle du patrimoine national, s'ajoute un vaste programme de modernisation de l'Arménie soviétique. Démographie en hausse, urbanisation accélérée mais sauvage, élection d'un jeune évêque, Vasken Ier, à la tête de l'Eglise arménienne en 1955, forte croissance industrielle avec usines et combinats, amélioration du système de santé et des réseaux scolaires, désignation de Yakov Zaroubian, un Arménien originaire de Turquie, émergence d'une vie culturelle dense, développement d'une intelligentsia nationale communiste, encouragements aux productions cinématographiques à la gloire du communisme et échanges culturels avec les milieux progressistes en exil, dont le moment fort est la rencontre à Erevan entre une délégation d'Arméniens de diaspora et Kroutchev, en mai 1961. Un nouveau plan de rapatriement est organisé au tournant des années 1960, cette fois-ci sans conditions.

Les relations avec la FRA font pourtant toujours l'objet de vives tensions. Moscou tient officiellement un discours de fermeté à l'égard « des laquais de l'impérialisme » mais entretient aussi des contacts secrets avec des cadres dachnaks issus d'une génération favorable à une Ostpolitik envers l'URSS. Pour celle-ci, la reconnaissance de l'Arménie soviétique n'est plus taboue même si la vieille garde du parti insensible aux changements en cours à l'Est persifle la désanctification de Staline, dénonce la visite de Molotov à Ankara, le 30 mai 1953 et résiste aux tentatives soviétiques de prise de contrôle du Saint siège d'Antelias au Liban, en 1956. L'élection d'un Catholicos proche de la FRA, Zareh Ier, à la tête de la Maison de Cilicie provoque un schisme religieux dont les conséquences sont toujours visibles aujourd'hui, en dépit de la fin de la guerre froide et du net rapprochement entre les deux sièges amorcés en octobre 1963 lors d'une rencontre à Jérusalem entre Vasken Ier et le tout nouveau Catholicos d'Antelias, Khoren Ier. Ainsi le nationalisme est-il devenu une réalité présente à chaque échelon de la société soviétique arménienne, au point qu'à Erevan, on se réjouit de la création d'un comité chargé des relations avec la diaspora et que l'intelligentsia locale soutient la pétition signée en 1962 par 2 500 Arméniens de la région autonome du Nagorny-Karabakh appelant Moscou à rattacher l'enclave à la RSS d'Arménie. En d'autres termes, plus la République retrouve ses intonations nationales, plus le haïtadisme fait un retour remarqué dans le débat public. C'est dans ce sens qu'il faut appréhender le dégel soviéto-dachnak lors des manifestations de commémoration du cinquantenaire du génocide arménien à Erevan en 1965, symbole du réveil identitaire d'une nouvelle génération d'Arméniens soviétiques. Descendus dans les rues, ils se réapproprient leur mémoire et réclament le retour des territoires arméniens de Turquie à leur légitime propriétaire. La puissance du mouvement dépasse le périmètre d'une manifestation, les idées évoluent, les mentalités bougent, les comportements se désinhibent ; bref, l'Arménie soviétique change, à telle enseigne, que tous les observateurs ont vu dans le mouvement du Karabakh de 1988 un clin d'œil, une parenté même, avec le mouvement fondateur de 1965. (...)

La politique de la Turquie en Méditerranée orientale et au Proche Orient rapproche les lectures que font communistes et dachnaks des crises internationales : crispations gréco-turques en 1955, tension turco-syrienne en 1957, crise des fusées en 1962. A chaque développement, les deux camps réajustent leur stratégie autour d'une polarisation sur la Turquie. (...)

De 1965 à 1975, la RSS d'Arménie maintient cependant le cap d'une certaine libéralisation du régime, mais cette fois-ci Moscou n'accepte plus de débordements de l'ordre public. Le seul nationalisme toléré est celui inspiré par le centralisme démocratique du parti communiste d'Union soviétique. Pourtant, rien ne semble sur place arrêter la propagation du nationalisme. (...) L'effervescence patriotique gagne aussi bien les plans de construction de monuments à la gloire de la mémoire nationale (mémorial du génocide et de Sardarabad) que les publications d'ouvrages et autres travaux historiques reconnaissant le mouvement révolutionnaire comme tournant décisif dans le développement politique arménien ainsi que le rôle majeur de dirigeants dachnaks et de la République d'Arménie aux origines de l'Etat actuel. (...) Quant au nouveau leader du PC arménien, Kotchinian, il s'est rendu spécialement à Moscou en 1970 pour demander la rétrocession à l'Arménie du Karabakh et du Nakhitchevan. L'heure de la coexistence soviéto-dachnak bat son plein. Pour la première fois depuis 1920, un leader dachnak, Papken Papazian se rend publiquement à Erevan en 1969 pour préparer la visite la même année du dirigeant historique, Garo Sassouni, héros du soulèvement anti-communiste en 1921, en Arménie. Mais la visite est interrompue, les autorités n'étant pas parvenues à calmer les manifestations de liesse populaire. De son côté, la FRA reconnaît « la grandeur intellectuelle et la valeur humaniste de Lénine », dissout la Représentation de la délégation arménienne et fait part aux diplomates soviétiques à l'ONU qu'elle ne s'oppose pas à ce que les territoires arméniens de Turquie soient rattachés à l'URSS. En accordant à Erevan ce traitement de faveur, parce que convaincu de la russophilie exacerbée des Arméniens, Moscou prend néanmoins le risque d'allumer la mèche de la dissidence nationale, dont les premiers groupuscules surgissent ici ou là, à la recherche de soutiens en diaspora et notamment de la FRA. Or, par prudence et au risque de provoquer une contestation interne, la direction du parti Dachnak n'accorde pas sa priorité aux milieux dissidents rapidement interpellés par le KGB."

Voir également : Les relations des trois principaux partis nationalistes arméniens (Ramkavar, Hintchak, Dachnak) avec le totalitarisme soviétique

L'union sacrée de la diaspora arménienne autour du soutien à la dictature stalinienne (20 millions de morts)

Hitlérisme et stalinisme, les deux tentations des Arméniens dans les années 40

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

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Grossière duplicité de l'activisme arménien