jeudi 1 décembre 2011

"Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après

Yusuf Halaçoğlu, "Realities behind the Relocation", in Türkkaya Ataöv (dir.), The Armenians in the late Ottoman period, Ankara, TTK, 2001 :

"Afin d'être répartis dans les zones de réinstallation, les groupes de déportés [arméniens] furent rassemblés dans des centres au croisement de plusieurs voies tels que Konya, Diyarbakir, Cizre, Birecik et Alep. Selon les documents, les itinéraires les plus proches furent choisis pour les mouvements des groupes afin de causer le moins de difficultés aux déportés. Des considérations sur la sécurité des groupes jouèrent également un rôle dans le choix des itinéraires. En effet, ceux déportés de Kayseri et de Samsun furent déplacés à Malatya, et ceux venant de Sivas, Mamuretulaziz, Erzurum et ses environs furent déplacés sur la route de Diyarbakir-Cizre à Mossoul. Mais les routes parfois surpeuplées et les troubles possibles dans certains sanjaqs rendaient les détours nécessaires. Ceux venant d'Urfa via la route de Re'sulayn-Nusaybin furent redirigés vers la route de Siverek pour les protéger contre les raids des tribus arabes et d'autres clans." (p. 117)

"La nécessité de terminer le transport des Arméniens rapidement et les conditions défavorables de la guerre étaient la principale cause qui rendait difficile d'assurer la sécurité pour les groupes en transit et de distribuer la nourriture. Il est estimé que quelque 20-21.000 Arméniens ont succombé à des maladies contagieuses sur le chemin.

Par exemple, le document daté du 8 zilhicce 1333 (17 octobre 1915) faisait remarquer que la fièvre typhoïde et la dysenterie revendiquaient de 70 à 80 vies quotidiennes parmi les déportés qui étaient à Hama et ordonnait l'adoption immédiate de mesures. En outre, un certain nombre d'Arméniens semblent être morts au cours de raids armés, lancés principalement par des tribus arabes, en particulier entre Alep et Zor. Par exemple, les documents montrent que sur les routes pour Meskene juste à une heure d'Alep, près de 2000 Arméniens ont été tués au cours de raids, lancés par des tribus arabes pour dépouiller les déportés. Les mêmes documents notent également qu'encore 2000 déportés envoyés à partir de Diyarbakir à Zor et de Surug pour Alep via Menbiç furent attaqués et dépouillés par des tribus arabes." (p. 118-119)

"Dans un télégramme envoyé depuis Nizip le 21 octobre 1915/3 novembre 1915, Şükrü Bey indiquait que le transfert s'effectuait régulièrement.

Parmi les personnes incluses dans la réinstallation, mais représentées comme restant derrière dans la liste ci-dessus, celles restant à Adana furent ensuite transférées dans des zones de réinstallation. Le nombre des Arméniens réinstallés, ainsi, dans le Sud totalisait 438 758 personnes, tandis que ceux atteignant la zone de réinstallation se montaient à 382 148. Donc, il y a une différence de 56 610 entre ceux qui se mirent en route et ceux qui atteignirent leurs nouvelles habitations.

Cette différence provient des événements suivants selon des documents : 500 personnes furent tuées entre Erzurum et Erzincan, 2000 autres furent tuées à Meskene entre Urfa et Alep, et encore 2000 furent tuées par des bandits et des tribus arabes près de Mardin. Bien qu'aucun chiffre précis ne soit disponible, on estime qu'un nombre similaire, ce qui représente environ 5000 ou un peu plus, ont été tués dans la région de Dersim par des bandits attaquant des groupes de déportés en transit. A la lumière de ces données, il est estimé qu'environ 9-10.000 Arméniens ont été tués au cours de leur déportation." (p. 133)


Aram Guréghian, cité par Jean-Varoujean Guréghian dans Le Golgotha de l'Arménie mineure : Le destin de mon père : Témoignage sur le premier génocide du XXe siècle, Paris, L'Harmattan, 2009 :

"A un moment, arrivés à une bifurcation, la route se partageait en deux directions : l'une vers la ville d'Urfa, l'autre vers le désert. Les gendarmes qui nous escortaient nous firent prendre à nouveau la route du désert. Une fois de plus, la peur nous envahissait et l'envie de mourir rapidement reprenait le dessus. Pendant quelques jours, nous avons traversé ce désert. De temps en temps, lorsqu'il y avait un puits, les gens y accouraient. Souvent, il fallait descendre à l'intérieur de ces puits, qui n'étaient pas très profonds, mais il était très difficile d'en sortir. Une fois, j'y descendis et je pus ainsi donner de l'eau à toute ma famille, à l'aide d'un récipient troué. Mais pour sortir du puits, il fallut confectionner une corde avec des bouts de chiffons.

Dans une vallée, les brigands kurdes et arabes nous attaquèrent. Les gendarmes qui nous escortaient étaient nombreux et ils ripostèrent. Dès qu'ils voyaient les gendarmes s'éloigner d'un endroit, les pilleurs attaquaient les gens isolés. Un gendarme tua un Arabe, d'un coup de fusil. L'Arabe tomba de son cheval, qui s'arrêta net et revint auprès du corps de son maître. 

Les pillages continuèrent toute la journée. Le soir, nous fîmes halte près d'un puits. Le gendarme qui avait tué un Arabe devait le payer très cher, car ses compagnons revinrent très nombreux, enlevèrent le gendarme et le tuèrent. Tard dans la nuit, les accrochages continuaient encore entre les gendarmes et les brigands. Nous étions couchés sur le dos, indifférents aux coups de feu et regardions tristement la lune et les étoiles. Soudain, alors que nous dormions, le calme de la nuit se rompit. Les gendarmes n'étaient plus là, et les bandes de pillards kurdes et arabes, de plus en plus nombreux, nous agressèrent. Il y eut une véritable panique dans la foule. Les gens couraient dans tous les sens, ceux qui tombaient étaient piétinés. Les brigands attrapaient les gens un par un et les déshabillaient complètement." (p. 41-42)

"Pendant la bataille d'Urfa, alors que j'y étais, Arménag a vu tous les jours des groupes armés de Kurdes, de Tcherkesses et de Tchétchènes passer par son village et aller vers la ville afin de piller et massacrer les Arméniens. Ensuite, à chaque fois et à sa grande satisfaction, il les a vu retourner, complètement décimés par la résistance arménienne et ramenant leurs morts. (...)

Après l'armistice de 1918, il s'est retrouvé à l'orphelinat d'Alep. Pendant les massacres de 1919 dans cette ville, il a sauvé la vie à quelques jeunes enfants arméniens en se faisant passer pour un Arabe, jusqu'à l'arrivée des soldats anglais qui mirent un terme aux tueries, organisées cette fois par les Arabes." (p. 71)


Yves Ternon, "Le génocide de 1915-1916 et la fin de l'Empire ottoman (1914-1923)", in Gérard Dédéyan (dir.), Histoire du peuple arménien, Toulouse, Privat, 2007 :

"Il reste pourtant des Arméniens dans l'Empire ottoman : les déportés parqués dans les camps sur l'axe Alep-Maan, au sud de la Palestine ; ceux qui se cachent à Alep, à Mossoul ; ceux qui ont été enlevés par les Kurdes, les Arabes et les Tcherkesses (...)." (p. 533)


Vahé Tachjian, "Du rapatriement en Cilicie au nouvel exode vers la Syrie et le Liban", in Les Arméniens, 1917-1939 : la quête d'un refuge (ouv. col.), Paris, Réunion des Musées Nationaux, 2007 :

"Le commandement britannique est alors d'autant plus déterminé à accélérer le rythme de ces rapatriements, qu'il doit anticiper les éventuels incidents que pourrait engendrer la présence prolongée des réfugiés arméniens en Syrie et ménager le régime arabe de l'émir Fayçal, devenu le maître des régions comprises entre Alep et Damas. Un événement tragique survenu à Alep, en février 1919, révèle l'extrême précarité dans laquelle survivent les déportés dans les grandes villes syriennes et l'urgence qu'il y a à les évacuer. Une vive tension est entretenue à Alep par certains milieux musulmans fanatiques, à travers leurs journaux qui publient des articles incendiaires visant à soulever les masses populaires contre les réfugiés arméniens. Au même moment, de graves incidents surviennent dans la ville voisine d'Alexandrette entre des soldats de la Légion arménienne et la population musulmane locale. Lorsque la nouvelle de ces affrontements parvient à Alep, elle contribue à envenimer davantage encore la situation en ville. Finalement, cette campagne aboutit, le 28 février 1919, à un pogrom anti-arménien à Alep. La foule, accompagnée de gendarmes et de soldats arabes, se rue dans la ville, à la recherche de réfugiés arméniens. Les massacres durent plusieurs heures et ne cessent qu'après l'intervention de l'armée britannique.

Au total, cinquante Arméniens sont tués, cent cinquante blessés et de nombreux autres sont portés disparus. Les Britanniques tirent la leçon de ces événements et décident d'accélérer le rythme des rapatriements, pour éviter la reproduction de telles violences ailleurs. La région d'Alep est vidée de ses réfugiés arméniens, sans prendre en compte les conditions de vie lamentables engendrées par leur arrivée massive en Cilicie." (p. 40-41)


Voir également : Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque